Un entretien avec la militante paysanne Stanislawa Domaracka
- INPRECOR : Après le Congrès qui sommes des paysans et c'est important vient de se tenir, le Syndicat des paysans indépendants est aujourd'hui une réalité (1). Vous étiez déléguée au Congrès, comment en êtes-vous arrivée à la conviction qu'il fallait constituer un syndicat indépendant dans votre région ?
- Stanislawa DOMARACKA : Après les accords de Gdansk de fin août 1980, ce sont les paysans qui — en tant que couche sociale la plus défavorisée - ont décidé d'entrer en lutte pour leurs droits. Nous avons commencé à organiser les gens des villages contre l'oppression et contre la discrimination dont nous sommes victimes de la part des autorités. Nous paysans, nous n'avions pas la possibilité de nous défendre puisque la loi ne nous permet pas de nous regrouper dans une organisation syndicale.
C'est pourquoi certaines entreprises se sont jointes à nous et nous avons pu former une sorte de fédération comprenant les paysans, les ouvriers et d'autres groupes professionnels. Et c'est sous le nom de cette fédération que nous nous sommes enregistrés auprès du MKZ de Cracovie. C'est grâce à l'existence de cette fédération que nous avons pu organiser les paysans de la région, et ceci bien qu'il y ait très peu d'autochtones chez nous : beaucoup viennent d'autres régions de Pologne, il y a même des Grecs (2), etc. Mais cela ne nous a pas empêchés de nous unir pour lutter tous ensemble, parce que nous sommes tous opprimés.
Nous pensions déjà tous au moment de notre libération, car nous étions persécutés. Ils nous privaient de la presse, nous prenaient nos documents officiels, nous étions retenus au poste par la milice, ils ont même volé son vélo à l'un d'entre nous et tous les documents qu'il rappor-
Le 7 novembre 1980, nous avons donc tenu une assemblée avec les gens de toute la région de Bieszczady, au cours de laquelle nous avons exigé que les autorités en finissent avec ces pratiques. C'est de ce moment-là que date le début du fonctionnement de notre fédération, et cela a duré jusqu'aux accords de Rzeszow le 20 février 1981. A partir de là, nous nous sommes transformés en Comité constitutif du Syndicat autonome et indépendant des agriculteurs individuels (NSZZRI) « Solidarité ». Et c'est le nom qui sera le nôtre désormais, après la décision du Congrès qui vient de se tenir. Personnellement, je regrette qu'on n'ait pas décidé de s'appeler « Solidarité rurale » : nous qu'on puisse distinguer notre syndicat du syndicat des ouvriers. Mais cela n'a pas accepté parce que c'était le nom de l'une des trois organisations paysannes qui existaient depuis l'automne et qui viennent de fusionner. Et, ma foi, il était plus important de s'unir en un seul syndicat que de rester en désaccord à cause
- Quelle est la situation des paysans dans votre région ? Est-ce qu'ils possèdent beaucoup de terres ou est-ce une région pauvre ? Et quels étaient les problèmes les plus brûlants qui vous ont poussés à vous révolter et à vous organiser comme vous
— La moyenne des paysans d'ici possède entre 10 et 15 ha. Certains en ont plus, mais d'autres n'en ont que 4 ou 5. Moi, par exemple, j'ai 8 ha de champs et, à part cela, 22 ha improductifs. Et ceux qui rendent quelque chose, il m'a fallu trois ans pour les arracher à la montagne. Je n'ai ni cheval ni tracteur, comme la plupart des paysans de la région. Je n'ai que 24 têtes de bétail dont quelques vaches et 10 brebis.
