Le Mouveme Xing YING
Malgré plusieurs décennies de censure, de calomnies et de déformations par le Parti communiste chinois (PCC), les idées trotskystes exercent encore une influence positive en Chine, particulièrement chez les jeunes militants du Mouvement démocratique. La faillite de la Pensée Mao Zedong et le discrédit de la pratique du « socialisme » du PCC ont ouvert la voie à une recherche active de la vérité historique, d'explications théoriques et de perspectives politiques. C'est dans ce contexte que le trotskysme est redevenu un sujet d'intérêt pour les jeunes militants.
Dans l'ambiance relativement libre et franche qui a prévalu durant l'année 1980, Trotsky et ses idées ont été l'objet int démocratiqu au trotskysme de références et de discussions ouvertes. Par exemple, le 4 avril 1980, lors d'une réunion organisée par le comité de la Ligue des jeunesses de la province de Guangtoung, Wang Xizhe (principal auteur du Manifeste du Mur de Li Yi en 1974) a mentionné Trotsky dans son intervention ; dans une interview de juillet 1980 avec une revue de Hong Kong, il a développé plus longuement son point de vue sur les conceptions de Trotsky : « Le trotskysme a une critique plus élaborée bureaucratisation stalinienne ;
BATE
vent exister au sein du parti pour refléter les interets différents de couches différentes, présentes à la fois au sein du parti e s'intéresse
A mon avis, il faut permettre des positions ouvertes... Le parti doit autoriser les opinions divergentes et même les tendances divergentes. » En revanche, Wang Xizhe s'est déclaré en divergence avec le trotskysme : « Je ne suis pas d'accord avec la conception trotskyste de la révolution permanente ; je soutiens plutôt la théorie de la révolution par étapes » (October Review, octobre 1981, p. 23).
Des discussions sérieuses sur le trotskysme ont également eu lieu dans les publications non officielles en Chine. On peut retenir deux articles significatifs : « Sur l'opposition trotskyste, première enquête sur les luttes idéologiques au sein du PCR(b) » par Chen Fo-shen, publié dans Hua Xia Chun (le Printemps de Chi-
« Abandonnons les préjugés et nous dé- janvier 1981 (reproduit dans October Rene) de la province de Sichuan, numéro de shen, publié dans Ze Ren (le Devoir), orfondation d'octobre 1980 (reproduit dans
October Review, mars 1981, p. 50-58), et couvrirons la rationalité » par Shi Hua- view, avril 1981, p. 27-28).
Alors que Wang Xizhe exprime son désaccord avec la théorie de la Révolution permanente de Trotsky, l'article de Shi Hua-shen recommande l'étude de cette théorie. I commence son article en déclarant : « Le nom de Trotsky ne nous est pas du tout étranger, mais il en va tout autrement des études indépendantes sur lui. Trotsky signalait que, du tome 14, deuxieme partie, des Oeuvres complètes de Lénine, publie du vivant de Lénine (deuxième édition), il est écrit que
"Même avant la révolution de 1905, il (Trotsky) avançait la théorie originale, et maintenant surtout remarquable, selon laquelle la révolution bourgeoise de 1905 passerait directement à la révolution socialiste et constituerait la première d'une série de révolutions nationales."
« Le processus de la réalité sociale attire de nouveau notre attention sur cette théorie de la Révolution permanente, et les études auxquelles, nous autres jeunes, la soumettons, sont plus conséquentes parce que nous avons moins de préjugés hérités d'autres époques. Je dois expliquer que la théorie de la révolution permanente est un système remarquablement original. J'ai sous la main un livre, la Révolution permanente, qui contient Bilan et perspectives (1904-1906) et la Révolution permanente (1932) ; ce dernier, écrit par l'auteur alors qu'il se trouvait hors de l'Union soviétique, développe une réfutation globale des attaques contre la théorie de la Révolution permanente et explique
"divergences" entre l'auteur et Shi Hua-shen cite alors de larges extraits du livre. Il fait conceptions générales de Trotsky sur le socialisme selon lesquelles « la société socialiste doit représenter une étape plus avancée que le capitalisme du point de vue de la technique de production. L'objectif de construire une société socialiste isolée au niveau national signifie, malgré les succès éphémères, la régression des forces productives, même en comparaison avec le capitalisme. Chercher à établir une proportionnalité étanche entre tous les secteurs de l'économie dans un cadre national signifie poursuivre une utopie réactionnaire ». Shi Hua-shen donne alors sa propre opinion : « Evidemment, ici, l'auteur, comme Marx et Lénine, défend fermement la position du socialisme scientifique et ne s'incline pas devant le socialis-
