ANS la nuit du 12 au 13 décembre, la bureaucratie polo• naise - de concert avec le Kremlin - a déciare la guerre à l'ensemble des travailleurs de Pologne. Elle a suivi, en cela, l'exemple des dictatures les plus haies par les masses laborieuses.
L'« état de guerre » a été proclamé : quadrillage du pays ; interdiction de Solidarité et arrestation de ses dirigeants; militarisation de grands secteurs économiques où les travailleurs seront désormais considérés comme réquisitionnés et passibles de la peine de mort pour toute rebellion ; écoles et universités fermées ; interruption des télécommunications et interdiction de circuler librement ; suppression du droit de grève et de manifestation ; suppression des « samedis libres » ; journée de travail de 12 heures, etc. Selon la Constitution polonaise, les autorités ne peuvent recourir à ces mesures exceptionnelles que quand existe un « danger menaçant la securite de Etat l'ensemble ou une grande partie de son territoire ». Or, rien de tout cela n'était en question. Depuis des mois, et de façon aigue durant les dernières semaines, l'enjeu de l'extraordinaire mobilisation des masses était clair : qui doit gouverner l'Etat ouvrier ? La classe ouvrière et ses alliés, en développant leurs propres instruments de gestion et de décision, ou la bureaucratie qui s'appuie sur son appareil de répression et qui s'assure le monopole du pouvoir politique ? C'est pour défendre sa sécurité, ses privilèges, son pouvoir que la bureaucratie a instauré la
Cette couche sociale - dont le parasitisme a été mis à nu par les travailleurs — ne peut diriger et administrer qu'en mettant la classe ouvrière au pas. Le Parti ouvrier unifié polonais (POUP), dans son programme, parle certes du « rôle dirigeant de la classe ouvrière ». Mais, en réalité, pour gouverner, il doit la faire taire. Ce parti de la bureaucratie, pour son salut et non le « salut national », cherche, par la force des baïonnettes, à arracher aux travailleurs toutes leurs conquêtes des dix-sept derniers mois. C'est ainsi que, le 12 décembre à minuit, le gé. néral Jaruzelski, fondé de pouvoir de la bureaucratie, s'est lancé — avec l'appui de Leonid Brejnev - dans un vaste mouvement de contre-révolution politique. Une contre-révolution que la bureaucratie est prête à conduire jusqu'à ses ultimes conséquences.
Le seul terme d'« état de guerre » révèle avec clarté qu'il ne peut y avoir de compromis durable entre la caste bureaucratique et un mouvement ouvrier massif, vivant, démocratique, qui tend de plus en plus à prendre en mains « la vie du pays ». Tous ceux qui jettent la pierre à Solidarité pour son « extrémisme » soutiennent de fait les promoteurs de ce coup de force.
Il est faux de faire croire que depuis des mois un « processus de réformes » était engagé en Pologne. Aujourd'hui, il est hypocrite et criminel de laisser croire, comme le fait le Parti communiste français (PCF), que, demain, sous la haute surveillance du Conseil militaire de salut national, des réformes favorables aux travailleurs « continueront », une fois le « calme revenu ».
En fait, depuis août 1980, toutes les conquêtes, dans tous les domaines, ont dû être arrachées par les travailleurs contre une bureaucratie haineuse. Sans cesse, cette dernière a tenté de regagner du terrain, de réprimer. Il n'y a pas 34 ans de pouvoir bureaucratique et totalitaire et dix-sept mois de réformes ! Il y a dix-sept mois de luttes et d'affrontements des masses contre un pouvoir qui, étant donné les rapports de forces, devait faire le gros dos, réorganiser son dispositif de domination et préparer la contre-offensive.
La crise profonde du POUP, son discrédit complet, l'hémorragie de ses membres appartenant à la classe ouvrière, leur adhésion pour une grande partie à Solidarité, ont contraint la
EDITORIAL / POLOGNE bureaucratie à avoir recours plus directement et plus visiblement à l'armée. Une armée dont 85 % des officiers sont membres du POUP ; mieux, dont 100 % des officiers supérieurs sont membres du parti ! II ne s'agit pas d'un troisième acteur indépendant. C'est l'armée du « salut » du POUP et de la bureaucratie, à la tête de laquelle se trouve le dirigeant du parti, qui est aussi le Premier ministre. Cumul des fonctions plus jamais vu depuis Josef Staline !
