Jacqueline ALLIO D selargit en Pologne depuis maintenant dix mois la nais ANS le cadre du mouvement social qui n'a cessé de sance d'un certain nombre d'universités populaires, surgies dans une série de villes dès l'automne dernier, illustre le développement et l'approfondissement de la radicalisation sociale qui touche non seulement toutes les couches de société, mais tous les domaines de la vie politique et sociale.
Aujourd'hui, la classe ouvrière polonaise revendique de pouvoir prendre ses affaires en mains sur tous les plans, et cela vaut pour la vie culturelle comme pour les domaines économique ou social. D'où la naissance d'universités populaires, impulsées par « Solidarité », qui ont pour objectif de dispenser une éducation correspondant aux besoins des masses et per mettant d'élever le niveau de conscience du prolétariat, comme le montre bien le document d'invitation au Ier Congrès national des universités populaires rédigé par l'équipe du Centre de recherches sociales et syndicales de Torun que nous publions plus loin.
Il faut souligner que les universités populaires ne sont pas chose nouvelle en Pologne, mais correspondent à une tradition séculaire. C'est en 1869 en effet que naquit la première université populaire de ce genre (voir encadré). L'été polonais de 1980 devait faire ressurgir ce type de centres culturels dans diverses villes, à l'initiative d'intellectuels activement engagés dans la construction des syndicats indépendants. Même les bus portent les revendications (DR)
AK CESTE NIE
C'est ce qui permit la tenue de cette première réunion nationale le ler mars dernier. A cette date, de telles universités existaient déjà, ou étaient en passe d'être créées, dans une vingtaine de villes. Le niveau de développement de leurs activités respectives était certes encore inégal, mais la tendance générale était à l'organisation d'initiatives sur trois plans essentiels :
- cours magistraux sur des thèmes généraux tels que le droit, l'histoire, la politique et l'économie, visant à dispenser un enseignement rétablissant la vérité des faits et des chiffres, et à prendre le contre-pied de tous les mensonges et falsifications caractéristiques de l'« histoire » et de la « science » accomodées à la sauce stalinienne.
— cours et débats animés par des militants syndicaux sur des thèmes directement liés aux problèmes de construction de « Solidarité » (droit syndical, questions organisationnelles, pratique quotidienne de la démocratie, etc.).
- initiatives culturelles incitant la masse des membres de « Solidarité » et des non-membres à participer à des activités artistiques totalement nouvelles pour la plupart d'entre
Plusieurs points de vue - d'ailleurs pas nécessairement - se sont s'exprimés lors de ce ler Congrès quant au type d'organisation à mettre en place. Organiser les universités en question dans les grands centres de production ? les organiser en relation avec les MKZ ? ou décentraliser le mouvement en organisant des cours à la campagne ?
Quelle que soit la solution adoptée en fonction des situations particulières, ce qui frappait, c'est l'adhésion massive des membres de « Solidarité » à ce type d'activités. Dans une petite ville comme Torun, les cours de l'Université populaire sur la question de la censure ont réuni plus de 100 personnes alors qu'un millier devaient visiter l'exposition organisée sur la économique. A Wroclaw, ce sont régulièrement 100 à 300 personnes - dont une majorité de représentants des commissions syndicales d'entreprises de « Solidarité » - qui suivent les cours bi-hebdomadaires de l'Université populaire sur des thèmes pourtant souvent ardus (voir encadré) ; et la plupart d'entre eux sont des ouvriers.
En outre, la remise sur pied en mars dernier à Wroclaw de « clubs de discussion » analogues à ceux qui étaient nés lors du soulèvement ouvrier de 1956 (1) s'est traduite par une série de débats passionnants sur des questions d'actualité, avec à chaque fois une centaine de participants. « Quelle démocratie voulons-nous dans " Solidarité " ? Quel hebdoma daire voulons-nous ? Sur quelles bases élire nos représentants à la direction régionale ? La grève est-elle l'unique moyen que nous ayons à notre disposition pour créer un rapport de forces face aux autorités ? », tels étaient quelques-uns des thèmes abordés dans ces discussions
Qu'il s'agisse de structures dépendant directement de « Solidarité » ou non, là n'est pas la caractéristique principale des diverses universités populaires nées récemment. Ce qui parait essentiel en revanche, c'est l'intense activité culturelle a laquelle elles ont donne neu, et la maniere dont elles sont
1. Inprecor a publié dans son numéro 84, du 11 septembre 1980, Ernest Germain, « Pologne 1956 : la révolte de Poznan », reprenant de larges extraits d'un article publié en décembre 1957 dans la revue Quatrième Internationale.
liées à tout un réseau de contre-information, allant des émissions quotidiennes d'informations enregistrées sur cassettes par des équipes de « Solidarité » et diffusées sur les radios intérieures des entreprises (voir encadré), jusqu'à la diffusion par les universités populaires de livres interdits, en passant par l'organisation de séances de projection de films n'ayant pas reçu le visa de la censure (le film Ouvriers 80 relatant la grève de Gdansk, toujours interdit par la bureaucratie - et qui passait de manière « clandestine » dans les salles de cinéma de Varsovie sous le titre Toutes les places sont réservées - a pour sa part déjà été projeté dans la plupart des grandes usines polonaises...).