Shi Hua-shen exprime son désaccord avec la conception de Lénine et Trotsky selon laquelle « l'économie mondiale dans
Best indéniablement mûre pour le socialisme. » Il soutient que « le être longtemps avant d'atteindre son apogée, et que, pendant cette période, on ne peut pas dire que l'économie atteindra le gane officiel de l'Association nationale « ABANDONNONS LES PREJUGES ET NOUS DECOUVRIRONS LA RATIONALITE » niveau de maturité nécessaire à l'édification du socialisme ; tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il engendrera un socialisme qui mûrit. Sur ce point, la théorie de la Révolution permanente présente une fai-
Par ailleurs, l'article expose à grands traits les jugements de Trotsky sur la Révolution russe, sa conception du dépassement des étapes historiques et notamment son opposition à la théorie du « socialisme dans un seul pays ». Shi Hua-shen remarque, après avoir cité l'affirmation de Lénine de 1922 selon laquelle les efforts communs du prolétariat de plusieurs pays avancés seront nécessaires avant que le socialisme ne puisse triompher : « Trotsky nous dit que, pendant la révolution d'Octobre, il avait pris parti pour Lénine dans sa lutte contre les hésitations et l'opportunisme qui avaient cours dans l'instance centrale du Parti bolchevique.. J'incline à croire ce qu'il écrit ... On voit bien que Lénine et Trotsky étaient d'accord sur les théories fondamentales du socialisme. Ce n'est qu'en 1952 que Staline a déclaré que les lois économiques ne peuvent être créées; il était déjà trop tard alors, et d'ailleurs sa formule était loin d'atteindre la profondeur des conceptions de Trotsky. »
Shi Hua-shen concluait son article ainsi : « Il y a des erreurs dans les théories de Trotsky, mais on y trouve aussi des éléments resplendissants de vérité. Il persiste à prendre en considération la totalité de l'économie mondiale, si bien que, d'une part il considère que l'économie mondiale est mûre pour la pratique du socialisme et que c'est la condition pour la transcroissance de la Russie arriérée ; et d'autre part, il considère que la Russie elle-même n'est pas mûre et que sa révolution doit dépendre des révolutions internationales. Il maintient que la pratique de la dictature démocratique en Russie est de nature réactionnaire et mene donc une lutte acharnée contre le représentant de cette réaction, Boukharine, fondamentalement à la théorie de Staline de la "construction du socialisme dans un seul pays". A mon avis, il faut étudier les idées de Trotsky de façon indépendante parce que Trotsky, comme Boukharine, fournit les bases théoriques de la lutte pour le socialisme, bien que dans des optiques différentes. »
Tandis que Shi Hua-shen établit un parallèle entre les contributions à la théorie socialiste de Trotsky et Boukharine, l'article de Chen Fo-shen révèle une nette différence entre les deux, caractérisant Trotsky et « l'un gauchiste et l'autre droitier » dans l'Opposition.
Dans son article de 20 000 mots écrit en septembre 1980, Chen Fo-shen soulevait les problèmes suivants : 1.- l'origine des divergences ; 2.- sur la Nouvelle Politique Economique (NEP) ; 3.- la théorie de la lutte des classes de Boukharine ; 4.- la bureaucratisation ; 5.- la démocratie et les autres problèmes; 6.- la théorie du « socialisme dans un seul pays » ; 7.- une affaire non résolue par l'histoire.
Voici l'introduction de l'article:
« Pour beaucoup de Chinois, les noms de Trotsky et Boukharine ne sont pas inconnus. Presque tout le monde sait que ces deux individus étaient des chefs oppor tunistes et révisionnistes notoires, mais très peu de gens savent concrètement pourquoi et comment ils sont devenus des chefs opportunistes et révisionnistes. C'est compréhensible parce que la distance dans le temps et l'espace a créé une barrière de brouillard et limite notre vision, et que le dogmatisme abstrait et nocif a imposé des interdits à notre réflexion à tel point qu'elle est devenue une conscience renfermée.
