LUS de deux mois se sont déroulés depuis les dernières élections å la Knesseth. Le nouveau gouvernement israélien mis en place est plus militariste, plus chauvin, plus clérical encore que celui auquel il succède.
L'article que nous publions ici a été écrit immédiatement après les élections. Mais il aura fallu moins de deux mois pour trouver la confirmation de l'analyse qui y est développée. En effet, dès sa réélection, Menahem Begin a lancé une offensive militaire d'une rare violence contre le mouvement national palestinien sous les ruines de Beyrouth et du Sud-Liban et des dizaines de milliers de nouveaux réfugiés. C'est bien une accélération de la politique militariste et belliciste qu'annonce un second règne de celui que les masses israéliennes ont appelé au cours de la campagne électorale « le roi d'Israël ».
Pourtant cela n'est qu'un aspect de la réalité israélienne après les élections. Le second aspect, décrit en détail dans l'article qui suit, concerne la réaction de ceux-là mêmes qui ont élu Begin chef du gouvernement.
En effet, si Begin a pu se faire applaudir en promettant
« plus jamais de roquettes à Kiryat Shmoné », il n'était pas du tout évident que ceux qui lui ont exprimé leur soutien dans les urnes étaient prêts à payer le prix de
Michel WARSCHAWSKI
En janvier 1981, rares étaient ceux qui étaient prêts à parier un vieux bouton de chemise contre 10 000 francs sur un succès éventuel du front électoral de droite Likoud (Rassemblement) aux prochaines élections. Les sondages donnaient, pour la première fois depuis la constitution de l'Etat d'Israël, une majorité absolue à l'opposition travailliste, ce qui ne faisait que refléter un sentiment unanime dans les diverses classes de la société israélienne : le gouvernement Begin a été incapable de non seulement ter la crise politique et économique de l'Etat sioniste, mais a réussi à mener l'Etat israélien, en l'espace de quatre ans, au bord de la catastrophe. Les chiffres parlent avec éloquence : plus de 1 000 % d'inflation, accentuation dramatique
80 000 chômeurs, pas une seule usine ouverte pendant quatre années, réduction du salaire réel moyen de plus de 10 %, échec lamentable du projet phare du gouvernement concernant l'amélioration des conditions de vie et d'habitat dans les quartiers populaires — voilà l'aspect économique et social du bilan de quatre années de gouvernement du Likoud. Quant à la situation politique, le bilan est tout aussi négatif : suite à de multiples provo-
Jérusalem, expulsion des maires de Hebron et Halhoul, politique intensive de colonisation en Cisjordanie, etc.), l'isolement international de l'Etat
Les élections à la Knesseth
Un succès relatif pour Menahem Begin plus de 90 % de ses habitants. cidaire. exacerbation de la crise du sionisme. la politique d'agressioniste est devenu quasiment total, le traité de paix avec l'Egypte, qui a été sans aucun doute un succès pour l'équipe concernant l'avenir des territoires palesqui remet en question l'existence même de ce traité. A cela, il faut ajouter une crise de direction sans précédent : les principaux ministres du gouvernement démissionnaient (deux ministres des Finances, le ministre des Affaires étrangères, le ministre de la défense, le ministre de la Justice) et le soutien dont bénéficiait le gouvernement à la Knesseth se rétrécissait comme peau de chagrin, plus d'une dizaine de députés quittant le Likoud ou la coalition gouver-
C'est donc un gouvernement en faillite qui a offert, en février dernier, sa démission anticipée, après que la grève des instituteurs ait obligé le second ministre des Finances à quitter la coalition gouvernementale. Les élections à divers syndicats de la Histadrout confirmaient d'ailleurs l'érosion du Likoud qui souvent ne recueillait pas 15 % des votes. La déroute s'annonçait totale.
Et voilà que les résultats des élections à la Knesseth bouleversent toutes les prévisions : le parti de Menahem Begin et du général Sharon reçoit 48 députés sur 120, c'est-à-dire plus encore que lors des dernières élections qui avaient mis fin à l'hégémonie travailliste et poussé Begin et son équipe au pouvoir. Si le Parti travailliste a réussi à remonter la pente et à re-
ISRAEL sion qu'a défendu le Likoud tout au long de sa campagne. Les habitants de Kiryat Shmoné ont confirmé cette prédiction en vidant la ville bombardée par l'artillerie palestinienne de
Loin de se mobiliser avec enthousiasme derrière leur nouveau gouvernement, les couches populaires ont — au moins autant que Washington — obligé Begin à accepter un cessez-le- feu qui représente une grande victoire politique pour l'OLP
(Organisation de libération de la Palestine) avec qui Israël a été obligé de mener des pourparlers secrets.