D'une manière générale, les terres sont très pauvres chez nous. Ce sont des terres de montagne, des terres rocailleuses, de sixième catégorie... Et en plus, les champs sont souvent ravagés par les animaux sauvages, ce qui fait que les gens ont cessé de les cultiver. Les dédommagements que nous recevons sont d'un montant dérisoire. Du coup, les paysans sont obligés de se mettre à l'élevage, mais, le plus souvent, ça marche mal à cause du
Pour nous, l'année écoulée a été l'une des plus dures sur le plan financier. Sur nos 8 ha, il n'y en a que la moitié qui a rapporté quelque chose, car les cerfs et les sanglier ont détruit tout le reste. Ce qui fait qu'aujourd'hui, à la mi-mars, nous n'avons plus du tout de fourrage et que nous devons l'acheter très cher.
La plupart des gens travaillent très dur chez nous. Alors, il ne faut pas s'étonner si le nombre des malades est aussi élevé ici par rapport à d'autres régions. On a calculé qu'en 1980 il y avait 500 tuberculeux sur une population de 20 000 habitants dans notre région. Or, il n'y a aucun proche se trouve à quelque 200 km.
Sur d'autres plans aussi, les conditions sociales sont très mauvaises. Les autorités ont liquidé les écoles de villages
POLOGNE pour ne conserver que celles qui se trouvent dans les bourgs. Chez nous, les enfants sont obligés de faire 10 à 15 km le matin, en bus, dans les montagnes, dans des conditions très pénibles, pour aller à Ustrzyki Dolne. Ils attendent debout dans le froid à l'arrêt de l'autocar et ils arrivent à Ustrzyki avant 7 h alors que l'école ne qu'à 8h. Comment est-ce qu'ils peuvent apprendre quelque chose dans des conditions pareilles, alors qu'ils sont épuisés, sans rien dans le ventre ? Et pour le retour, c'est pareil : ils rentrent avec l'autocar, et ils sont parfois obligés d'attendre ; ils passent alors deux ou trois heures à errer dans les rues, et ils arrivent à la maison fatigués et affamés. Il ne faut pas s'étonner s'ils ne réussissent pas dans leurs études : ils n'ont plus de force pour apprendre. C'est incroyable quand on pense que les écoles qui ont été bâties avec notre argent restent vides au milieu de nos villages...
A Ustrzyki, le nombre de places à l'école maternelle est totalement insuffisant, sans compter que la crèche est en ruines... En revanche, il y a des restaurants et des bars à profusion, avec de la
De plus, il faut ajouter qu'en général, il n'y a aucun lieu de rencontre ni de récréation, pas de maisons de la culture. II n'y a pas de cinéma ambulant dans les villages. Le plus proche est à Ustrzyki, et pour certains cela veut dire faire 60 km. Il n'y a aucun cadre culturel. Les biblioont été vidés et on ne sait même pas ce que sont devenus les livres.
- Qu'en est-il de ce dont on a beaucoup entendu parler dans la presse occidentale à propos de ce qui se passait dans la région de Bieszczady, à savoir la saisie des terres par les autorités et leur utilisation pour la satisfaction des besoins personnels des bureaucrates ?
1. Premier congrès national du Syndicat autonome et indépendant des paysans individuels « Solidarité » (NSZZRI Solidarosc), qui entérinait la fusion des trois organisations paysannes autonomes nées l'an dernier après les grèves d'aout et liées à « Solidarité »./ congrès s'est tenu à Poznan les 8 et 9 mars dernier.
2. La minorité grecque orthodoxe représente une proportion relativement importante de la population dans la région de Bieszczady. Il s'agit d'une communauté issue d'un mouvement d'émigration datant du siécle dernier.
a vendu la salle communale à un membre c'est le moment où ils ont commencé à
- Ah oui, ça, c'est ce qu'il y a de plus révoltant. Les paysans ont été expulsés de douze villages de la région de Bieszezady et se sont retrouvés privés de tous leurs droits. Ils ont saisi 60 000 hectares de champs et de forêts pour les transformer en réserves de chasse et en centres de repos pour la bureaucratie. Dans d'autres villages, comme Muezne dans la région de Smolnik, ils ont saisi des forêts et des terrains entiers ainsi que des maisons de forestiers, et les forestiers ont été obligés de partir pour d'autres régions.