« Heureusement, j'ai eu la chance de lire récemment les Ecrits de Trotsky nouvellement publiés et, grâce à la courtoisie d'un ami, j'ai également lu une vieille édition des Ecrits de Boukharine, et des écrits d'autres opportunistes et révisionnistes notoires comme Zinoviev, Kamenev, Shlyapnikov et Osinsky. Après les avoir lus, j'ai été la proie de sentiments agités dont le plus remarquable était le suivant : en réalité, Trotsky, Boukharine et tous les autres ne sont pas des contre-révolutionnaires notoires et scandaleux ou des conspirateurs ambitieux, comme le proclament nos vieux livres d'école. Me rappelant alors la propagande qui nous avait été distillée dans le passé et la situation tragique creee par cette propagande, j'ai été soudain pris du désir de communiquer mes sentiments a d'autres personnes. Mais dès que j'en eu parlé à un ami, il m'envoya aussitôt une lettre pour m'avertir de ne pas toucher à ce grand problème parce que, selon lui, il ne s'agissait pas seulement des opinions personnelles de mais de la question du trotskysme dans son ensemble, de la IVe Internationale, qui a connu plusieurs changements après Trotsky, de son idéologie et de ses théories. Et c'est toutes ces choses-là que je ne peux pas et ne pourrais pas comprendre. D'ailleurs, il y a une autre raison sur laquelle mon ami ne s'est pas étendu : être trotskyste reste encore une terrible et effrayante accusation criminelle en Chine. Nous avons entendu dire qu'il y a quelques années, quand le president Tito s'est rendu en visite officielle en Chine, il a assuré certains dirigeants de notre pays que Kang Sheng était un trotskyste. On voit done que le sujet demeure très sensible. Bien que je ne me soucie guère de cette accusation - parce que je considère que je ne fais que m'engager dans l'étude d'une certaine théorie, et qu'il n'y a "pas de région interdite dans le domaine de la science", les théories des sciences sociales étant aussi une science —, je dois reconnaître les raisons de mon ami et les difficultés qu'il soulève. Mais je ne peux pas non plus nier une autre évidence, nouvelle, en l'occur-
rence que les accusations portées par Staline contre Trotsky, Boukharine et les autres n'étaient pas fondées. Elles consistent en un mélange produit par les préjugés, la la superstition et une habile malveillance. Devant ce fait, toute personne consciente qui s'intéresse à la théorie ne peut éviter le sentiment irrésistible de son devoir, de sa responsabilité historique, c'est-a-dire le sentiment qu'elle doit chercher à rétablir la vérité et rendre à l'histoire son véritable contenu. J'ai donc estimé que, même si je ne pouvais pas faire une analyse globale et une évaluation de toute la pensée de Trotsky, Boukharine et des autres, il serait quand même bien que je décrive simplement (même si la description est superficielle et brève) comment leurs divergences avec Staline sont nées et comment eux-memes concevaient ces divergences. J'ai donc ajouté un sous-titre à mon article dans le but de restreindre son champ et sa pensée. J'espère qu'il servira comme point de départ pour des études plus détaillées dans ce domai-
ENTRE TROTSKY,
BOUKHARINE ET STALINE
Dans son chapitre sur « L'origine des divergences », Chen Fo-shen rejette la conception qui fait de l'Opposition un amalgame homogène : « Au sein de l'opposition, les idées les plus représentatives sont celles de Trotsky et de Boukharine ; ensemble, l'un gauchiste et l'autre droitier, ils forment un contraste très marqué. » Après une description du développement de l'Opposition jusqu'à l'assassinat de Trotsky en 1940, Chen Fo-shen cite la Déclaration des 46 d'octobre 1923, rédigée par Trotsky pour servir de prede l'Oppo«Trotsky a mis le doigt sur une des racines profondes de la bureaucratisation, c'est-a-dire qu'il a vu le terrible danger d'un système bureaucratique en voie d'institutionnalisation ou qui mûrissait à mesure qu'il s'institutionnalisait. Sa critique portait donc sur des problèmes fondamentaux de la direction du parti ... Mais la position de Staline substituait les phénomènes à l'essence ; et cette position devint plus tard dominante en Chine, sous la formule : "Le centre a raison et toutes les erreurs sont commises par les instances subalternes ; la ligne du parti est juste et les erreurs sont le fait de ceux qui la mettent à exécution" critiques faites par Trotsky étaient des critiques tres perspicaces et précises du système totalitaire à l'état embryonnaire, plus tard à une étape plus avancée, et finalement dans sa version cristallisée. Au cœur de ses critiques, on trouve, pour parler en termes actuels, la revendication d'une direction collective du parti, les mesures à prendre contre la dictature d'une seule personne, et les moyens de garantir la vie démocratique interne du parti. Du point de vue de l'expérience des dévelopvenaient à point et avaient une signification profonde. »
Dans les trois chapitres suivants, Chen Fo-shen analyse les différentes positions de Trotsky et Boukharine quant au développement économique, les prises de position de Boukharine sur la lutte des classes, et la pénétrante analyse de la bureaucratisation, de la centralisation et de la dégénérescence du parti faite par Trotsky. Dans le chapitre intitulé « La démocratie et autres problèmes », Chen Fo-shen examine la revendication insistante en faveur de la démocratisation du parti faite par l'Opposition, et 1936, à l'étranger, Trotsky publia son liure la Révolution trahie, un livre qui explore dans une optique nouvelle les rapports entre classe et parti politique et jette les bases théoriques de la question du système bipartite ou pluripartite. » Chen Fo-shen tire ses citations de l'édition chinoise de 1963 de la Révolution trahie publiée par les Editeurs réunis, la maison d'édition appuyée par le PCC.
