NZE jours après son élection, François Mitterrand a été consacré président de la République... au Panthéon (1).
Le 22 mai, le lendemain même, la dissolution de l'Assemblée nationale était proclamée. Les décrets parus au Journal officiel ont confirmé que les deux tours des élections législatives auraient lieu les 14 et 21 juin. L'objectif étant pour le nouveau président de la République de se donner les moyens de son action grâce à une majorité parlementaire conforme à la majorité présidentielle. Rappelons que l'assemblée dissoute comprenait une majorité de droite (155
Jeannette HABEL
Le nouveau gouvernement, constitué par le dirigeant du PS Pierre Mauroy, se charge de prendre avant les élections quelques mesures populaires : en faveur des personnes âgées, des familles (allocations familiales), des locataires aux ressources modestes, des bas salaires et ...
des petites et moyennes entreprises
(PME) en allégeant les charges qui pèsent sur leurs coûts de production et en leur allouant des crédits à taux d'intérêts plus bas. Ces décisions devraient permettre à François Mitterrand et au PS de gagner la deuxième marche au Parlement, en profitant du double écroulement de
Valéry
Giscard d'Estaing et du Parti communiste français (PCF).
UNE VICTOIRE
DES TRAVAILLEURS...
L'élection de Francois Mitterrand est un succès indiscutable des travailleurs.
C'est une victoire, une revanche sur 23 ans de gaullisme, de « pompidolisme » et de giscardisme. C'est, - 13 ans après mai sentiment qu'apres d'échecs, cette fois-ci, « un fossé a été franchi », comme l'a dit un jeune ouvrier, une porte a été entrouverte qui peut permettre aux travailleurs de l'emporter.
Bien que le chemin qui conduit de mai 1968 au 10 mai 1981 soit loin d'être linéaire, la victoire de François Mitterrand dernier ressort une retombée
(électorale) de mai 1968. Elle est le prolongement des bouleversements et des changements de rapports de force entre les classes intervenus depuis lors.
Si l'élection de François Mitterrand n'est pas une simple péripétie, mais un tournant essentiel dans la situation politique française, c'est qu'il est la consécration d'une extraordinaire volonté pulaire. Cette volonté populaire s'est imposée malgré la guerre qui faisait rage entre les partis ouvriers et les organisations syndicales. La division n'a pas suffi pour maintenir en place un président de députés RPR, 119 plus en plus détesté, tant était forte la volonté d'en finir avec l'austérité avec ce gouvernement et de balayer la droite. C'est ainsi que la bourgeoisie internationale a compris la portée de l'événement.
C'est pourquoi, dès le soir du 10 mai, des explosions de joie, des manifestations avaient lieu dans toutes les villes de France. C'est pourquoi, même au local du PCF, des militants criaient le 10 mai au soir : « On a gagné ! »
Le changement intervenu dans les rapports de force, les travailleurs l'ont compris tout de suite. Dès le lendemain du deuxième tour, dans les entreprises, le climat a changé. C'était « la fête de la défaite ». On chahutait les chefs, on commençait à dresser les cahiers de revendications, à vouloir règler les contentieux : l'Aéroport de Paris accepte de geler les mesures de restructuration prévues, Charbonnages de France viennent d'abondonner les poursuites contre les mineurs de Ladrecht, de nombreuses délégations se sont rendues auprès des patrons et des directions pour demander la levée des sanctions et la réintégration de militants licenciés. Dans d'autres entreprises, on demandait un moratoire sur tous les licenciements. Dans Montceau-les-Mines, des ouvrières se sont exclamé face la majorité, c'est nous! » Partout les « pots » de l'investiture se sont multipliés, ainsi que les bals populaires. A Renault-Billancourt on a fêté le licenciement de Giscard, quelques drapeaux rouges ont été accrochés aux machines. Par contre, à l'usine Dassault d'Argenteuil, ce fut le drapeau tricolore qui flotta sur le toit... à l'initiative de la CGT.
...MAIS UNE VICTOIRE ELECTORALE : son niveau les changements des rapports de force entre les classes initiés en mai 1968. C'est là sa faiblesse. Cette victoire n'a pas été précédée d'une vague de luttes unitaires. Les appareils des partis
FRANCE
UDF et 14 divers, soit 288 députés de droite contre 203 députés de gauche : 106 PS, 86 PCF, 10 MRG de gauche et 1 divers). Le système électoral reste inchangé. On continuera à voter au scrutin majoritaire à deux tours par circonscription, et le découpage en 491 circonscriptions établi en 1958 n'a pas été modifié. Bien que profondément inique et bien qu'il ait été critiqué par François Mitterrand et les partis de gauche à plusieurs reprises, il n'a pas été remplacé par la proportionnelle, pourtant défendue par le Parti socialiste (PS), parce qu'il jouera cette fois-ci pleinement en sa faveur (2).