Les derniers événements confirment donc que si le gouvernement Likoud est bien décidé à lancer une offensive d'envergure contre les Palestiniens et fait tout ce qui est en son pouvoir pour provoquer une confrontation militaire globale, il se heurtera non seulement à une résistance palestinienne, dont on a souvent tendance à sous-estimer les capacités de riposte, mais aussi à l'opposition grandissante de travailleurs israéliens de moins en moins prêts à payer le prix de cette politique sui-
Ce n'est donc pas un renforcement de l'Etat d'Israël que les dernières élections ont confirmé, mais bien au contraire une les voix qu'il avait perdues en
1977 au profit de la formation centriste du général Yadin, ses 47 députés ne lui permettront pas de former un gouvernement, vu que les voix qui lui manquent appartiennent pour la plupart à des partis essentiellement religieux - plus proches du Likoud que des travaillistes élections à la analyse des
Knesseth doit avant tout tenter de répondre à la question qui se doit de préoccutout militant de gauche en Israël:
comment le Likoud a-t-il réussi à renforcer son audience électorale, après quatre ans d'une politique carastrophique tant sur le plan extérieur qu'économique et
PREMIER SIGNE:
LE RESULTAT DES ELECTIONS
A LA HISTADROUT
Début avril se déroulaient les élections au Congrès de la Histadrout. Traditionnellement, ces élections sont considérées comme une espèce de répétition générale aux élections à la Knesseth. A la surprise générale, les deux grandes formations maintenaient les positions qu'elles avaient gagnées quatre ans auparavant;
loin d'être témoins d'un raz-de-marée travailliste visant à punir le Likoud pour son incapacité, ces élections confirmaient les rapports de forces antérieurs.
Pourtant, un apparaissait par delà le rapport de forces entre les travaillistes et le Likoud : près de
Saisissant la haine des couches po- dessous de 5% en avril et mai. Pendant guerre d'octobre 1973 sur l'initiative du général Ariel Sharon. Ce front est
Menahem Begin, vainqueur à l'arraché des élections. (DR) 45 % des électeurs se sont abstenus. Même si l'on tient compte du fait que les électeurs sont traditionnellement moins motives par les élections a la Histadrout, jamais on n'a connu auparavant un tel pourcentage d'abstentions. La défiance par rapport au Likoud semblait s'exprimer d'une façon différente de celle que tout le monde attendait. Comme l'expliquait le Comité central de la LCR dans sa résolution sur les résultats des élections à la Histadrout : « Ces élections reflètent avant tout un vote de défiance. Le vote travailliste est un vote de défiance par rapport au Likoud, le vote Likoud est un vote de défiance par rapport aux travaillistes, l'abstention est l'expression de la défiance de ceux qui refusent de choisir entre ce que tout le monde considère comme la peste et le choléra. Personne n'a voté pour une politique, pour un parti politique.»
L'enseignement le plus important que l'on pouvait tirer des élections au Congrès de la Histadrout concernait le Parti travailliste. Malgré le mécontentement général vis-à-vis du gouvernement Likoud, les couches populaires les plus défavorisées, celles-là mêmes qui avaient quatre ans auparavant mis fin à près de trente ans de pouvoir travailliste, n'étaient prétes à remettre en selle ceux qu'elles considèrent, à juste titre, comme les responsables de leur exploitation et de leurs problèmes.
Les résultats des élections au Congrès de la Histadrout vont avoir comme première conséquence un nouveau vent d'optimisme dans les rangs du Likoud, plus précisément de la fraction Hérouth dirigée par Begin, le général Sharon, le ministre de la Construction, David Levy (un ouvrier du bâtiment d'origine orientale) et le nouveau ministre des Finances, Yoram Eridor.
pulaires envers le mouvement sioniste travailliste, et comprenant que le phénomè ne massif d'abstention reflétait l'absence de parti d'opposition face à ce que la plupart des couches populaires considéraient comme le pouvoir - même s'ils étaient depuis quatre ans dans l'opposition parlementaire —, les dirigeants du Herouth décidèrent de mener une campagne électorale de parti d'opposition, mobilisant les couches populaires contre le parti travailliste.
LES COALITIONS ELECTORALES EN ISRAEL composé de :
- Shlomzion, animé par le général Ariel Sharon.
de droite.
clandestine Irgoun, dont Menahem Begin est le chef historique.
- Parti libéral, créé en 1961.
- Parti libéral indépendant, créé en 1965.
Hérouth, dirigé par Shmouel Tamir.
l'ancien chef d'état-major de l'armée Yigael Yadin.
Liste étatique, composée d'éléments à la fusion de leur parti au sein du Parti travailliste.
Mapam (Parti ouvrier unifié).
douth Haavoda et du Rafi.
cialiste.
Parti communiste d'Israël (Rakah) dirigé par Meir Vilner.