Dans les réserves de chasse, ils ont ac cumulé artificiellement une quantité de gibier qui dévaste les champs des paysans, sans compensation en retour. Et beaucoup de gens ne supportent pas cette situation. Un paysan de Jureczkowa dont on avait saisi les terres pour en faire un terrain de chasse à l'intention des membres du Conseil des ministres en est même devenu fou. Un autre à qui il ne resteait presque plus rien à fini par se pendre de désespoir. Il a laissé trois petits enfants derrière lui...
Un certain Bonczak, chef de l'administration locale, a saisi des champs de paysans de la région au nom de l'administration et il les a tout simplement vendus à sa famille. En plus, il coupait les arbres sans en avoir le droit et il mettait l'argent de la vente du bois dans sa poche. Sans parler du fait que tous les postes de l'administration qu'il dirigeait étaient occupés par des membres de sa famille... Il a donc licencié tous les gens qui travaillaient là auparavant sous de faux prétextes. Il n'occupe plus ce poste, mais cela ne change rien à sa situation puisqu'il est maintenant directeur d'une maison de
Dans un autre village, à Stefkowa, il Scène de campagne polonaise.
famille sous prétexte qu'elle était dangereuse et qu'elle menaçait de s'écrouler. Son parent y a installé un atelier de plusieurs machines très bruyantes et, depuis un an qu'il y est, on peut constater que la salle tient parfaitement debout. Mais il n'y a plus de salle
Ailleurs, les autorités ont fait des choses incroyables. Par exemple, ils ont carrément changé le nom de villages qui existaient - pour certains depuis des siècles - comme Ucherce qui porte un nom hongrois vieux de six cents ans, pour l'appeler Nowa Wies Bieszczadzka (Nouveau village de Bieszczady). Ou bien encore, ils ont transformé Muczne en Kazimierzowo parce que le prénom du ministre directement intéressé à l'affaire était Kazimierz
Le curé d'Ustrzyki a été harcelé par les services de sécurité et la milice, sous prétexte qu'il avait acheté une petite maison à Ustrzvki. Il l'avait remise à neuf lui-même avec l'aide des paysans du pour y donner ses cours de catéchisme. Ils l'ont tourmenté, ils l'ont obligé à venir dans les bureaux de l'administration régionale. Ils l'ont même condamné à une amende de 2600 zlotys et à un an de prison avec sursis. Pourtant, la plupart des habitants d'Ustrzyki sont catholiques et, non loin de la petite maison que le curé à reconstruite, il y a une école de 600 enfants où rien n'avait été prévu pour donner des cours de catéchisme.
- Et c'est cela qui a déclenché la - Non. C'est tout ce que je viens de dire qui est à l'origine de la colère des paysans, mais, ce qui a déclenché la grève, réprimer ceux qui voulaient créer le syndicat. La grève a commencé le 29 décembre. Le 6 janvier, une commission gouvernementale est arrivée pour discuter des revendications que nous avions mis en avant. Mais elle n'avait aucun pouvoir, elle venait simplement pour discuter, et elle voulait que ce soient les autorités locales qui signent l'accord. Mais le voïvoide (préfet) n'était pas compétent, lui non plus... Et, après un jour de discussion, il est devenu évident que la commission ne pouvait rien faire, et elle est repartie le même soir. Alors des délégations sont venues de toute la Pologne pour nous soutemais, comme il n'y avait pas les conditions nécessaires pour les loger, etc., ils sont partis à Rzeszow, où une grève de soutien avait démarré trois jours aupara-
Les ouvriers avaient oceupé le WRZZ (3) de Rzeszow pour exiger que les biens des anciens syndicats soient transmis à « Solidarité » et notre grève était soutenue par les paysans de toute la région de Tarnobrzeg, Rzeszow et Przemysl. Il y en a environ 200 qui décidèrent de rester pour nous soutenir à Ustrzyki Dolne.