n'ont pas été bousculés sur le terrain social. C'est cela qui explique la prudence que l'on sent chez les travailleurs, le sentiment de fragilité que donne ce succès qui n'est pas le produit direct de leur mobilisation unitaire, de leurs combats. « Il ne faut pas précipiter les choses », « Il faut y aller doucement » entend-on souvent. Mai
1968 et sa grève générale sont encore présents dans les mémoires comme un échec
Par contre, pour les travailleurs d'avant-garde et les militants syndicaux les plus conscients, la réflexion critique va bon train. La défiance envers les appareils et la volonté unitaire sont puissantes. La défaite électorale de la droite n'est pour eux qu'un premier pas. Et, s'ils observent une pause, s'ils ne veulent pas de surenchère, c'est aussi qu'ils comprennent la fragmentation de la conscience ouvrière dans les secteurs les plus touchés par la crise
- restés longtemps sans perspective -, et les séquelles de la division.
LE PS, UN COLOSSE
AUX PIEDS D'ARGILE
Le PS est le grand vainqueur de ces élections. Non seulement sa progression est nationale, mais, pour la première fois, cette progression s'est faite directement au détriment du PCF dans certains bastions de ce dernier, en Seine-St-Denis par exemple. Le vote PS au premier tour
(26 % des suffrages) a d'abord été un vote utile, un vote contre Giscard qui s'est transformé en vote pour Mitterrand au deuxième tour. Le PS a bénéficié de la
1. Eglise de Paris située au cœur du
Quartier Latin, transformée lors de la Révolution francaise en 1789 en un Panthéon consacré aux grands hommes, rendu au culte catholique sous l'Empire en 1806, Temple de la gloire en
1830. église catholique une nouvelle fois de
1851 à 1870, le monument est voué au culte des grands hommes depuis les funérailles de
Victor Hugo (1885).
2.
Comme l'explique cyniquement président
Jean Lecanuet.
• Nous de avons été partisans du scrutin majoritaire aussi longtemps que nous avons eu la majorité. »
accord de solidarité gouvernementale », comme une direction qui zigzague, non force des aspirations démocratiques après 7 ans de giscardisme. Il s'est appuyé sur le rejet massif de l'austérité et du chômage. Sa campagne a eu un écho important dans la jeunesse, sensibilisée au problème des libertés et des droits de l'Homme (3).
Le PS a mené campagne sur des thèmes idéologiques et sur la qualité de la vie, en laissant dans le flou le chiffrage des revendications sociales les plus urgentes. S'il est apparu comme un parti plus démocratique, bénéficiant même de ses internes, il n'a pas pour autant effacé la défiance existant chez les travailleurs envers les appareils et les politiciens. Surtout, il n'apparaît pas comme un parti de lutte. La faiblesse de son implantation dans les entreprises, l'absence comparable au PC, le rendent vulnérable. Il connaît aujourd'hui une vague de recrutement, mais quelle en sera la solidité lorsqu'il faudra gérer - « à gauche » - l'austérité ? Ce parti est un colosse aux pieds d'argile. Et si Mitterrand et la direction socialiste laissaient le PCF hors du gouvernement en lui imposant des conditions de participation trop draconiennes, ce dernier pourrait, dans faire oublier partiellement dans un délai pas trop long son échec
Or, les déclarations de Lionel Jospin, nouveau premier secrétaire du PS. et les décisions de la Convention nationale du PS, semblent indiquer une politique « dure » à l'égard du PCF. Les socialistes n'ont pas oublié la rupture de l'Union de la gauche et ils entendent faire payer au PCF le prix de sa défaite, au moment où Mitterrand pense avoir atteint un but poursuivi depuis des années : la marginalisation du PC. « Il a fait sa laine sur du communiste tondu », a pu écrire Louis Pauwels dans le Figaro Magazine.
C'est pourquoi les conditions d'un accord avec le PCF obéissent, selon les dirigeants socialistes, à « des règles spécifiques ». La barre est placée très haut : trois conditions sont nécessaires pour réaliser un accord avec le PCF : il faut « un Lionel Jospin, chargé de « verrouiller » le PS pour Mitterrand (DR)
« la renonciation à des campagnes politiques contre nous » (le PS) (4). Il faut enfin, en politique étrangère, qu'il soit clair que le PS maintiendra intégralement ses « positions de principe »... par exemple « sur l'Afghanistan, la Pologne, missiles SS 20 et les fusées Pershing » (5). Est-ce à dire que ce sont là aussi des préalables à un accord avec le PCF ?