LA CAMPAGNE DU LIKOUD
Le premier souci du Likoud sera de renforcer le sentiment, déjà puissant au sein des couches populaires, que les conditions économiques et sociales déplorables de ces secteurs (chute du niveau de vie de plus de 12% en l'espace de trois ans, situation catastrophique du logement populaire, 80 000 chômeurs) étaient dues au Parti travailliste. Pour cela, il fallait faire oublier les conséquences directes de quatre ans de gouvernement Likoud pour ces couches populaires. En dilapidant en trois mois l'ensemble du budget annuel,
Eridor va remplacer la politique d'austérité de son prédécesseur Horovitz-je-suis-fauché par une largesse absolument irresponsable du point de vue des intérêts de la classe bourgeoise et de l'économie capitaliste israélienne. Chaque travailleur aura sa télévision en couleur, telle est la nouvelle politique économique du gouvernement qui en quelques mois va abolir ou réduire sensiblement toute une série d'impôts et de taxes indirectes et subventionner une liste impressionnante de produits plus ou moins de première nécessité. C'est donc sans surprise que l'indice des prix qui montait mensuellement à l'époque
Ygael Horovitz de 8 à 12 % , est resté en quelques mois, un vent de prospérité artificielle va souffler sur le marché israélien :
les télévisions en couleur, les appareils électro-ménagers, et, pour les plus riches, les automobiles vont se vendre par milliers. Producteurs de biens de consommation, commerçants et consommateurs bénéficie de la mane
- tout le monde gouvernementale et commence à penser que, somme toute, le Likoud ce n'est pas si mauvais que ça.
Likoud (Rassemblement), front électoral de droite constitué peu avant la
- Gachal (bloc Chérouth-Parti libéral), comprend trois partis nationalistes
- Hérouth ou Chérouth (Liberté), issu en 1948 de l'organisation armée
- Centre libre, d'extrême droite, fondé en 1967 par des dissidents du
- Chinoui (Changement), dit Mouvement démocratique, fondé par du Rafi opposés en 1968
More (rent outier) conditud en 1989 pe b Part tralie et la
- Parti travailliste né en janvier 1968 de la fusion du Mapaï, de l'Ah-
— Mapam, fondé en 1948 par des éléments de l'aile gauche sioniste so-
Front démocratique pour la paix et l'égalité, principalement animé par le
sans précédent depuis le début des an- maines de juin. « Il s'agit ici de deux
Le deuxième volet de l'offensive du Likoud sera d'accentuer son aspect populaire et oriental: David Levy que le racisme anti-oriental des travaillistes avait pris pour cible de leurs blagues de mauvais goût quatre ans auparavant va être un atout majeur dans la campagne du Herouth qui se hâte de cacher dans les coulisses leurs partenaires de la fraction libérale, représentants caricaturaux de la petite-bourgeoisie prospère et ashkenaze. Personne n'était plus apte que ce maçon d'origine nord-africaine, père de famille nombreuse et vivant dans une HLM dans une des villes d'immigrants les plus misérables à renforcer l'image populaire du Likoud. Le deuxième atout du Likoud ce sera Begin. Non pas le chef de gouvernement malade et fatigué, fier de ses bonnes manières d'officier polonais, mais le tribun des années 1950, sachant enivrer les masses par une démagogie à bon marché et des bons mots aussi grotesques qu'irresponsables.
Avec Begin ramené à une nouvelle jeunesse et David Levy, et la politique économique de Yoram Eridor aidant, les des quartiers populaires grandes villes et des villes d'immigrants trouvaient enfin le parti d'opposition qui leur manquait lors des élections à la
Aussi paradoxal que cela puisse paraître, les couches les plus exploitées et les plus opprimées vont exprimer leur révolte et leur haine envers le régime et l'establishment par une mobilisation populaire massive derrière le
De semaine en semaine, meetings de Begin vont réunir plus de monde, culminant par un rassemblement de 100 000 personnes sur la place centrale de Tel Aviv deux jours avant les élections. Les slogans les plus populaires ne brillaient certes pas par leur clarté politique: «Peres traître !», « Begin, Begin, le roi d'Israël vit pour l'éternité ! » C'est très souvent l'extase et l'hystérie qui dominent et c'est ce qui permet de comprendre comment, vers la fin de la campagne électorale, va se développer un climat de violence politique
1950 : attaques de locaux du Parti travailliste, incendie de voitures de militants, violences physiques et verbales contre les porte-parole du plus grand des partis d'opposition, y compris d'anchefs d'état-major qui pour la première fois n'étaient plus protégés par leurs galons.