Le 12 janvier, au lieu de la commission gouvernementale que nous attendions pour la signature des accords, nous avons vu arriver la police secrète et la milice qui sont entrées de force dans le bâtiment de l'administration communale. A ce moment-là, il y avait 63 paysans qui occupaient le bâtiment, plus un grand nombre de délégués du reste du pays. Les forces de l'ordre étaient environ une cinquantaine. Ils avaient des matraques, des gaz lacrymogènes, et ils se sont immédiatement rendus dans la salle du télex qu'ils ont complètement détruit, et ils ont expulsé les quatre personnes qui se trouvaient dans la pièce. Ce qui a coupé les contacts que nous avions avec le reste du pays. Il n'y avait plus non plus de téléphone et nous nous sommes retrouvés totalement isolés.
C'est alors que le responsable de l'administration communale est arrivé avec un procureur, et il nous a donné l'ordre d'évacuer les lieux dans les dix minutes qui suivaient. Le responsables a lu sa déclaration, mais nous n'avons pas laissé sortir le procureur et nous l'avons retenu en otage, car nous étions conscients que, si nous le laissions partir, ils pourraient se livrer à des actes de répression à tout moment, avec les gaz, etc. Après avoir discuté une demi-heure avec lui, nous avons; écrit une demande pour pouvoir rester 24 heures de plus dans le bâtiment, étant: donné que les paysans ne savaient pas où
3. WRZZ : Comité régional des syndicats « officiels » (les anciens syndicats reliés à la Confédération centrale dont l'instance a été dissoute à la fin décembre 1980). Des conflits similaires ont opposé « Solidarité » aux anciens syndicats dans de nombreuses villes, ces derniers se refusant à mettre leurs locaux — ou une partie de leurs locaux — à disposition de « Solidarité », en dépit des accords régionaux allant dans ce sens et du fait qu'ils ne représentent en général presque plus rien.
aller, la nuit étant tombée. Malheureusement, le responsable n'a pas accepté et le procureur a exigé de s'en aller immédiatement.
Pendant ce remps, nous avions com mencé à emballet nos affaires, nos documents, les vivres que nous avions avec nous ; nous étions 34 à ce moment-là et nous avons exigé que le procureur signe un papier assurant notre sécurité où que nous allions. Il a refusé, mais il s'est engagé oralement à ce qu'il ne nous arrive rien. Nous sommes sortis du bâtiment en groupe et ils ont apposé des scellés sur tous les locaux que nous avions occupés.
Nous sommes allés en ville et nous avons rencontré des jeunes du lycée qui nous ont crié : « Courage, les paysans, nous sommes avec vous ! » Dans la rue, nous avons été surpris, car nous avons constaté que le bâtiment que nous avions occupé était entouré de voitures de la milice, de voitures de pompiers, d'ambulances et de policiers avec des chiens. Comme nous l'avons appris à ce moment-là, dans ce bourg de 3 000 habitants, il y avait alors 800 hommes des forces de l'ordre venus d'un peu partout qui étaient là pour nous surveiller.
Nous sommes restés en groupe pour aller a la gare, car il n'y avait plus d'autocar. Et nous n'avions pas le choix : il nous fallait voyager toute une nuit pour nous rendre à Rzeszow où la grève des paysans avait pris une dimension nationale, en liaison avec Ustrzyki Dolne. Nous sommes montés dans le train et nous avons pu constater que les cheminots étaient nos amis, dans toutes les gares où nous passions, il y avait des drapeaux polonais qui flottaient.
Mais nous n'avons pas été jusqu'à Rzeszow parce que quatre stations avant, une estafette de « Solidarité » est arrivée pour nous prévenir que nous devions descendre à la station suivante, étant donné que la ville était entourée par les forces de l'ordre, et on ne savait pas ce qui pourrait nous arriver si nous allions jusqu'à Rzeszow. A 4 heures et demie du matin, nous sommes descendus du train et nous avons marché à travers champs, de peur que nous ne soyons recherchés et que nous nous heurtions à la milice sur la route. Parmi nous, il y avait des personnes âgées, et même un vieux qui avait près de 80 ans, et nous avons fini par prendre l'autocar qui nous a amenés au bâtiment du WRZZ où l'occupation se poursuivait.