Dans le cas où aucune de ces conseraient remplies, le PS se contenterait d'un simple accord de désistement électoral avec le PCF. Par contre, la convention socialiste a décidé de soutenir les 10 députés du MRG (radicaux de gauche) sortants ainsi que 3 ou 4 autres candidats de cette même formation. Les communistes ne sont certes pas en position de force pour négocier, mais ils pourraient bien demain, s'ils étaient maintenus - contraints et forcés - hors du gouvernement, retrouver une place dans l'opposition que ne manquera pas de susciter la politique d'austérité du nouveau gouver-
L'ECHEC HISTORIQUE DU PCF un recul sans précédent depuis 1936. Le PC a payé le prix de sa politique de division. Il n'est pas apparu, bien au contraire, comme un « candidat anti-Giscard ». La campagne contre Mitterrand et le PS, qui ne représentaient pas lui «le vrai changement » est apparue comme permettant le maintien de Giscard en place.
Ses propositions et ses revendications, loin de témoigner de sa volonté de combat, ont été prises pour ce qu'elles étaient : une surenchère verbale et démagogique, une politique dont le parti ne se donnait pas les moyens, dès refusait toute unité d'action et toute cenplus capitale qu'elle a lieu à l'occasion d'une victoire de la classe ouvrière et non d'une défaite. A lui seul ce fait est historique. La direction communiste apparaît parce que la classe ouvrière a été vaincue, non parce que ce serait la faute aux autres, à des événements extérieurs, mais à cause de ses propres erreurs. En 1974, Mitterrand était candidat unique de la gauche ; la direction du parti considérant cela comme une faute, a fait son autocritique. Les expériences de 1936 et 1945 ont été critiquées (6), les accords au sommet condamnés, le PS ayant « viré à droite », aucune alliance n'était possible
Aujourd'hui le PCF tourne à 180 degrés. Il déclare : « Le Front populaire (1936) et la Libération (1945) sont des dates essentielles de ce siècle (7). » La première page de l'Humanité au lendemain de l'élection titrait : « Victoire de l'espoir ». Le PCF réclame des ministres communistes, il se félicite du changement, il déclare que le gouvernement - tel qu'il est — peut satisfaire les revendications des travailleurs. Le 26 mai, Pierre Juquin déclare : « Nous voulons une majorité d'Union de la gauche ». expression bannie depuis 3 ans, et, s'il n'y a pas de ministres communistes, le PCF soutiendra « toutes les mesures positives du gouvernement ». En position de faiblesse face au PS, le PC est désarmé. Ses échecs facilitent les manœuvres du PS en direction des gaullistes et des raauxquels il n'est pas demandé d'accord programmatique. Pourtant, Michel Craipeau (MRG) s'est prononcé tout au long de la dernière campagne électorale contre les nationalisations, et Michel Jobert est un ancien ministre de Georges Pompidou.
Le PCF apparaît comme l'ouvrier de la dernière heure. C'est pour cela que l'absence de ministres communistes dans le gouvernement de transition n'apparaît pas comme scandaleuse pour l'instant. Il ne dispose pas de l'autorité nécessaire pour critiquer Mitterrand, même voulait le faire. En 1958, dans un contexte de défaite de la classe ouvrière, le PCF était apparu aux yeux des travailleurs comme le seul résistant face à De Gaulle. Guy Mollet, dirigeant du Parti socialiste (SFIO), avait à l'époque accepté d'être ministre d'Etat et s'était vautré dans la collaboration avec le général.
Aujourd'hui, le PCF paye au prix fort le fait d'avoir pris le risque d'être l'artisan de la défaite. Il a joué avec le feu. Il a fait un cadeau royal aux dirigeants socialistes. Il s'agit d'un fait majeur dans l'histoire du mouvement ouvrier français. Le déclin du PCF, amorcé s'approfondit. Les pertes du PC correspondent souvent à des gains pour les socialistes, ou gauche. Les chutes les plus sérieuses ont lieu dans les
3. Le discrédit des pays dits u socialistes » est tel que le PCF ne mentionne même plus dans sa propagande les acquis sociaux des travailleurs soviétiques, qui ne connaissent ni le chômage ni les licenciements.
4. Le Monde, 26 mai 1981. 5. Ibid. 6. Cf. Michel Simon, in les Cahiers du communisme, revue du Comité central du PCF. décembre 1980.
7. Le Monde, 20 mai 1981.
bastions traditionnels du communisme
Même si le PC parvient à remonter partiellement la pente (et son nouveau tournant politique poursuit cet objectif), il n'est pas prêt de retrouver son ancienne
Les conséquences qui découlent sont multiples : la recomposition du mouvement ouvrier va s'accélérer, contradictions vont s'aggraver, les débats au sein de la CGT, dont la direction s'est soumise sans vergogne à la politique du PCF, vont se développer. Cette dernière, après avoir épousé la surenchère sectaire du PC, déclare aujourd'hui par la bouche de ses principaux dirigeants : « Nous serons des interlocuteurs sérieux et responsables (8) » ; « Nous ne sommes ni maximalistes, ni minimalistes ! (9) ».