LA RIPOSTE
DES TRAVAILLISTES Confronté à l'opposition d'un vaste mouvement populaire, le bloc travailliste va faire un choix lourd de conséquences pour l'avenir : regrouper l'ensemble des nantis derrière son drapeau, comme dernier rempart face à la populace sous-développée et hystérique. Jouant sur la peur que les dernières violences du Likoud et de certains de ses partisans n'avaient fait qu'accentuer, les dirigeants « sionistes-ouvriers » ne vont, dans la dernière phase de la campagne
Shimon Perez (DR) electorale, s'adresser qu'aux couches les petite-bourgeoisie occidentale, cratie ouvrière et les secteurs les plus importants de la bourgeoisie. « Tout sauf le Likoud » sera son slogan, derrière lequel se mobiliseront toute la bureaucratie histadroutique, les kibboutzim, mais aussi les intellectuels de gauche qui, il avait pas longtemps, ne cachaient critiques vis-à-vis de l'équipe bon sens face à l'hystérie, mais aussi les bâtisseurs face aux fainéants, les pionniers face à la populace, - tels sont les mots d'ordre les plus repris au cours cultures », s'écriera l'écrivain de gauche Amos Oz lors du meeting de clôture de la campagne travailliste qui regroupera pres de 200 000 personnes, les pionniers et leurs successeurs dans les kiboutsim, à la tête de la Histadrout et dans les divers organes de l'appareil d'Etat, les officiers supérieurs, les aviateurs ; de l'autre côté, ceux que l'on a appelé le Second Israël, les habitants des villes d'immigrants et des pauvres villages agricoles, les cuistots et autres tire-au-flanc lors de leur service militaire.
travaillistes non seulement ne feront rien pour gagner les voix de certains secteurs au moins des couches populaires, mais bien au contraire ajouteront gatfe sur gaffe pour s'aliéner les quelques elements qui pourraient continuer à les soutenir, comme cette remarque raciste d'une vedette de la télévision lors du meeting de clôture de la campagne travailliste : « Qui est-ce qui soutient
Begin! des paras ? des aviateurs ? non! des tcha'h-tcha'h (l'équivalent de ratons par rapport aux Juifs d'Afrique du Nord) embusqués, ou dans le meilleur des cas des soldats de troisième ordre! », ou encore cette remarque de l'ancien d'état-major travailliste Mota Gur : « On vous baisera comme j'ai baisé les Arabes. »
Dans un sens, le choix qu'a fait la direction travailliste a été payant : la campagne hystérique contre « les hordes primitives qui vont détruire notre démocratie libérale » va accentuer un processus de regroupement derrière les travaillistes qui apparaissent comme les seuls qui soient capables de renvoyer l'équipe Begin dans l'opposition. Les diverses formations sionistes de gauche et libérales vont être laminées, le phénomène du vote utile poussant nombre de leurs électeurs, voire de leurs militants à se ranger derrière le Parti travailliste. C'est ce qui explique que la représentation parlementaire de la gauche sioniste et des libéraux passe de 11 à 3.
LE REJET POPULAIRE
DU « SIONISME OUVRIER »
Les dernières élections viennent de confirmer un phénomène politique dont on ne peut sous-estimer l'importance, et dont on avait pu voir il y a quatre ans les premiers signes : la haine des couches populaires les plus pauvres vis-à-vis du mouvement sioniste ouvrier, de ses partis, de ses institutions, de ses symboles. Les habitants des quartiers pauvres de Tel Aviv, de Jérusalem et du Néguev n'ont pas oublié la façon dont ils ont été « intégrés » à la société israélienne occidentale au début des années 1950, accaparés par les
divers partis sionistes au pouvoir (seul le parti Herouth de Menahem Begin, ainsi que le PC évidemment, etant exciu du partage des ressources du mouvement sioniste) et considérés comme des sauvages qu'il fallait tenter de civiliser.
L'amélioration réelle des conditions de vie, surtout après la guerre de 1967, n'a en rien fait oublier le sentiment de discrimination culturelle et sociale. Au contraire, tant que l'ensemble de la société vivait dans des conditions relativement précaires, il restait l'espoir qu'avec une amélioration du niveau de vie général, disparaîtrait petit à petit cette situation de citoyens de deuxième classe dans l'Etat juif. En réalité, plus les riches s'enrichissaient, plus le fossé augmentait entre ce que l'on appelait le « Bel Israël » et le « Second Israël ». Les immenses privilèges des immigrés d'Union soviétique venus en Israël après 1967 n'ont fait que renforcer ce sentiment de discrimination que les dirigeants - travaillistes - de l'Etat avaient rendu officiel par toute une série de déclarations « gaffeuses » mais qui reflétaient bien leurs conceptions telle le « seuls ceux qui parlent yiddish sont de vrais Juifs » de Golda Meir. C'est la prise de conscience de ce phénomène qui est la source de l'apparition des Panthères noires en 1972.