Grâce aux messages transmis par les cheminots, nous étions attendus. Après nous être reposés deux ou trois heures, nous avons déclaré que, bien que nos revendications aient été reprises dans tout le pays, nous devions retourner à Ustrzyki Dolne, qui est notre ville natale, notre région, là où nous avions été lésés. A Ustrzyki Dolne, le MKZ nous a donné deux petites salles où les 63 personnes que nous étions ont continué la grève jusqu'au 20 février.
Cela a été la plus longue grève de paysans qui ait jamais eu lieu en Pologne. Entre-temps, une commission gouvernementale avec le vice-ministre Kaczala est arrivée, mais elle n'était toujours pas mandatée. Pourtant, nous avons commencé les négociations, parce que c'était le seul que nos revendications soient présentées au gouvernement. Et après être rentrée à Varsovie pour consulter les autorités, la commission est revenue le 19 février. Ils sont arrivés vers midi, nous avons pris les revendications les unes après les autres, et après seize heures de discussion, nous avons fini par arriver à un accord le 20 février, à 6 heures du matin. Seule la question du syndicat fut laissée de côté jusqu'à l'enregistrement.
- Quelles sont les revendications essentielles parmi celles qui figurent dans les accords ?
- La revendication la plus importante, c'était la question de la restitution des
Raffinerie de sucre de betterave à Javoz. (DR) terres d'Alamow qui sont des terres très riches où l'on a investi beaucoup d'argent, puisque le fonds de développement de la région de Bieszczady a été consacré pour l'essentiel à ces terrains. Mais les autorités n'ont pas accepté cette revendication ; du moins son acceptation est-elle suspen due jusqu'à ce qu'elle ait l'appui du Pre-
Parmi les autres revendications contenues dans l'accord, l'un des principaux points concerne la restitution des terres aux paysans qui avaient été expulsés de ces onze villages et privés de tous leurs droits. L'accord stipule aussi la restitution à la direction de l'administration régionale de Biszczady des 60 000 ha de forêts saisis pour en faire des centres de repos pour les bureaucrates, les champs devant, LE PROGRAMME EN DEBAT Le premier congrès national du syndicat paysan a été précédé d'un large
Au chantier Lénine à Gdansk. (DR) eux, être restitués aux paysans. Même chose pour la région de Smolnik où un problème identique se posait.
La restitution des terres est déjà effectuée dans la pratique pour 70 % des terres et des forêts concernées. C'est d'autant plus important que, sur ces terres, il y avait cinq étables avec 350 têtes de bétail chacune, mais dont les vaches n'allaient jamais brouter dans les champs. Elles étaient entièrement nourries dans les étables. Ce qui fait que le kilo de viande produit dans ces étables revenait de 1 000 à 1 200 zlotys, alors que le prix d'achat du kilo de viande payé au paysan individuel est de 50 zlotys...
De plus, nous avons exigé que les datchas récupérées sur ces terrains d'Arlamow soient transformées de façon à en faire des centres de soin pour les tuberculeux et qu'on ait enfin un sanatorium à notre disposition.
Enfin, nous avons exigé la réouverture des écoles de village pour que les enfants puissent étudier dans des conditions acceptables.
Il y a encore beaucoup d'autres revendications importantes... Par exemple, nous avons exigé qu'ils nous paient 16 000 zlotys pour les terres que nous arrachons à la montagne, comme ils le font pour les coopératives et les fermes d'Etat lorsqu'elles transforment une terre en friche en terre cultivable. Alors que moi, pour mes 22 ha incultes, je paie un bail de 4,5 millions de zlotys plus 12 000 zlotys d'impôts annuellement. Mais nous nous sommes battus pour obtenir une réduction des impôts pour les terres de montagne, et ce sera le cas à partir de fin avril pour celles qui sont situées au-dessus de 350 m d'altitude.