Le 26 mai, Georges Séguy, secrétaire national de la CGT, en rencontrant le nouveau président de la République, a pour le moins révisé en baisse les revendications. Il accepte que le SMIC passe de l'objectif de 3 300 F à 3 174 F, de même, il passe de la revendication de la semaine de 35 h sans baisse de salaire, à la semaine de 38h et par étapes... Le reste fera l'objet d'un processus de négociation. A sa sortie de l'Elysée, Georges Séguy a déclaré « Le changement s'est produit ! » (Il y a peu de temps, il ne pouvait pas y avoir de « vrai changement sans un Parti communiste fort » - or il est très affaibli —, et « sans ministres communistes » - or il n'y en a pas...). Mieux encore, il a poursuivi : « Les négociations sont ouvertes... Nous préférons plutôt ça que des grèves. » Le combat « à la base » et les effets néfastes des accords de sommet sont bien oubliés...
LA POLITIQUE
DE MITTERRAND Dans l'immédiat, François Mitterrand bénéficie encore de cet « état de grâce » qu'il avait prévu avant son élection. Les dures réalités de la crise économique n'ont pas encore mis en évidence — aux yeux des travailleurs — la politique qu'il entend suivre. Tandis que les appels au « réalisme », à la « maturité économique », à la responsabilité se multiplient ancien syndicaliste, comme Jacques Julliard (10) ancien membre du Bureau national de la CFDT, souligne « le enthousiasme-lucidité » bénéficie le « l'étalement de l'expérance », « l'autodu possible».. Il rend même indirectement à Premier ministre de Giscard) qui « a convaincu les Français des économiques et financières inhérentes à la crise actuelle... »
Pour l'instant, François Mitterrand forme un gouvernement en tendant les bras à la droite. En mettant des ministres bourgeois au gouvernement, le nouveau président de la République tient - dès maintenant - à donner à la bourgeoisie les gages qu'elle réclame (11) ; ces ministres sont les suivants :
- Michel JOBERT, ministre d'Etat au commerce extérieur, ancien ministre des Affaires étrangères de Georges Pompidou. Auparavant directeur du cabinet du haut-commissaire de la République en Afrique occidentale française (1956-1958) :
des Sceaux, ministre de la Justice, président d'honneur du Mouvement des radicaux de gauche (MRG), ancien secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères du gouvernement Guy Mollet, ministre de l'Intérieur du
Men mai 1958, puis ministre des Institutions européennes de De Gaulle jusqu'en janvier 1959;
Michel CREPEAU, ministre de l'Environnement, président du Mouvement des radicaux de gauche (MRG) ;
François ABADIE, secrétaire d'Etat auprès du ministre du Temps libre, chargé du Tourisme, Maire de Lourdes.
François Mitterrand pourrait être disposé à nommer des ministres communistes après les législatives (qui donneront une indication supplémentaire l'audience du PC) s'ils acceptent ses conditions. Dans ce contexte, la participation du PCF au gouvernement indiquerait que les communistes sont prêts à gérer la crise, à être responsables et à tenir en laisse la classe ouvrière. Face à la bourcherche à montrer qu'il peut mettre le PC au pas alors que la Ve République des Pompidou et Giscard n'a jamais réussi à laminer ce par-
Pour l'instant, Mitterrand dispose de marges de m: nœuvre importantes sur secrétaire de la CGT. l'Humanité, 15 mai 1981.
Georges Séguy, secrétaire national de la CGT. l'Humanité, 15 mai 1981.
10. Jacques Julliard, le Nouvel observa11. Preuve supplémentaire de sa modéragouvernement Mauroy comprend quelques socialistes dont toute la l'appareil d'Etat, et dont les états de service sont significatifs : Claude Cheysson, ministre des Relations
(SUD Quand Crépeau était encore avec Fabre... (DR) le plan politique, qui devraient être confirmées par les résultats des élections législatives. Elles sont le fruit de la division de la droite et de sa défaite, et de l'affaiblissement du PC.