Cela faisait plusieurs mois que la bureaucratie préparait cette initiative contre-révolutionnaire. En mars 1981, immédiatement après la nomination du général Jaruzelski comme Premier ministre, un autre général était nommé à la tête de la région de Bydgoszez. Il ne manquera pas de provoquer les travailleurs. Cette fois la riposte sera immédiate et ferme. Un autre général sera encore nommé, contre la volonté de Solidarité, à la tête de la compagnie aérienne LOT. Les généraux occupent de nombreux postes dans les ministères : celui des Mines, des Transports, des Sciences et de l'Université, de l'Education. Le ministère de l'Intérieur, instrument central pour toute opération de « normalisation », est placé sous le contrôle de l'ancien chef de la sécurité militaire. Le renvoi de Stanislaw Kania, comme secrétaire du parti, le 18 octobre, et son remplacement par le général Jaruzelski, se fait avec la bénédiction du Kremlin. Jaruzelski appelle immédiatement à mettre fin aux grèves. Il devra reculer dans un premier temps. Mais, le 26 octobre, des groupes de l'armée sont envoyés dans tout le pays « pour résoudre des conflits sociaux ». Cette opération vise à légitimer et à préparer une intervention d'envergure de l'armée. Face à une administration corrompue et méprisée par les masses, elle devrait faire la preuve de son efficacité.
Parallelement à la mise en place d'un dispositif militaire, Jaruzelski — avec l'appui de la hiérarchie catholique — joue la carte de la « concorde nationale ». Cependant, l'approfondissement et la radicalisation du mouvement des masses, la conscience croissante dans un large secteur de Solidarité que l'affrontement approche, la diffusion de l'idée de la « grève active » et y compris de l'auto-défense, poussent les cercles dirigeants du mettre en marche la mécanique contre-révolutionnaire.
Lors du Comité central réuni le 28 novembre, Jaruzelski a indiqué sans ambiguité aux travailleurs les termes de l'alternative : arrêt des grèves ou état de guerre. Le 2 décembre, les 320 cadres de l'Ecole des pompiers sont expulsés manu militari. C'est un test. Bien choisi. Ce n'est pas une usine ; il n'y a pas d'effusion de sang. La preuve est faite de la capacité d'intervencion des forces gouvernementales et des hésitations de Solidarité. Le 8 décembre commence sur tous les médias une vaste campagne d'intoxication, utilisant des enregistrements de la réunion de la Commission nationale de Solidarité (KK).
Le theme est clair : « Solidarité prépare l'insurrection, les autorités sont pour l'entente nationale ! » Un thème repris par les PC d'Europe capitaliste et par plus d'un pleutre social-démocrate.
Lorsque le vendredi 10 décembre se réunit la Commission nationale de Solidarité à Gdansk, pour y décider d'un référendum sur les méthodes du pouvoir, les rumeurs sur l'état de guerre circulent : « Mme Matuszewska, membre de la Commission nationale de Solidarité, a même déclaré posséder des informations selon lesquelles l'action "W", ", signifiant la "préparation de l'état de guerre" aurait été décrétée au sein de l'armée » (Figaro, 12-13 décembre 1981). Les dirigeants de Solidarité étaient certains de prouver par ce référendum que l'Etat-parti avait perdu toute crédibilité. Cependant, ce dernier n'en gardait pas moins une capacité de frappe coercitive centrale. C'est ce qu'il a démontré.
Le 12 décembre, Jaruzelski a utilisé le bon moment pour frapper : un dimanche, jour où les travailleurs ne sont pas dans les usines dent ils ont fait leurs places-fortes depuis août 1980. Il oppose la centralisation du pouvoir bureaucratique à cette position de faiblesse momentanée de la classe ouvrière. Pour tenter d'empêcher toute réponse d'ensemble, dans la meilleure tradition des coups de force militaires, il arrête la direction nationale de Solidarité et opère des centaines d'arrestations. Il veut paralyser Solidarité. Il essaie de désorienter les travailleurs dans les régions en diffusant le mensonge — repris hypocritement par les télévisions et radios d'Europe capitaliste — d'un Lech Walesa « libre » et « négociant » avec les autorités. Les militaires boliviens avaient agi de même avec le dirigeant de la Centrale ouvrière bolivienne (COB), Juan Lechin, qui « négociait » avec eux le pistolet sur la tempe. En outre, pour jouer la carte de l'arbitre « sauveur national », le Comité militaire annonce l'arrestation de Edward Gierek et autres « responsables des erreurs passées ».
