Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ARGENTINE

La valse des généraux ne suffit pas à résoudre les problèmes de la dictature

· Inprecor n° 113, 23 novembre 1981 · p. 25 · 1 049 mots

Daniel Jebrac était le pseudonyme de Daniel Bensaïd, dirigeant de la LCR et de la IVe Internationale.

Argentine et Chili

A crise actuelle est plus grave que celle de 1976. Il y a cinq ans, en effet, l'appareil de production n'était pas de.

• térioré et le désordre financier n'était pas ce qu'il est aujourd'hui. Le régime a eu pourtant tous les atouts en main : pas de grève, pas d'opposition, un peuple prêt à accepter les directives officielles, sans oublier quatre excellentes récoltes en cinq ans. » C'est en ces termes peu flatteurs qu'Alvaro Alsogaray a tiré le bilan de la dietature en mars dernier, au moment où le général Roberto Viola prenait la succession du général Jorge Rafael Videla.

Alvaro Alsogaray n'est pas le premier venu. Déjà ministre des Finances dans l'administration d'Arturo Frondizi (1958-1962), il est aujourd'hui l'un des principaux conseillers officieux du général Roberto Viola. Et le fait est que la situation économique et politique se détériore à vue d'œil.

Le 6 novembre 1975, Maria Estela « Isabelita » Peron avait décrété l'état de siège qui est toujours en vigueur. Le 24 mars, le coup d'Etat militaire donnait le pouvoir à la junte dirigée par Jorge Rafael Videla. Elle prétendait en finir avec la subversion, redresser l'économie et créer ainsi les conditions d'un retour à l'« institutionnalisation démocratique ».

L'amiral Emilio Massera, commandant en chef de la marine et membre du triumvirat au moment du coup d'Etat de 1976, reconnaissait récemment que la junte militaire n'avait - en cinq ans - atteint aucun de ses objectifs, « si ce n'est la victoire armée sur le terrorisme ».

Les indices de cet échec sont partout. L'une des dernières enquêtes de l'Université argentine de presse (UADE) démontre qu'un ouvrier avait besoin de 30 minutes de travail pour acheter un kilo de pain en 1980, et qu'il lui faut aujourd'hui pas moins de 52 minutes. L'achat des produits de consommation courants (pain, pâtes, sucre, café ...) qui absorbait il y a un an 48 % du salaire d'un ouvrier, en engloutit aujourd'hui 60 % ...

Une partie du patronat industriel est exaspérée par la situation. Fin septembre, on a vu plusieurs grèves patronales ou lock-out à Rosario, Santa Fe, Bahia Blanca, pour protester contre « l'échec politique par rapport aux prétentions at 1976 » et exiger des « mesures d'urgence qui remettent le pays sur le chemin du progrès ».

Parmi les nombreux signes de délabrement, il faut mentionner une étude récente de la revue Somos sur l'émigration. Alors qu'il y avait, en 1960, 4 500 Argentins disséminés de par le monde, il y en a aujourd'hui 2 150 000 (sur une population totale de quelque 28 millions) : ils se composent pour 48 % de main-d'œuvre qualifiée, 25 % de techniciens, 5 % de professions libérales, 20% de commerçants et 2 % d'industriels. Le Centre argentin des ingénieurs calcule que, sur 50 000 ingénieurs, 10 000 ont déjà quitté le pays et 3 200 du reste (soit 8 %) sont sans emploi. Sur les 70 000 médecins argentins, 10 % sont sans travail et 4 000 se sont déjà établis aux seuls EtatsUnis. La presse argentine estime que 2 millions de personnes souhaitent rejoindre les cohortes de l'émigration, soit 8 % de la population active et l'équivalent de villes comme Rosario et Cordoba, les deux plus grandes concentrations urbaines après la capitale.

ARGENTINE Dans ce contexte, les six mois d'exercice du pouvoir par

Roberto Viola ont vu se développer les tensions au sein même du régime, tandis que l'opposition politique et sociale donnait des signes de réactivation. Le même Alvaro Alsogaray déclarait récemment qu'une bataille était en cours entre deux secteurs des forces armées, et qu'on y verrait plus clair d'ici deux ou trois mois ... Lui-même partisan d'un capitalisme libéral sauvage, il propose un Plan sur cinq ans, jusqu'à 1986, qui dépasse le terme du mandat de Roberto Viola et la date prévue pour les élections présidentielles (1984). Ce Plan impliquerait la prolongation d'un pouvoir d'exception.

Au cours du mois de septembre, l'ancien ministre de l'Intérieur, le général Harguindeguy, a déclaré que la junte militaire choisirait elle-même en 1984 le successeur de Roberto Viola. Cette déclaration a soulevé un tollé du côté des partis politiques et jusque dans les rangs du régime. Elle n'en est pas moins significative d'un rappel à l'ordre de l'actuel gouverne. ment par la junte militaire, qui a ni plus ni moins convoqué Roberto Viola et ses ministres pour s'informer directement des projets gouvernementaux trop osés à ses yeux.

Pourtant, l'actuel ministre de l'Intérieur n'envisageait pas la publication d'une loi sur le fonctionnement des partis politiques avant la fin 1982 ... Ce durcissement sur la voie de l'ouverture au compte-gouttes a obligé la coordination existante des partis politiques civils, la multipartidaria, à émettre une protestation plus ferme qu'à l'accoutumée : « Des porte-parole non habilités du gouvernement se permettent d'agresser impunément les citoyens avec des déclarations et des pronostics qui dépassent de beaucoup la capacité de résistance de la modération et du bon sens argentins. » Le style ampoulé de cette déclaration solennelle exprime le dépit de ceux qui entendent né. gocier avec Roberto Viola la transition jusqu'à 1984, c'est-àdire apporter à la dictature la légitimité de leur caution en échange de la promesse d'élections ... dans deux ans.

Le fait est que la hiérarchie militaire tend à rompre le dia. logue avec l'opposition respectueuse que tentait de nouer le ministre de l'Intérieur Liendo. Dépitée et inquiète de perdre le contrôle du mouvement social, l'opposition bourgeoise ne trouve rien de mieux, dans sa déclaration, que de pleurnicher en mettant en garde les militaires contre les effets de la situation économique qui pourraient « constituer un facteur de croissante déstabilisation économique, tant par les tensions sociales qu'elle engendre, que par le risque d'explosions incontrôlables et la détérioration de l'autorité gouvernementale paralysée devant les revendications de la communauté nationale ».

Pour éclairer le sens de ces contradictions et l'évolution de la politique argentine, six mois après l'investiture de Roberto Viola et deux mois après l'appel à la grève générale du 22 juil. let dernier par la CGT, nous avons rencontré un camarade marxiste révolutionnaire argentin qui milite dans le pays. Son interview, réalisée en septembre, permet de mieux comprendre les principaux enjeux de la situation.

Daniel JEBRAC 20 octobre 1981.

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