Par contre, sur le plan économique et social, il n'en est pas de même : l'ampleur de la crise économique rend irréalistes - dans le cadre d'une économie de marché - les mesures envisagées par le PS. Selon l'Institut national des statistiques et des études économiques (INSEE) : « La tendance des investissements apparaît encore orientée à la baisse... Au total, l'industrie apparaît dans le creux de la rérécession forte paraît en voie de prendre fin. La diminution rapide de l'activité a entraîné - avec un large retard - une compression des d'emplois se maintiennent sur une tendance de croissance rapide. (12) »
Il faut rappeler que, selon la plupart des experts, on devrait atteindre rapide-
2 000 000 de chômeurs: l'accroissement des demandes d'emplois est de 19,8% en avril 1981. Dans ces conditions, les propositions économiques du Parti socialiste (13), par leur caractère utopique et leur incohérence, ne seront pas en mesure de remédier à cette situation, même si, au début, grâce à l'augmentation du SMIC (salaire minimum), certains secteurs de l'industrie légère pourront dans une certaine mesure réembaucher ; mais ce qui pourra être gagné sur le marché intérieur sera perdu sur les exportations.
C'est ainsi que le Journal des finanextérieures. avait vu son mandat de commissaire à la Commission de Bruxelles renouvelé par Valéry Giscard d'Estaing : Jacques Delors, ministre de l'Economie et des Finances, était en 1969 conseiller pour les affaires sociales du Premier ministre Jacques Chaban-Delmas.
12. INSEE. note sur " la situation l'économie française », mai 1981, le Monde, 21 mai 1981.
13. Lire Jeannette Habel. « Le mouvement ouvrier et l'élection présidentielle », in Inprecor, numéro 99, du 13 avril 1981, p. 6.
tion de la CFDT qui a proposé une ne joue un rôle de « locomotive » sur les ces résume son analyse (14) dans un éditorial intitulé « Les épines de la rose : c'est la véritable austérité qui va suiure les folles promesses » : « Outre que les relations entre la croissance et l'emploi sont incertaines, Il faut savoir que les importations françaises tendent a augmenter de 2 % quand le produit national croît de 1 %, et ce rapport est encore plus défavorable quand la reprise de l'activité est rapide. Accélérer celle-ci, creuser le déficit extérieur, faire baisser la monnaie nationale, aggraver l'inflation par la hausse des prix d'importation. Le seul argument que les socialistes opposent a cet enchaînement est leur volonté de " reconquérir le marché intérieur " qui ne veut rien dire, sauf à tomber dans effets : amplifier la hausse des prix internes, susciter à l'étranger des mesures de rétorsion qui affecteraient nos exportations... » Quant à l'emploi, ses réflexions sont les suivantes : « Pour l'avenir immédiat, les perspectives demeurent sombres, car les dépôts de bilan pourraient s'accroître parce que certaines entreprises ont été tenues à bout de bras jusqu'aux élections et ne voient plus la nécessité de poursuivre leur activité de charges vont se trouver accrues par la mise en œuvre du programme socialiste. De les mesures avancées par François Mitterrand pour rétablir graduellement un meilleur emploi, telle que l'embauche de 150 000 personnes dans les services publics, ne pourront être mises en œuvre avant plusieurs mois, de sorte qu'il n'est pas exclu qu'à la rentrée le nombre des demandeurs d'emploi approche la barre des 2 000 000... »
Tels sont les problèmes de fond auxquels Mitterrand et son gouvernement vont se heurter - à plus ou moins brève échéance -, une fois l'euphorie électorale passée. Par rapport à cela, les manœuvres politiques ne seront - à plus long terme - que d'une portée limitée.
Les syndicats ont bien compris la situation, d'où l'extraordinaire modéraLe 10 mai, la LCR arrivant place de la Bastille (DR)
augmentation du SMIC de 10% au ler juillet et les 35 heuies... en 5 ans dans le but d'assurer « une dynamique de confiance positive ». Ce réalisme, partagé par la CGT, est évidemment un atout pour Mitterrand, mais il est limité par la défiance qui existe au sein de la classe ouvrière à l'égard des directions syndicales. Cette défiance est consécutive à la rupture de l'unité d'action syndicale et aux heurts entre les confédérations ; dans le même temps, ces divisions expliquent qu'il n'y d'adhésions. impulsée du sommet risque de durer, car elle serait un danger pour le gouvernement, ceux que l'on nomme les « partenaires sociaux » en sont conscients. C'est tions ouvrières diminue, mais la méfiance est entretenue afin d'éviter une dynamique sociale dont les syndicats, pas plus que le gouvernement, ne veulent. nomie et des Finances, se référant aux «moralement choquant » spéculateurs et milieux d'affaires essaient de réaliser « un troisième tour financier » alors que la classe ouvrière ne se lance pas dans un troisième tour social ! C'est que le patronat ne compte pas suivre Mitterrand dans les concessions qu'il s'apprête à faire. Jacques Delors prend soin d'insister : « La continuité en matière de gestion de l'économie est un élément essentiel. Les virages à 90 degrés sont à déconseiller formellement (15) » la continuité, en l'occurrence, s'établit avec la politique économique antérieure, celle de Raymond Barre et de Giscard, qui a connu le succès que l'on sait.