Dans le chapitre suivant sur la théorie du « socialisme dans un seul pays », Chen Fo-shen estime que « la question de savoir si oui ou non le socialisme peut être construit dans un seul pays est une autre différence fondamentale entre Staline et Trotsky ». Après avoir cité Staline et Trotsky sur cette question, Chen Fo-shen
«Je n'ai pas l'intention conclure ici sur qui a raison et qui a tort dans cette polémique. Staline a remporté la "victoire dans un seul pays", victoire a été annulée dans la pratique alors que la théorie de Trotsky sur les révolutions mondiales (ou dans plusieurs pays) n'a pas encore été vérifiée dans la pratique. » Mais la façon dont Chen Fo-shen présente la polémique révèle une certaine sympathie pour l'argumentation de
UN EXAMEN HONNETE DE LA POSITION DE TROTSKY
La conclusion de l'article exprime le souhait de l'auteur que la position de Trotsky soit clarifiée et les problèmes qu'elle pose résolus. Voici cette conclusion : « Dans l'Histoire du Parti communiste (bolchevique) de l'URSS de 1938, éditée à la demande de Staline, les oppositions de Trotsky et Boukharine sont traitées par des qualificatifs et des accusations ordurières. Sous la plume des rédacteurs de ce livre - c'est-à-dire des vainqueurs de la lutte que nous avons décrite —, l'Opposition ne consiste plus en prisonniers de conscience ou prisonniers politiques que le stalinisme ne peut tolérer, mais constitue un gang de "valets", "rené-
"espions" de l'impérialisme qui trahissent leur pays et leur peuple et ourdissent un complot pour le renversement du régime soviétique, un gang d' "assas-
, de "fripons" et de "gangsters" qui ont assassiné Lénine, Kirou et Gorki et projettent l'assassinat de Staline ...
«Il y a quelques années, cette myriade d'accusations étonnantes réussissait encore à tromper bon nombre de gens honnêtes et puérils. Mais, aujourd'hui, pratiquement personne n'y croit plus. On a fait la lumière sur les crimes brutaux de
Staline, les gens en prennent graduellement conscience, et beaucoup sont déjà persuadés que l'élimination brutale et les persécutions de l'Opposition ont fait un tort grave sur la base de falsifications personnelles de Staline, et représentent une tragédie rarement égalée dans l'histoire du communiste international. Les conséquences catastrophiques sont apparues avec l'expérience pénible des partis communistes chinois, yougoslave et d'autres pays d'Europe orientale. Cependant, à cause de l'absence de preuves décisives, cette malheureuse affaire demeure en suspens, et le public reste encore dans l'impossibilité de se faire une opinion précise et honnête du contenu véritable des lOpposition, d'arriver à une conclusion juste. En Chicette question est même l'obstacle principal aux études des théo-
« Pour l'histoire, les faits sont importants. Il semble que la clarification complète de la question, l'abrogation des verdicts injustes et la résolution de cette controverse historique restée en suspens, devront attendre de nouvelles révélations et la découverte de nouveaux dossiers et matériaux. Il n'y a pas longtemps, l'université de Harvard aux Etats-Unis annonçait qu'elle allait publier un grand nombre de lettres de Trotsky et autres dossiers dé posés dans cette université. Cela a suscité les espoirs et l'intérêt à travers le monde Nous attendons avec impatience ces maté riaux qui fourniront les éléments nouveaux et les bases sur lesquelles clarifier et régler cette question historique. »
Les articles comme ceux de Chen Fo-shen et Shi Hua-shen témoignent d'un nouveau phénomène dans la jeunesse chinoise en quête de la vérité. Ils n'ont lu que quelques ouvrages de Trotsky, mais ils rejettent déjà la version officielle de Staline et des partis communistes, et sympathisent avec les positions de Trotsky sur de nombreuses questions politiques, théoriques et historiques. Et, bien que la question du trotskysme reste officiellement tabou, les publications non officielles publient ces articles avec audace, s'obstinant dans la recherche de la vérité.
Ces dernières années, la presse chinoise officielle a publié plusieurs écrits de Trotsky. Bien qu'ils soient destinés à servir de « textes destinés à être critiqués » et qu'ils ne circulent que comme documents intérieurs du parti, leur publication joue souvent le rôle objectif de diffusion des idées de Trotsky et d'émancipation de la pensée des militants. La diffusion de l'analyse de Trotsky sur la bureaucratisation des Etats ouvriers et de ses propositions Révolution politique contribuera à l'élaboration de la théorie révolutionnaire nécessaire à l'héroïque action révolutionnaire des masses chinoises qui luttent pour le renversement du pouvoir bureaucratique du PCC et pour la construction du socialisme authentique
« October Review », Hong Kong, octobre 1981.