Inprecor 1974–2004

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POLOGNE

Une avancée de la révolution politique

Inprecor n° 109, 28 septembre 1981 · p. 3-4 · 2 067 mots

Pologne Stalinisme URSS et Russie Économie mondiale

Une avancée de la révolution politique en Pologne

S mouvement des masses en Pologne S'est radicalisé et se UR la toile de fond d'une crise économique aiguë, le

heurte avec force et décision au pouvoir bureaucratique : élection des directeurs d'entreprise, mouvement pour l'autogestion, mise en question du droit du Parlement - Diète à décider seul de la Loi sur l'autogestion (1). Le Ier Congrès de Solidarité marque une nouvelle étape dans l'action et l'organisation des travailleurs polonais. Les bureaucraties soviétique et polonaise renouvellent les mises en garde : le Kremlin menace ouvertement Solidarité. Des affrontements d'ampleur se préparent.

« Le ler Congrès de Solidarité a éveillé beaucoup d'intérêt et d'espoir dans de nombreuses couches de la société. Ces espoirs ont été totalement anéantis. Le déroulement de la premiere partie du Congrès et les résolutions adoptées ont vu des tendances et des phénomènes qui semblaient n'être le fait que de noyaux restreints passer au rang de programme officiel de toute l'organisation. C'est ainsi que les accords conclus à Gdansk, Szczecin et Jastrzebie ont été rompus unilatéralement. Ils ont été remplacés par un programme d'opposition politique qui s'attaque aux intérêts fondamentaux de la nation et de l'Etat polonais et va dans le sens d'une confrontation risquant de faire couler le sang. » Ce texte du Bureau politique du POUP, publié à la une de Trybuna Ludu du 16 septembre sous un énorme titre - « Contre l'aventurisme politique et la tentative d'anéantissement de l'Etat socialiste » - montre bien que les tentatives d'intégration et de division, baptisées « politique du renouveau » ont fait long feu. Il vient après les propositions de A. Siwak, membre du Bureau politique, qui exigeait d'interdire Solidarité et après un nouvel ukase du Kremlin (2).

LA RADICALISATION S'APPROFONDIT... La crise économique continue à empirer depuis que la nouvelle direction du Parti est en place. Un nombre incroyable de produits de première nécessité — viande, sucre, lait, beurre,

- sont fortement rationnés et deviennent même introuvables. Même le thé vient à manquer. Les queues sont de plus en plus longues (pour de la viande, on prend son tour dans la queue la veille au soir devant la boucherie !)

La réponse du prolétariat polonais à cette aggravation des conditions d'existence et à la dislocation du système économique a été claire. Ce furent les manifestations massives contre la pollution et l'incurie de la politique des autorités en la matière, en juin dernier à Gdansk. Ce furent les marches de la faim organisées d'abord par les femmes de Lodz en juillet, puis dans d'autres villes en août. Ce fut la manifestation centralisée organisée par Solidarité à. Varsovie. Ce furent les actions de protestation toujours plus nombreuses de la Fédération des consommateurs. Ce furent les innombrables grèves qui, durant l'été, de Radom à Olsztyn, exprimèrent le refus des ouvriers d'accepter plus longtemps des conditions de travail lamentables et les attaques lancées par des dirigeants du POUP contre les travailleurs de Solidarité. Ce furent les diverses protestations de journalistes et de travailleurs contre la censure des autorités. Ce fut enfin le combat mené à la compagnie aérienne LOT comme à Huta Katowice, pour élire le directeur de l'entreprise.

A chacune de ces occasions, la bureaucratie devait révéler un peu plus clairement aux yeux des larges masses son caractère profondément parasitaire et réactionnaire, sa volonté de gar-

EDITORIAL/POLOGNE der en main les rênes du pouvoir pour sauvegarder ses propres privilèges, alors qu'elle est incapable d'apporter le début d'une quelconque solution à la crise. Enragée, elle n'a pour l'instant eu recours à la milice et à l'armée que pour contenir les manifestations de rue en juillet à Varsovie, à la police pour harceler et arrêter quelques militants de Solidarité. Cependant, pour la seconde fois à la mi-septembre, elle s'est refusée à libérer les prisonniers politiques de la KPN (Confédération pour une Pologne indépendante) bien qu'un tribunal de première instance ait décidé leur liberté provisoire. Enfin, les autorités ont clos l'enquête contre les auteurs de la provocation policière de Bydgoszez, invoquant « l'impossibilité de retrouver les coupables » ! EMERGENCE ET COORDINATION DES CONSEILS