- Et vous pensez que les autorités finiront par accepter l'enregistrement? Comment voyez-vous la situation dans les semaines et les mois à venir ?
- Oui, je crois qu'ils seront obligés de nous enregistrer. Parce que nous sommes forts et unis. C'était frappant dans le congrès régional que nous avons tenu pour préparer le Congrès national. Pour la petite région de Bieszczady, 200 délégués paysans ont assisté à ce congrès qui a eu lieu dans un petit village, à Ustjanowa. Et nous nous sommes tous mis d'accord pour une délégation au Congrès de Poznan, sur des bases communes. Il faut dire qu'à Bieszczady, il existe déjà des groupes organisés dans chaque village, qui regroupent près de 95 % des paysans.
- Tant que ça ? - Oui, mais ça va vite, vous savez. Par exemple, dans notre cercle, nous étions 12 ou 13 au début, mais maintenant 50 ou 60 personnes viennent aux réunions. Les gens s'inscrivent tous à « Solidarité rurale » à cause de l'influence que notre syndicat a gagné ces derniers temps.
C'est complètement différent de ce qui se passait avec les « cercles paysans » officiels. Il faut dire qu'ils envoyaient le directeur de la coopérative, le secrétaire du parti ou un membre de l'administration regionale, et, sur une centaine de membres, il n'y avait jamais plus de 10 personnes aux réunions. Et encore, tous n'étaient pas membres des « cercles ». A deux ou trois personnes — le président, le vice-président et le secrétaire - ils faisaient une réunion, envoyaient un compte-rendu. Il y avait beaucoup de cercles, mais peu de gens actifs. C'étaient des structures complètement vides.
- Quelles sont vos perspectives et qu'est-ce qui vous paraît essentiel pour le développement du Syndicat des paysans indépendants?
- Pour nous, à Bieszczady, le plus important - notre rêve —, c'est de disposer de machines afin de pouvoir cultiver les terres en friche et de les utiliser pour la culture. Car il est impossible de vivre uniquement de l'élevage. Bien sûr, ce ne sont pas de bonnes terres, mais on pourrait y cultiver du seigle et des patates. Mais, pour ça, il nous faut encore des semences, et, pour l'instant, nous n'en
Les autorités nous ont pris toutes les bonnes terres, parfois même ils nous les prenaient avant que nous ayons eu le temps de faire les récoltes. Et, à la place, ils nous ont donné d'autres terres, plus haut dans la montagne, sur lesquelles rien ne pousse, parce que ce sont des terres humides ou acides. Et c'est comme ça qu'ils ont donné 400 ha de bonnes terres à la coopérative. Mais il faut voir comment la coopérative les a cultivées... Ils ne ramassaient pas les foins, alors les foins pourrissaient. Et, dès le début du mois de janvier, ils étaient obligés d'acheter du fourrage à des prix exorbitants.
En plus de la gabegie bureaucratique, des inondations ont ravagé en juillet 1980 les récoltes. (DR)
C'est pour cela qu'on veut qu'ils nous rendent toutes ces terres.
Quant aux machines... Celles qui appartiennent aux coopératives sont aujourd'hui complètement abîmées parce qu'elles n'ont jamais été entretenues. Ils ont 38 tracteurs à Ustrzyki, mais je ne sais pas s'il y en a seulement 8 qui fonctionnent. Alors que nous, à partir du printemps, nous n'avons rien pour travailler la terre...