Le programme de nationalisations ne se pose pas à court terme, mais à moyen terme. Elles nécessitent un vote du Parlement. « Quant à l'indemnisation, précise Jacques Delors, elle se fera dans des conditions d'équité telles que toute trace de spoliation sera exclue. (16) »
Pour éviter que la hausse du SMIC autres salaires, Jacques Delors affirme qu'elle ne sera pas répercutée nationalement « car ce serait priver les syndicats de la possibilité de négocier branche par branche, entreprise par entreprise, minimums (au pluriel, NDLR) adaptés aux possibilités de l'économie (17) ». Autrement dit, les augmentations des salaires seront différenciées selon les branches et les régions, selon les rapports de forces, en fonction de la « compétitivité » de l'entreprise, etc. Voilà qui ne va pas faciliter l'unification des luttes salariales, mais qui pourra rassurer — en partie — les patrons...
DES CHANGEMENTS REELS
Au début du septennat, Mitterrand va compenser la faiblesse des concessions économiques en relativisant le « quantitatif » au profit du « qualitatif ». Ainsi, le PS est apparu comme le défenseur des libertés. Sur ce plan, un certain nombre de changements réels devraient intervenir et qui devraient permettre au PS de faire un excellent score électoral aux législatives. Mitterrand conformément aux engagements qu'il avait pris pendant sa campagne électorale, vient de grâcier un condamné à mort. Il est probable que des lois scélérates, telles que la Loi « Sécurité et Liberté » (la loi Peyrefitte) seront largement modifiées voire partiellement abrogées. La Cour de Sûreté de l'Etat, juridiction d'exception, devrait voir ses françaises surpeuplées, en particulier de conditionnelles (18): c'est le sens des déclarations du nou veau Garde des Sceaux, Maurice Faure, le 26 mai à la télévision.
Dans l'armée, Charles Hernu, ministre de la Défense, pourrait procéder, après les élections législatives, à la levée de la censure sur la presse. Les soldats pourraient avoir possibilités recours face aux sanctions disciplinaires, le Règlement général devrait être modifié. Les tribunaux militaires pourraient être supprimés selon les modalités proposées par la député PS Edwige Avice, aujourd'hui ministre de la Jeunesse Sports. En outre, le Parti socialiste devrait s'orienter vers la mise en place de commissions mixtes, formées de délégués de soldats élus et de représentants de la hiérarchie, dans une perspective intégrationniste. Enfin, Charles Hernu ayant décidé d'octroyer deux voyages gratuits aux soldats les 14 et 21 juin, pour qu'ils puissent aller voter, ces derniers devraient obtenir rapidement une amélioration de
14. Journal des finances, jeudi 21 mai 1981.
15. Jacques Delors, le Nouvel observateur, 25 mai 1981.
16. Ibid. 17. Ibid. 18. Au ler avril 1981, il y avait en France 42 000 prisonniers, chiffre le plus élevé depuis la guerre, dont un nombre important de jeunes. Dans de nombreuses prisons, les détenus ont acclamé la victoire de François Mitterrand au soir du 10 mai...
leurs conditions de vie (voyages gratuits, permissions et soldes).
Dans l'Education, la reconstitution d'un ministère de l'Education nationale devrait remettre en cause le démantèlement de l'éducation en tant que service public, et remettre sur pied - comme l'a dit le SGEN (Syndicat général de l'Education nationale - CFDT) - un projet éducatif continu pour tous, de la materà l'Université. Mais là il faudra surtout, selon le ministre Alain Savary lui-même, « dégager des moyens ».
Sur le plan du nucléaire, le gouvernement vient de suspendre la construction de la centrale de Plogoff.
En matière d'information, il est trop tôt pour dire ce que sera la politique suivie, mais le gouvernement affiche une volonté pluraliste ; les radios libres seront vraisemblablement autorisées.
Quant au ministre de l'Intérieur Gaston Defferre, il a annoncé que le gouvernement « suspendi it dans l'immédiat, et à titre provisoire » l'exécution des mesures prises à l'encontre des immigrés, et « avait décidé que ceux de la seconde génération, nés en France ou y ayant vécu l'essentiel de leur enfance, ne pourront plus être passibles d'expulsion ». Gaston Defferre a nommé Gérard Monate chargé de mission auprès de la Direction générale de la Police nationale. Gérard Monate, membre du PS est l'ancien secrétaire général de la FASP (Fédération autonome des syndicats de police). La Fédération des syndicats de Police s'en est félicitée en soulignant que « la venue au ministère de l'Intérieur d'une personnalité du monde syndical » était un « fait sans précédent » (19). Le nouveau gouvernement va bénéficier de l'appui d'un certain nombre de syndicats de policiers. Il reste à savoir quelle politique il va suivre à l'égard des différents services de renseignements. Si les socialistes au gouvernement vont dans l'immédiat mettre l'accent sur la démocratie et non la répression, il n'y a aucun doute qu'ils ne vont rien faire qui puisse affaiblir les corps de répression, pour le cas où le besoin s'en ferait sentir...