Le mouvement pour l'autogestion, impulsé par l'approfondissement de la crise économique, conduit à la mise en place de conseils ouvriers et menace plus radicalement le pouvoir bureaucratique. En effet, la mise en place des conseils dans les entreprises — ou de comités constitutifs pour l'autogestion -est entrée dans une nouvelle phase depuis quelques semaines. Ils ont décuplé numériquement. Dans une région comme celle de Lodz, il en existait déjà dans la majorité des usines à la mi-septembre, alors qu'on n'en comptait que quelques-uns en juin. Dans la région proche de Jastrzebie en Silésie, les travailleurs des mines de la région sont en voie d'en faire autant.

Mais en outre, des coordinations régionales (« Comités constitutifs régionaux de l'autogestion ouvrière ») se sont constitués dans une série de régions et ont commencé à discuter des choix à faire pour sortir de la crise. Ainsi, un appel lancé par des militants connus de Solidarité de Lodz, le 24 août dernier, déclarait : « Ayant à l'esprit les résultats négatifs du mouvement pour l'autogestion des années 1956-1957, et conscients de la force que représente l'action unie et solidaire des travailleurs, nous estimons qu'il est indispensable de prendre des initiatives visant à un débat et à un travail en commun des conseils ouvriers au niveau régional dans le pays tout entier. Etant convaincus que le travail en commun, l'aide solidaire réciproque, la coordination des activités et une représentation commune des organes d'autogestion ouvrière à l'échelle régionale, et très bientôt nationale, constitue une étape naturelle du développement du mouvement d'autogestion ouvrière et la source potentielle de sa force, nous prenons l'initiative d'appeler à la constitution d'un comité constitutif régional d'autogestion ouvrière pour la région de Lodz. »

Certes, la relation entre les conseils ouvriers d'entreprise et les organes d'autogestion au niveau régional et national est encore en discussion : les coordinations régionales doivent-elles être de simples lieux d'échange et d'expériences ou des organes de décision ? Mais la rapidité avec laquelle le mouvement pour l'autogestion se développe reflète la conviction des travailleurs

1. « C'est un ultimatum » dit l'un des membres de la Commission économique de la Diète à propos de l'appel du Congrès de Solidarité exigeant du Parlement qu'il organise un référendum sur l'autogestion. « Comment, dans une telle situation, puis-je exercer le droit souverain qui est le mien de dire ce que je pense ? * * C'est comme si on nous mettait un pistolet sur la tempe », renchérit un autre.

2. Publiée huit jours plus tard, la lettre du Kremlin date du 10 septembre.

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SOLiDARNOS® que pour sortir de la crise actuelle, il faut qu'ils prennent eux-mêmes les choses en mains, sur le plan économique comme sur le plan politique. Ce fut aussi un des traits marquants et nouveaux du ler Congrès de Solidarité.

LA QUESTION DU POUVOIR A l'évidence, les échéanches se rapprochent. L'accélération du processus social et politique est telle que, quelles que soient ses formes, la perspective d'un affrontement d'ensemble entre le mouvement des masses et la bureaucratie apparaît aujourd'hui comme inévitable. Les débats du Congrès ont montré qu'une partie importante des militants de Solidarité en étaient maintenant conscients.

La question du pouvoir, posée pratiquement par le mouvement pour l'autogestion, a trouvé son expression dans le Congrès, non seulement au travers de la motion sur le référendum, mais aussi dans les diverses propositions de délégués d'élire un instrument central des organes d'autogestion, un second Parlement de l'autogestion (3). « Solidarité ne doit pas avoir peur de s'engager sur la voie des décisions politiques » dit notamment un militant de Cracovie à la tribune du Congrès. « Nous savons ce que la population attend de nous. Lancer un référendum sur l'autogestion, cela dépasse effectivement le cadre strictement syndical pour empiéter sur la chasse gardée du pouvoir. Mais nous devons être bien conscients qu'il n'y aura aucun moyen de sortir de la crise si nous nous refusons a franchir ce pas, et qui plus est, cela signifierait l'embourbement et la mort lente de notre mouvement. »