Pourtant, même s'ils ont joui d'un immense capital de sympathie, les Panthères noires sont restés un phénomène relativement marginal, incapable de gagner une crédibilité comme direction de masse pour les Juifs orientaux. C'est la guerre d'octobre 1973 et la crise sociale Manifestation d'ultras religieux. (DR)
qui s'ensuivit qui va bouleverser l'ensemble de la société l'autorité des partis qui ont été à la tête de l'Etat sans arrêt depuis 1948. Il est intéressant de noter que la crise de l'hégémonie travailliste est apparue quasi simultanément au sein de la population palestinienne et au sein des couches populaires orientales. Alors que le pouvoir des collaborateurs liés au Parti travailliste et au Parti national religieux s'écroulait dans le secteur arabe au profit du PC qui recevait lors des élections de 1977 la majorité absolue des voix, la majorité des électeurs des quartiers populaires et des villes d'immigrants quittaient leurs partis traditionnels pour soutenir le Likoud et consacrer Begin chef du gouvernement.
Pendant plus de cinquante ans, les travaillistes ont dominé le mouvement sioniste et l'Etat d'Israël, même s'ils ont toujours préféré s'allier aux autres composantes du mouvement sioniste et en particulier aux partis religieux. Ils ont modelé les structures de l'Etat à leur image, donnant un caractère national à leurs propres institutions. La Histadrout, la Caisse d'assurance de cette dernière, ses diverses organisations sociales et économiques, les kibboutzim, les coopératives, en un mot toutes les institutions du mouvement sioniste ouvrier vont devenir la colonne vertébrale de l'Etat sioniste, même si formellement elles appartiennent à un courant politique défini. La ligne de démarcation entre l'Etat, les institutions sionistes ouvrières et les partis travaillistes (Мараї, Марат) n'a jamais réellement existé, l'un servant l'autre et vice-versa.
Ce système profitait principalement aux avec elle, organisations sionistes ouvrières, tous les partis sionistes y ont eu leur part du gâteau, dans une espèce de système féodal ou les vagues d'immigration, les budgets, les villages, les colonies agricoles et les institutions d'Etat sont divisés entre les différents partis — y compris la prétendue gauche sioniste - en fonction d'un certain rapport de forces.
1967, le Herouth a été le seul parti sioniste quasiment exclu de l'establishment dirigeant (« Sans Hérouth et sans PC » était le slogan de Ben Gourion). C'est ce qui explique pourquoi, aux yeux des couches populaires, il n'appartient pas à la classe dirigeante et n'est pas responsable des mille griefs qu'elles ont contre l'Etat et sa direction. Les ennemis ce sont la bureaucratie, la Histadrout, les kib-
Comment un habitant de Shmoné, de Ofakim ou de toute autre ville d'immigrant n'en viendrait-il pas à hair les kibboutzim où lui et sa famille sont obligés de travailler comme salariés pour vivre dans des conditions de vie huit fois moins élevées ? Comment ne hairait-il pas ces socialistes qui interdisent à ses enfants baigner dans leurs piscines, qui lui refusent même de poser sa candidature à leur société « égalitaire » parce qu'il n'est pas assez civilisé ? Comment le jeune ouvrier ne mépriserait-il pas la Histadrout, quand ses représentants dans les usines et dans les commissions syndicales font tout pour se remplir les poches et lui répètent sans arrêt qu'il n'a pas voix au chapitre parce que c'est grâce à eux qu'il a droit à un pays et à une HLM ?
Pour le « Second Israël », le kibboutz c'est l'exploitation et le mépris, c'est aussi le socialisme, c'est avant tout le pouvoir travailliste; la Histadrout et ses institutions, c'est la corruption, la collaboration avec le patron, c'est le pouvoir travailliste. Pendant trente ans, les travaillistes et leurs alliés leur ont fait comprendre qu'ils étaient leurs hôtes dans l'Etat juif; aujourd'hui ils leur répondent, et principalement la nouvelle génération: « Non merci, de votre société on n'en veut pas, ni de votre socialisme, ni de toute votre épopée héroïque. Tout ça c'est à vous, et nous n'avons rien à y voir. »
REVOLTE ETHNICO-POPULAIRE ET LUTTE DE CLASSES
Le vote massif des couches populaires pour le Likoud n'est pas un vote pour sa politique d'agression, même si l'on peut difficilement affirmer que ce soit un vote pour une politique de compromis avec le mouvement national palestinien. C'est un vote de protestation sociale et l'expression d'une aspiration à un changement radical des conditions d'existence des couches populaires les plus défavorisées.