LA POLITIQUE ETRANGERE
La politique étrangère de Mitterrand (20) n'a guère de quoi effrayer la bourgeoisie. Elle sera vraisemblablement marquée par une division des tâches entre le PS, les déclarations de ses dirigeants, et la politique effective du gouvernement. C'est déjà le cas en ce qui concerne l'Afrique du Sud : « Lionel Jospin, premier secrétaire du PS, a préconisé l'application de sanctions internationales contre le gouvernement de Pretoria et souhaité que le nouveau gouvernement mette tout
'en œuvre pour que la Namibie accède à l'Indépendance dans les conditions prévues par la résolution 435 des Nations-Unies *. Après avoir dénoncé la " politique agressive " de Pretoria, le successeur
19. Le Monde, 27 mai 1981. 20. Lire Jeannette Habel, Inprecor, numéro 99, art. cit., p. 7.
de François Mitterrand à la tête de son parti a proposé " l'arrêt de tout commerce avec la Namibie et notamment l'importation d'uranium, la réduction, dans des délais compatibles avec les contraintes techniques des importations en provenance d'Afrique du Sud et l'interruption de tout investissement public et de toute aide aux investissements privés ". (21) »
Ces condamnations n'engagent que le PS. Dans le même journal, Jacques Delors s'est engagé à « respecter les engagements antérieurs » de la France, car « la France demeure la France ». (sic) Claude Cheysson a déclaré le 26 mai qu'y compris les contrats d'armement seront « intégralement respectés » (22). Jacques Delors, dans une interview à Europe 1 (22) a répété que la France respecterait même les engagements de ventes l'Afrique du Sud et d'uranium
Entre les déclarations d'intention, les principes idéologiques du PS et une politique d'Etat, il risque d'y avoir plus qu'une simple nuance.
Quant aux pays arabes, outre la nomination de Michel Jobert, François Mitterrand vient d'envoyer son propre frère, le général d'aviation Jacques Mitterrand, Président-Directeur général de la SNIAS (23) en Arabie saoudite, principal fournisseur de pétrole de la France gros acheteur d'armes françaises, pour les « rassurer » sur sa politique au Moyen-Orient (les achats de l'Arabie saoudite et de l'émirat du Qatar représentent cette année 17 milliards francs, c'est-a-dire la moitié (24) des commandes militaires).
Pour trancher les contradictions, arbitrer entre le PS et le gouvernement, François Mitterrand dispose d'un énorme atout : il est président de la République, élu au suffrage universel pour sept ans, avec tous les pouvoirs (ils sont considérables) que lui confère la Constitution gaulliste de 1958.
Pour l'instant, il apparaît comme un démocrate soucieux de respecter les prérogatives du gouvernement. Il comprend qu'il doit aujourd'hui s'appuyer sur les partis politiques. Mais déja il se construit un personnage au-dessus de la mêlée. Avant les élections, il avait démissionné de son poste de premier secrétaire du PS. Il a fait sa campagne électorale sur un programme distinet du programme socialiste. Il est vraisemblable qu'il laissera au gouvernement le soin de prendre des mesures anti-populaires lorsque cela sera nécessaire, en se mettant, en cas de crise, en position de recours et d'arbitre, quitte à renverser les alliances s'il le faut. Ce qui signifie mettre fin au système électoral actuel et à la bi-polarisation qu'il implique, en rétablissant la proportionnelle (inscrite dans le programme socialiste) et d'ouvrir la possibilite de redistribuer les cartes et les alliances... quand l'heure sera venue.
LES REAGENCEMENTS
AU SEIN DE LA BOURGEOISIE
Giscard était à peine battu qu'il dénonçait déjà les « trahisons préméditées », allusion claire au dirigeant du RPR et maire de Paris Jacques Chirac. Michel Poniatowsky, ancien ministre d'Etat et ami personnel de Giscard a accusé Chirac d'avoir « par sa campagne contribué à l'échec de Giscard d'Estaing (25) ».
Mais, très vite, les excès de langage ont cessé pour laisser la place aux dures
Les députés de l'ex-majorité craignent à juste titre pour leurs sièges. Un pacte a été signé l'UDF en vue des législatives du mois de juin. Ces deux formations iront aux urnes sous le sigle commun de « Union pour une nouvelle majorité » (UNM). Mais ce pacte ne satisfait complètement ni les partisans du RPR, ni ceux de l'UDF.
En attendant, la droite s'efforce de créer un climat de crainte en répandant la peur du désordre et du désastre économique et financier, afin de faire autant que possible le plein de ses voix aux élections.