C'est pourquoi nous avons décidé de constituer des coopératives pour pouvoir disposer de deux à trois tracteurs, et les MKZ nous aident à nous organiser. Dans notre cas, c'est le MKZ de Mazowzse (Varsovie) qui nous aide (4). Cela veut dire qu'ils nous ont prêté 4,3 millions de zlotys avec lesquels ils ont acheté 14 tracteurs à l'usine d'Ursus. Ils vont arriver d'un jour à l'autre à Ustrzyki pour la coopérative. Trois personnes s'en occuperont et seront responsables de l'entretien du materiel, de se procurer les pieces de rechange et l'essence nécessaires, de s'arranger pour ce qu'ils ne restent pas dans les champs la nuit. On signera un accord devant le notaire à ce propos.
Mais ce sera une responsabilité collective. Il n'y aura pas de fonetionnaire payé par l'association. Chacun travaillera pour l'association de manière non rémunérée. On aura de l'argent dès le printemps pour payer les pièces et l'essence quand les tracteurs commenceront à être utilisés. Mais ces trois personnes devront faire que les tracteurs soient utilisés au maximum, du matin au soir pendant les périodes d'intense activité, pour que cela représente une véritable aide.
Parce que, jusqu'ici, pour pouvoir disposer d'un tracteur de la coopérative, il fallait se lever à 4h du matin et faire la queue tous les jours, au moins pendant deux semaines, à attendre comme des chiens que le directeur de la coopérative veuille bien vous prêter le tracteur. Et il Y avait tous les jours 20 à 30 personnes attendre.. Et il n'y avait pas de tracteur parce que la coopérative les utilisait en priorité pour cultiver ses propres champs et qu'ils n'avaient aucun intérêt à ce que les paysans indépendants les utilisent.
Alors, grâce au MKZ de Mazowsze, on va sortir de là... Le printemps arrive, et on pourra utiliser ces tracteurs pour les travaux à venir.
A part cela, l'argent provenant de l'utilisation des tracteurs qui ne sera pas nécessaire pour l'entretien des machines, nous l'utiliserons pour des travaux utiles à la communauté, qu'il s'agisse de réparer une route, un pont ou une maison communale, ou même pour en construire une s'il le faut, ou encore pour construire un garage pour nos tracteurs afin qu'ils ne s'abîment pas.
Nous voulons être les premiers à organiser de telles coopératives dans la régionde Bieszczady. Cela permettra de faire cesser le trafic qui existait jusqu'ici. Lorsque la coopérative vendait des tracteurs d'occasion, les paysans devaient attendre deux a trois ans pour pouvoir l'acheter, et, la plupart du temps, ils ne le recevaient pas malgré leur demande. Mais, si un membre de la famille du directeur venant d'une autre voivodie payait une commission, alors le directeur lui vendait le tracteur... C'est ainsi que, dans mon village, il y en a eu un qui a acheté un tracteur pour 12 000 zlotys, et, après l'avoir un peu réparé, il l'a revendu pour 40 000 zlotys ! Et, la même année, il a pu s'acheter un tracteur tout neuf. Il a deux chevaux, et comme il a des parents dans l'administration communale, tout s'arrange sans problèmes pour lui...
- Et en ce qui concerne toutes les revendications sociales?
- Il y aura bientôt une commission gouvernementale qui doit venir, avec les pleins pouvoirs pour réaliser les accords sur ce plan, car tout est loin d'être parfait. Et il faudra que nos revendications soient appliquées dans tout le pays par la commission nationale qui a été mise en place après les accords de Rzeszow. Qu'on n'ait pas fait grève 54 jours et dormi sur le plancher à 64 pour rien ! Mais ce n'est pas pour rien : regardez l'aide que nous apportent les ouvriers de Mazowsze, est-ce que ce n'est pas un exemple bien concret de l'unité qui peut exister entre les paysans et les travailleurs? •
Propos revueillis par Jacqueline ALLIO
Ustrzyki Dolne, 15 mars 1981. 4. Mazowsze est le nom de la région autour de Varsovie, d'où le nom du MKZ (comité inter-entreprises) qui regroupe non seulement les délégués des usines et des entreprises de la capitale, mais aussi des petites villes des environs.