Certains délégués proposèrent de ne pas s'adresser au Parlement : « Solidarité devrait organiser lui-même le référendum. Nous savons que les autorités se paient de mots. Nous n'avons rien à attendre du pouvoir. Nous savons qu'il ne fera rien. » Les délégations de Lodz et de Wroclaw expliquèrent au Congrès pourquoi il était nécessaire d'interpeller le Parlement et le pouvoir sur cette question : « Il est essentiel de convaincre les larges masses. (...) Il faut qu'apparaisse clairement aux yeux de la population que le Parlement refuse d'organiser un référendum exigé par 10 millions de personnes. C'est la condition pour que l'ensemble des travailleurs de ce pays s'engage avec nous dans ce mouvement », explique Karol Modzelewski. En s'appuyant tactiquement sur la Constitution et en se servant d'un instrument - utilisé par le POUP lui-même avant 1948 - pour impulser le développement du mouvement pour l'autogestion, les délégués du mouvement d'autogestion, les délégués défendant l'idée d'un référendum et de la mise au pied du mur du pouvoir faisaient preuve d'un sens politique profond.

L'exigence des délégués de mettre à l'ordre du jour dès le début des travaux la discussion sur le programme exprime de même leur compréhension de la nécessité, pour les travailleurs, d'apporter leurs propres réponses à la crise. « Nous devons proposer des solutions pour sortir de la crise et il n'est pas question de partir d'ici sans avoir au moins défini les grandes lignes du programme devant être adopté à la fin du mois. Il faut que les commissions de travail qui doivent se tenir dans l'intervalle sachent sur quelles bases travailler et que nous puissions vérifier dans nos régions que la voie que nous proposons reflète bien les exigences de la base. »

L'appel adressé par le Congrès aux travailleurs des autres « démocraties populaires » traduit la politisation des masses et la volonté de se préparer à en découdre avec la bureaucratie soviétique et ses pantins. L'enthousiasme qui saisit la salle au moment de la lecture de l'appel en dit long sur le chemin parcouru depuis un an. La caste au pouvoir en URSS, de son point de vue, l'a fort bien compris. Elle se déchaîne. Elle multiplie les pressions de toutes sortes, cherchant dans l'immédiat à bloquer la dynamique enregistrée et amplifiée par la première partie du Congrès. Les manœuvres visent, entre autres, à ce que les éléments les plus modérés de Solidarité fassent pression pour que la deuxième partie du Congrès mette une sourdine aux exigences directement politiques du mouvement. PREPARER L'AFFRONTEMENT INELUCTABLE

La radicalisation des travailleurs d'une part et le durcissement de la bureaucratie de l'autre font apparaître de nouveau aux yeux de tous la possibilité de l'affrontement. Chaque camp s'y prépare, y compris dans l'espoir de l'éviter, en acculant l'autre côté à des concessions décisives. Il est illusoire de vouloir concilier, sur la base de l'« intérêt national » - voire d'un gouvernement d'« union nationale » — le pouvoir bureaucratique en déclin, mais qui existe toujours, avec le pouvoir ouvrier qui s'étend de plus en plus, mais qui n'est pas encore centralisé. Les deux peuvent coexister au cours d'une révolution en montée. A la longue, ils sont irréconciliables : l'un ne peut survivre qu'en éliminant l'autre.

La poussée vers la centralisation des conseils, à l'échelle territoriale, régionalement et nationalement, culmine aujourd'hui dans la demande de l'élection immédiate d'une deuxième Chambre de la Diète, fondée sur ces conseils. Ensemble avec la précision de la nature de l'autogesion - qui, pour être réelle, doit être démocratiquement planifiée et exclure toute domination des mécanismes du marché —, cette revendication répond à l'aspiration croissante des masses à poser la question du pouvoir politique, de leur pouvoir de classe, le pouvoir des travailleurs.

Les nouveaux progrès de la révolution politique en Pologne accentuent la nécessité, pour le mouvement ouvrier international, d'élargir sa campagne de solidarité avec les travailleurs polonais :

- Contre les menaces de répression de la bureaucratie polonaise et de la bureaucratie soviétique !

- Contre la pression économique et financière de l'impérialisme, des banques internationales et du FMI !

— Pour l'annulation de toutes les dettes de la Pologne ! •

19 septembre 1981.

3. Cette proposition va de fait à l'encontre du mot d'ordre général d'élections libres au Parlement. Elle intègre le développement initial mais rapide des organes de pouvoir ouvrier.

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