Alors que la classe ouvrière a dépossédé la caste bureaucratique de tous les symboles nationaux, Jaruzelski tente de présenter l'instauration de la loi martiale comme une « solution nationale ». La répression serait plus acceptable parce que mise en œuvre par des Polonais et non pas par des Soviétiques ! Il y a peu de chances que cela puisse créer des illusions chez beaucoup de travailleurs polonais.
Mais ce message a été entendu par la hiérarchie catholique. Mrg Glemp, primat de Pologne, déclare qu'au « nom de la valeur suprême qu'est la vie humaine, nous pouvons nous indigner, nous pouvons protester, mais sans espoir d'obtenir de résultats car les autorités disposent d'une force que nous n'avons pas ». Au nom de la « vie humaine », la soumission est prêchée à ceux que le pouvoir bureaucratique va écraser systématiquement, comme un rouleau compresseur, si une mobilisation d'ensemble n'a pas lieu.
Car, sous le couvert de l'armée, ce sont quelques centaines de milliers de revanchards, transis de peur il y a encore quelques jours, qui veulent pousser à fond la roue de la « normalisation ». Et, face à un mouvement de l'ampleur de Solidarité « normaliser » veut dire arrêter des milliers et des milliers de militants, les « faire parler » pour désarticuler les réseaux de résistance, exercer dans toute son horreur la logique du pouvoir totalitaire. C'est à cette aune qu'il faut mesurer la complicité de tous ceux qui déclarent : « C'est une affaire intérieure polonaise ». Ils le font tout en sachant parfaitement que le Kremlin a préparé avec les chefs de l'armée polonaise cette contre-révolution. Ils le font car, en Pologne, la bureaucratie frappe un mouvement en faveur du pouvoir ouvrier, en faveur de l'autogestion ouvriere. Et, pour ce faire, la complicité des Ronald Reagan, des Helmut Schmidt, des Pierre Mauroy lui est acquise autant que l'est l'appui des dirigeants des PC. Le même argument facilitera à l'impérialisme la justification des massacres accomplis par les juntes salvadorienne ou guatémaltèque, sous couvert d'« affaire intérieure ». C'est avec la même couardise que serait accueilli un pronunciamiento des généraux espagnols.
Mais les travailleurs polonais n'ont pas dit leur dernier mot. Loin de là. Leur courage, leur détermination, renforcés au cours des années par les expériences de 1956, 1970 et 1976 et par l'extraordinaire apprentissage de la démocratie socialiste de ces derniers mois, pourraient ébranler tous les calculs de la bureaucratie. Un Comité national de grève clandestin a été formé dès le lundi 14 décembre et a appelé à la grève générale. Un dirigeant de Solidarité affirme qu'« aucun syndicat, aucune organisation ne peut permettre que ses dirigeants soient réprimés et le syndicat dépourvu de tous ses droits ». Révolution et contre-révolution s'affrontent. Le potentiel de hargne antibureaucratique, de volonté d'insoumission et de rage face au pouvoir totalitaire va déterminer l'ampleur de la riposte partant du tréfonds des usines.
Alors, le face-à-face des premières heures sera dépassé. Dans ces affrontements, s'ils ont lieu, plus d'un soldat — comme en Iran - pourrait changer de camp et rejoindre la « nation polonaise » contre le pouvoir des bureaucrates. C'est l'élan que craignent les généraux au pouvoir, le Kremlin et aussi les bourgeoisies impérialistes intéressées avant tout à récupérer leur mise (25 milliards de dollars). Car cet élan révolutionnaire se ferait au nom d'une lutte intransigeante contre une dictature bureaucratique et pour le pouvoir des travailleurs, pour la véritable souveraineté, contre toutes les soumissions.
La mobilisation la plus massive et unie du mouvement ouvrier des pays capitalistes n'est pas seulement un acte de solidarité, mais aussi la démonstration qu'une volonté profonde existe de mettre fin à toutes les exploitations et oppressions. Les travailleurs polonais, comme jamais depuis des décennies, ont donné ces derniers mois la preuve que cela était possible.
— Bas les pattes devant les travailleurs polonais ! - Solidarité avec Solidarité ! - Libération de tous les militants emprisonnés ! - Soutien à la résistance des travailleurs polonais ! 14 décembre 1981.