Mais l'aspiration à un changement social radical n'est pas nécessairement un mouvement de classe. Pour cela, il doit s'exprimer sur les lieux de production, à travers des organes de classe (partis ou-
vriers, syndicats, comités de travailleurs) ou par le biais de structures populaires plus ou moins autonomes (comités de quartiers, regroupements de travailleurs). Or, tous ces facteurs ont été complètement absents dans la mobilisation populaire qui se trouve derrière la victoire du Likoud : à la place de mobilisation autonome d'un mouvement de masses, nous avons pu voir des rassemblements de centaines de milliers de personnes venues applaudir leur idole; à la place de comités d'usines ou de quartiers, les seuls phénomènes organisés de la campagne du Likoud ont été les gangs de casseurs qui venaient attaquer les gens suspects de sympathie pour les travaillistes ; le Likoud n'a eu le soutien déclaré d'aucun syndicat ou comité de travailleurs.
Paradoxalement, c'est le Parti travailliste qui a tenté d'organiser les travailleurs en tant que tels, par des meetings et des prises de parole dans les grandes usines, par la mobilisation - très relative - des comités de travailleurs... et par des pressions diverses sur les ouvriers des usines appartenant à la Histadrout. S'il ne fait aucun doute que les quartiers populaires et la majorité des salariés se sont retrouvés derrière Begin, il n'est pas moins vrai que les dirigeants traditionnels de la classe ouvrière et en particulier les membres des Comités de travailleurs les plus importants ont soutenu les travailreflètent bien les limites de la prise de conscience des masses travailleuses israéliennes, dues à la réalité colonialiste et à l'absence de mouvement ouvrier organisé. Si, depuis octobre 1973, nous assistons à un lent processus d'effritement de l'union sacrée, celui-ci s'exprime encore plus au des sentiments (démoralisation, confusion, remise en question de certains tabous) que de la réelle prise de conscience, et n'a pas encore su s'exprimer d'un point de vue organisationnel. C'est pourquoi la contradiction entre affaiblissement de l'union sacrée et renforcement du Likoud n'est qu'apparente : elle est le reflet d'un ras-le-bol profond qui, faute s'exprimer par le biais de classe, recherche dans la classe dirigeante une direction perspective politique.
Le renforcement du sentiment de discrimination ethnique, même s'exprime pas encore par le biais de structures populaires autonomes, reste un phénomène éminemment positif et lourd de contradictions, non seulement pour le régime sioniste, mais, plus immédiatement, pour le nouveau gouvernement Begin. Il est un reflet de l'effritement de l'union sacrée et la preuve que la seconde génération des Juifs orientaux d'Israël n'est pas prête à être « intégrée » à l'Etat juif comme citoyens de deuxième classe; vu qu'il n'existe aucune possibilité matérielle d'effacer, à terme, les bases de la discrimination, mais qu'au contraire la crise économique prépare un avenir de plus en plus misérable pour le « Second Israël », c'est sans grand risque que nous pouvons prédire la poursuite du processus d'auto-
Une victoire à la Pyrrhus ? (DR) nomisation de ces masses populaires par rapport à la classe dirigeante et la possibilité d'apparition de structures de classe dont l'absence est le phénomène le plus significatif de la situation de la classe ouvrière israélienne.
VERS LE FASCISME ? La compréhension de ce qui soustend le vote massif pour le Likoud, permet d'affirmer que tous ceux qui, dans gauche sioniste et le PC voient dans les résultats des dernières élections la preuve de la montée inéluetable du fascisme en Israël se trompent complètement.
Certes, Begin et son équipe ont mené une campagne hyper-nationaliste, fanfaronne et militariste, prédire qu'ils comprendront leur victoire électorale comme un feu vert pour mener à bien cette politique. Mais des fantasmes de Begin à la réalité de la lutte des classes, la distance est grande. S'il est vrai qu'il est peu vraisemblable qu'un mouvement antiguerre essaie d'empêcher une nouvelle offensive contre la Syrie ou le Liban, rien ne montre que Begin ait réussi à faire revivre au sein des masses l'esprit optimiste des premières années de l'occupation, et que la politique militariste se à des problèmes ou nécessitera de mobiliser les troupes de réserve, le gouvernement retrouvera les réactions d'avant 1973. Au contraire, Begin a laissé, tout au long de sa campagne, croire qu'il avait été capable de mettre fin aux actions palestiniennes et que plus jamais il n'y aurait
Katiouchas sur Kiryat Shmoné commandos palestiniens dans les territoires israéliens.