L'existence de ces universités populaires permet également de formaliser des liens organiques entre les ouvriers et les intellectuels, ceux qui se sont spontanément retrouvés aux côtés de « Solidarité » dès l'été 1980, comme ceux qui ont adhéré au mouvement depuis.
Les compétences qu'ils peuvent mettre au service du mouvement en tant que juristes, économistes ou sociologues se révélent en effet indispensables pour mener à bien un travail nécessitant des connaissances spécifiques sur le plan théorique. Ils ont là l'occasion de jouer le rôle de ces « vrais » experts dont a pu parler Jadwiga Staniszkis (2), ceux dont « Solidarité » a un besoin criant pour pouvoir faire face a toutes les tâches qui l'attendent sur le plan de la recherche et de l'élaboration programmatique. Cela par opposition aux « experts » qui ont tendu à se substituer à la direction du mouvement, prenant souvent les décisions à la place des travailleurs et dont l'attitude a provoqué une saine réaction dans les rangs de « Solidarité » lors d'événements récents (3).
Un autre aspect important de ces universités ouvrières réside dans le rôle qu'elles jouent dans le débat sur la définition du rôle de « Solidarité » et sur les tâches qui sont les siennes. Loin de limiter ces dernières à celles d'un syndicat traditionnel, le document du MKZ de Torun publié plus loin met au contraire l'accent sur une série de questions qui confèrent au mouvement une tout autre dimension : celle d'un mouvement social de masse dont la dynamique est de remettre en cause tous les aspects de la domination bureaucratique. L'énoncé des commissions déjà mises en place à Torun montre bien que, si certaines ont trait aux problèmes directement liés aux conditions de travail des ouvriers en tant que salariés, de nombreuses autres se rapportent à des domaines sociaux beaucoup plus larges - contrôle sur le commerce et le ravitaillement, protection de l'environnement, lutte contre l'alcoolisme, autogestion ouvrière, etc.
Ces commissions ouvrent le débat sur la question des solutions politiques alternatives à apporter à celles de la bureaucratie. Elles donnent lieu à la mise en place de commissions d'intervention sur ces problèmes, elles élargissent le processus de contrôle ouvrier qui s'est amorcé dès l'automne 1980 dans se révéentreprises. Et, s'il est vrai que le débat sur le type de structures qui devraient se charger de ce type de problèmes reste entier, il n'en reste pas moins que ces commissions, dans la mesure où elles donnent lieu à la mise en place d'organes parallèles d'intervention, élargissent le processus de contrôle ouvrier amorcé dès l'automne dans les entreprises, étendant la capacité de contrôle du prolétariat à une série de domaines qui se révéleront décisifs pour l'établissement d'un contre-plan ouvrier.
Enfin, les universités populaires portent un coup mortel à la politique de la bureucratie stalinienne en matière de culture et d'éducation. La remise en cause des différences - soigneusement entretenues par les bureaucrates — entre le type de culture et d'éducation destiné à l'élite, par comparaison au
2. Inprecor a publié dans son numéro 99, du 13 avril 1918 un entretien avec Jadwiga Staniskis, « Certains experts de " Solidarité " n'ont pas vraiment conscience des intéréts des travailleurs... ».
3. Lors de l'annulation de la grève générale de mars appelée par « Solidarité » face à la menace d'intervention soviétique et au refus des autorités polonaises de céder devant les exigences des travailleurs. il s'avéra en effet que - loin d'être le fait des délégués nationaux de « Solidarité » - la décision fut prise par une poignée de dirigeants sous la pression du groupe d'experts lié à la hiérarchie catholique qui participaient aux négociations. Quelle qu'ait été la justification donnée après-coup de cette décision et bien qu'elle ait été - finalement - ratifiée
matraquage idéologique et au type d'enseignement dispensés aux masses, s'en prend non seulement de manière explicite aux privilèges d'une minorité, mais exprime surtout une volonté de lutte contre l'aliénation de la classe ouvrière. En critiquant l'utilisation des mass media qui mettent les travailleurs en situation de passivité ; en revendiquant la possibilité pour ces derniers d'avoir une participation active à des activités culturelles favorisant la construction de « Solidarité » ; en exigeant, comme le font les ouvriers d'Ursus, que les universités populaires soient ancrées sur les entreprises elles-mêmes, afin de mettre fin à la coupure traditionnelle entre travail et culture. les travallleurs de « Solidarite » montrent leur determination a se rendre maîtres de tous les instruments qui leur permettront de prendre réellement leurs affaires en mains, et de mettre en place un type de rapports sociaux radicalement différents de ceux qu'ils connaissent jusqu'à maintenant...
Jacqueline ALLIO 22 mars 1981. par la Commission nationale de coordination (KKP) de « Solidarité ». cet épisode devait entrafner une crise ouverte au sein du mouvement. dont le seul mérite a été d'amener la direction de « Solidarité » à engager un débat pour clarifier ce que devaient étre les tâches des dirigeants désignés pour mener des négociations et pour établir des limites strictes au rôle des experts dans la vie du syndicat. Désormais, ces derniers n'auront plus le droit de prendre la parole lors de négociations, ils ne seront là que pour donner un avis et, en outre, il a été décidé de nommer une commission de contre-experts dont la responsabilité a été confiée à Jadwiga Staniskis (cf. note 2).