Jacques Chirac se présente comme un recours, comme le représentant de la bourgeoisie. Un recours plus crédible que Giscard qui vient d'être massivement désavoué. Dans ce contexte, la place l'ancien parti de Giscard, l'UDF, n'est pas assurée. Il est symbolique que l'ex-Premier ministre Raymond Barre ait décidé de se présenter sans étiquette dans la circonscription de Lyon où il avait été élu en 1978 comme apparenté au groupe temps: les dirigeants giscardiens auraient envisagé de changer le sigle de leur formation...
L'écho que rencontre la campagne de Jacques Chirac illustre sa capacité capter sur des thèmes de droite traditionnels des secteurs larges de la petite bourgeoisie, des commerçants et artisans, petites et moyennes entreprises et y compris des fractions de couches populaires les plus arriérées, frappées par la crise et sensibles à l'« héritage » du gaullisme.
Sur des thèmes tels que: « Il y a trop de fonctionnaires qui ne travaillent pas, trop d'enseignants de vacances, trop d'immigrés qui mangent notre pain ! », il faut l'effort, le travail et se serrer la ceinture, Chirac a eu un écho certain. Ce n'est pas un hasard s'il n'y a finalement eu aucun candidat d'extrême droite au cours de l'élection présidentielle... (26) L'un des pires crimes du PCF est, campagne contre les immigrés, donné une légitimité racistes (27).
Jacqu le dévelop
21. Lionel Jospin, le Nouvel observateur, 22. Le Monde, 27 mai 1981. 23. SNIAS, société nationale d'industrie 24. Le Matin, 21 mai 1981. 25. Le Monde, 22 mai 1981. droite seront soutenus lors des élections législatives par le RPR. Alain Robert, ancien secrétaire général d'« Ordre nouveau » et Gerard EcorForces nouvelles (PFN), ont reçu l'investiture du parti de Chirac dans deux circonscriptions. numéro 99, art. cit., p. 4 ; et Francis Sitel, base populaire plus agressif qui fait défaut à la bourgeoisie depuis des années. Une telle perspective pourrait prendre corps dans le cadre d'une situation mouvementée et changeante qui accélère les rythmes de l'activité politique. Cela dépendra évidemment de la mobilisation de la classe ouvrière et de la durée de la trève qu'elle accordera à François Mitterrand.
Les élections législatives verront vraisemblablement une nouvelle défaite de la droite ; cette dernière risque même d'être accentuée par rapport à l'élection présidentielle, à la suite des premières mesures prises par le gouvernement. (28)
Lorsque les dures réalités économiques vont commencer à se faire sentir, la classe ouvrière risque de réagir en partant en lutte pour se heurter d'abord au patronat avant de se heurter à la politique du gouvernement. Elle risque de se lancer dans l'action croyant que « son » gouvernement va suivre avant de s'apercevoir qu'il est de l'autre côté, en faisant alors l'expérience de la politique de ses directions.
C'est pourquoi les militants révolutionnaires et les travailleurs les plus avancés devront d'abord engager la lutte avec la classe ouvrière contre le patronat avant de faire feu sur le gouvernement (tout en ne manquant pas d'entretenir la défiance des travailleurs vis-à-vis de la politique des réformistes). C'est au cours de ces luttes que la classe ouvrière comprendra que ni ses partis ni ses représentants directs au gouvernement ne veulent se battre.
La LCR va lancer toutes ses forces dans cette bataille, y compris en présentant un certain nombre de candidats aux prochaines élections législatives. Elle se battra contre toute révision en baisse des revendications, contre le chômage et l'austérité pour un gouvernement du PS et du PC sans alliances avec des bourgeois. A la logique de la conciliation et de la collaboration de classes, elle opposera celle de la mobilisation, celle de la dynamique de l'unité ouvrière pour rallier les hésitants. Elle montrera qu'on ne peut à la fois satisfaire la classe ouvrière et les patrons. Elle expliquera tout ce qu'il y a à gagner d'un authentique changement social pour souder autour de la classe ouvrière l'ensemble des couches populaires.
Jeannette HABEL Paris, le 27 mai 1981. « La victoire de François Mitterrand met fin à 23 ans de régne de la droite », Inprecor, numé-
28. Les mesures annoncées par le Premai (et qui devraient être précisées le 3 juin) sont les suivantes : la retraite à 60 ans qui doit
Parlement ; le relèvement du vieillesse et de l'allocation logement qui vont intervenir tout de suite. Pierre Mauroy semble méme avoir fait preuve de trop de précipitation en indiquant que, pour la 5e semaine de congés
« une décision pourrait étre prise dans les quinze jours ». (Le Monde, 29 mai 1981.)