Mais c'est au niveau des réponses à la crise économique que le gouvernement Begin se trouve le plus piégé. C'est sans ambiguité aucune que les électeurs du Likoud ont fait comprendre ce qu'ils attendaient du nouveau gouvernement : plein emploi, conservation du niveau des salaires, services sociaux, solution à la crise du logement, etc. Et Begin a promis de satis faire toutes ces revendications. Il n'en a pas les moyens. Au contraire, tout laisse prédire que d'ici six mois, l'inflation dépassera tous les records (on parle de plus de 200% annuel, les caisses sont vides et les usines continuent de fermer. Déjà le prix de l'essence, des transports et de certains produits de première nécessité a été augmenté et les premiers signes de déception se font entendre. Plus les espoirs mis dans l'équipe Begin ont été grands, plus grandes seront la déception et la colère
La période qui s'ouvre n'est donc pas, comme l'affirme le colonel Pail du Sheli (formation sioniste de gauche qui n'a plus aucune représentation à la Knesseth), celle d'un vaste mouvement populaire soutenant le gouvernement dans ses actions militaristes et anti-ouvrières, mais au contraire une situation de conflits sociaux inéluctables qui risquent de paralyser le gouvernement, y compris dans sa politique anti-palestinienne. La grande bourgeoisie israélienne le sait, qui voit avec angoisse dans le nouveau gouverne. ment la source d'une instabilité que le Likoud a, de ses propres mains, préparée.
Afin que cette instabilité débouche sur une perspective favorable aux couches travailleuses, celles-ci doivent se doter d'une direction capable de coordonner les différentes luttes et de proposer un
programme d'ensemble apte à résoudre simultanément les graves problèmes économiques et les questions politiques qui les sous-tendent.
Le Parti travailliste a prouvé, une fois de plus, qu'il était incapable de devenir une telle direction, accentuant encore, durant la campagne électorale, son caractère de classe et le fossé infranchissable qui le sépare des masses. Ce n'est pas en poussant en avant certains dirigeants orientaux populaires — tel le président actuel de l'Etat Ytshak Navon tant de déborder le gouvernement Begin sur sa droite (« Begin œuvre à la formation d'un Etat palestinien ») que le parti de Shimon Peres parviendra à se redonner une base populaire. Quant à la gauche sioniste, elle avait tout misé sur sa présence au Parlement. Aujourd'hui, elle est démoralisée, divisée et moins apte que jamais à se tourner vers les couches populaires que l'élite ashkenaze qui compose ses rangs considère comme définitivement passées dans le camp du fascisme.
C'est autour des Comités de travailleurs, des Comités de quartiers et d'autres organes autonomes des masses que se construira la direction qui fait si cruellement défaut aux masses israéliennes et qui seule sera capable, petit à petit, de rompre avec l'union sacrée et les notions trompeuses d* « intérêt national ». Un tel mouvement se devra, très rapidement, de proposer une ligne politique qualitativement différente de toutes celles que proposent les divers partis sionistes de droite et de gauche, et de chercher non seulement la voie du dialogue avec le mouvement national palestinien mais surtout une perspective de lutte commune avec les travailleurs arabes vivant sous l'occupation sioniste.
LA DEFAITE DU PC DANS LA
POPULATION ARABE Les résultats des élections à la Knesseth dans le secteur arabe n'a surpris que ceux qui se refusent de comprendre que résultats électoraux et mobilisations extra-parlementaires sont des phénomènes liés. Depuis les dernières élections le PC (Rakah) a tout fait pour désamorcer la radicalisation sans précédent qu'avait connu la population palestinienne après la guerre de 1973 et dont le Jour de la Terre a été l'apogée. La venue au pouvoir de Begin a renforcé le PC dans sa ligne défaitiste : ne pas tomber dans les provocations, rechercher à tout prix le soutien des dirigeants sionistes modernes, tels ont été les deux axes centraux de la politique du PC dans la population palestinienne d'Israël, au cours des quatre dernières années.
démobilisatrice n'est pas seulement inefficace dans la défense des acquis : elle donne le feu vert à une accentuation de la répression qui, à son tour, renforce encore la passivité et la démoralisation au sein des couches les moins politisées des masses palestiniennes.
De même que c'est la radicalisation des masses palestiniennes et leur extraordinaire mobilisation en mars 1976 qui a fait du PC le parti de la majorité de la population palestinienne d'Israël, c'est la démobilisation des dernières années, dont le PC est plus responsable que la politique de main de fer du gouvernement Begin, qui a permis aux notables et aux chefs de famille de reprendre une certaine influenavant tout au Parti travailliste dont deux députés au moins doivent leur siège aux voix des électeurs arabes. A cela il faut ajouter la propagande du PC qui, tout en appelant à voter pour sa liste, a centré sa campagne autour du slogan « Tout sauf Begin », poussant en cela nombre d'électeurs à donner leurs voix au seul parti qui apparaissait capable
La défaite électorale du PC qui perd environ 1/5e des voix qu'il avait eu il y a quatre ans, n'est donc en rien la preuve d'une reprise en main de la population palestinienne par les partis sionistes et leurs collaborateurs, mais le produit direct de sa ligne de démobilisation. Dês à présent un profond malaise secoue le PC et les autres formations qui composent avec lui le Front démocratique, et nombreux sont ceux qui commencent à remettre en question la ligne capitulationniste de la direction Vilner-Toubi.
LA CAMPAGNE DES
SOCIALISTES REVOLUTIONNAIRES C'est à partir d'une analyse de la crise du sionisme et de son impact sur les populations juive et arabe que la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), section de la IVe Internationale, avait décidé lors de son VIe congrès de tout faire pour constituer une liste électorale indépendante dont les principaux axes seraient : Likoud et Maarakh c'est bonnet blanc et blanc bonnet ; pour résoudre la crise il faut rompre avec l'union sacrée et l' « intérêt national » ; il faut un parti indépendant des partis sionistes; les axes de lutte prioritaires sont la lutte pour un retrait immédiat de tous les territoires occupés en juin 1967 ; l'arrêt de toutes les mesures d'expropriation et de répression contre la population palestinienne; la pleine égalité entre Juifs et Arabes d'Israël; le transfert des budgets militaires et pour la colonisation aux services sociaux, au plein emploi, ete.
Une liste révolutionnaire se devait de regrouper, autour de la plate-forme susmentionnée, l'ensemble des forces ré-
Get antisionistes, Pour cela, il fallait d'abord surmonter un obstacle majeur: la tendance au boycottage des élections, profondément enracinée au sein de la jeune génération de militants palestiniens que la politique parlementariste du PC a dégoûtée de tout ce qui peut rappeler la politique électorale. Cette bataille contre le boycottage, la LCR l'a menée pendant plus de trois mois avec toutes ses forces militantes, consciente que par-delà la question électorale, ce qui était en jeu ce n'était pas moins que l'ensemble de la stratégie d'unification des luttes juives et arabes en Israël. Si, finalement, la majorité des forces nationalistes révolutionnaires ont été gagnées à l'idée de la formation d'une liste électorale, il était trop tard pour présenter une telle liste.
La LCR a done mené gne liant une agitation intense autour des axes mentionnés plus haut et un appel à voter pour le Front démocratique composé du PC et de quelques sionistes mineures. Le vote pour le PC était présenté comme un vote contre sacrée, contre l'occupation et l'aventure militaire et pour l'indépendance par rapport
Que ce soit dans les localités arabes, dans les usines, les quartiers populaires ou, dans une moindre mesure, au sein jeunesse scolarisée, la campagne des antisionistes a trouvé un écho qu'il y a encore quatre ans, personne n'aurait rêvé de rencontrer. Des slogans tels que « De l'argent pour les quartiers populaires, pas pour les colonies », « Il faut choisir entre la guerre contre les Arabes et la guerre contre le chômage », répondaient à des sentiments réels et profonds au sein des travailleurs, et jamais au cours de la campagne les militants anti-sionistes n'ont été confrontés aux phénomènes de violence qui ont touché les militants travaillistes. Des dizaines de fois on a pu entendre, d'une façon ou d'une autre, ce qu'affirmait cet ouvrier d'une grande usine de la métallurgie de Tel Aviv : « Communistes ou Fatah, peu nous importe, vous au moins, vous ne nous avez pas exploités pendant plus de trente ans, et ce qu'il nous faut, c'est changer complètement tout l'ordre social. Si pour cela il faut faire la paix avec les Arabes, alors mieux vaut la faire tout de suite. »
Si le PC et ce qui reste des formations sionistes de gauche avaient cherché à convaincre les masses travailleuses juives et centré leur campagne en direction de celles-ci, ils auraient, à leur grande surprise, appris que les sombres perspectives qu'ils annoncent reflètent plus l'avenir de l'Etat juif que la direction du mouvement des masses. Et loin de sombrer dans le désespoir, ils saisiraient les opportunités nouvelles que la crise du sionisme ouvre devant les forces révolutionnaires.
Mais, précisément parce que ces forces ne sont pas révolutionnaires et ne croient pas aux capacités des masses de changer, par leurs luttes, leurs idées et leur conscience, parce que, fondamentalement, ces courants s'identifient à l'ordre en place, ils vivent la crise du sionisme avec angoisse et non avec espoir.
Seuls les révolutionnaires anti-sionistes vont donc se préparer aux mobilisations populaires qui ne vont tarder ni au sein de la population palestinienne, ni parmi les travailleurs juifs, et mettre toute leur énergie au service de la perspective de l'union dans les luttes des travailleurs juifs et arabes, car la réside la seule issue à la crise de l'Etat juif qui ne soit pas au prix de dizaines de milliers de morts de part et d'autre de la ligne nationale.
Michel WARSCHAWSKI Tel Aviv, 20 juillet 1981.