Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

FRANCE

Lettre au Congrès de la section française de la IVe Internationale

· Inprecor n° 116, 11 janvier 1982 · p. 33-34 · 2 450 mots

France IVe Internationale

Lettre au Ve Congrès de la LCR section française de la IVe Internationale

Chers camarades, J'aurais voulu être présent au Ve Congrès de la LCR mais, en raison de mon état de santé, il m'est à présent interdit de sortir de chez moi. Aussi, je vous prie d'excuser mon absence et de me permettre de faire connaître par cette lettre ce que j'aurais voulu exprimer verbalement si j'avais été parmi vous.

LA SITUATION POLITIQUE

ET NOS TACHES EN GENERAL

Rappelons tout d'abord que l'intervention politique ne se fait pas en fonction des identités mais en fonction des différences avec les situations passées, ne serait-ce que parce que l'histoire ne se répète jamais. C'est pourquoi je trouve particulièrement pernicieux le simple rappel et la simple comparaison avec le passé, notamment avec le Front populaire des années 1930. La logique d'une telle méthode ne peut conduire qu'à se placer sur la voie du groupe Lutte Ouvrière, où tout devient blanc bonnet ou bonnet blanc. Il faut comprendre que la situation actuelle, l'expérience actuelle en France, est sans précédent aucun dans le passé, peut-étre pas seulement pour la France ; elle est à l'opposé sur tous les plans, notamment de celle de 1936. Ainsi, dans le Front populaire se trouvait associé aux partis ouvriers le Parti radical qui n'était pas le ramassis de groupuscules d'aujourd'hui, mais le parti qui avait assumé pendant près de quarante ans la direction du pays, y compris pendant la Première Guerre mondiale qui s'était terminée apparemment par la victoire. Les Edouard Herriot, Edouard Daladier, Camille Chautemps, etc., étaient vraiment représentatifs de très grandes parties du capitalisme

Le Parti radical ne faisait alors qu'entrer dans sa période de déclin. Toutes les bourgeoises l'époque étaient intactes. Déjà éparpillées du temps de De Gaulle, vraiment pas reconstituées depuis, et le 10 mai 1981 les a totalement désorientées. Il est tout à fait significatif que le Conseil national du patronat français (CNPF) ait été obligé dans les derniers mois de se situer ouvertement sur le devant de la scène politique, montrant ainsi que le capitalisme français, tout en sachant utiliser habilement à son profit les partis réformistes, ne se reconnaissait pas dans le gouvernement actuel dans son ensemble ni dans ses membres pris individuellement, y compris dans ceux qui relèvent de groupuseules bourgeois et qui sont en fait des politiciens parasites cherchant avant tout à satisfaire leurs propres appétits à quelque ratelier - de ou de gauche - que ce soit.

Notre Programme de transition de 1938 ne doit pas être répété mécaniquement comme le fait l'Organisation cominternationaliste situations variables Sans omettre le mot-d'orgeois, il est bien clair que le moment venu les mots d'ordre « A la porte Delors ! », « A la porte Hernu ! », par exemple, en des mesures qu'ils prendront par leurs fonctions, seront autrement mobilisateurs parmi les masses que « A la porte Crépeau ! », « A la porte Jobert ! ». Il est très probable qu'avant d'en venir à un mot d'ordre contre le gouvernement en général, on se trouve devant des situations où on puisse poser le problème d'imposer une orientation plus gauche au gouvernement par l'élimination de certaines individualités dans celui-ci.

Quant aux classes et aux couches moyennes, les différences avec 1936 sont assez considérables. A cette époque, la majorité d'entre elles étaient les anciennes classes moyennes, celles que le développement du capitalisme rend de plus en plus périmées. Aujourd'hui, le pourcentage de celles-ci (paysans, petits commerçants, artisans, professions libérales, etc.) est beaucoup moindre ; la majorité de ceux qui sont entre les classes fondamentales est constituée par les techniciens, cadres, ingénieurs, etc. Certes, on y retrouve toute la gamme : depuis ceux qui, par leurs traitements et revenus, ne diffèrent guère des capitalistes jusqu'à ceux qui ne vivent que de la vente de leur force de travail. Les membres des anciennes classes moyennes avaient la triste perspective du dépôt de bilan au tribunal de commerce ; les membres des classe moyennes actuelles ont celle de l'Agence nationale pour l'emploi (ANPE). D'autre part, il y a bientôt cinquante ans, la montée ouvrière en France et dans quelques pays fut rapidement stoppée par l'attraction du fascisme en Europe qui s'exerça sur ces classes moyennes et qui fournit les troupes de choc massives au grand capital contre le

La crise actuelle ne manquera pas de renforcer les organisations fascistes traditionnelles proprement dites mais, tout en veillant à ne pas les laisser se développer et agir impunément, dans l'immédiat, si l'on peut s'attendre à des manifestations de mécontentement contre le gouvernement, de là à l'organisation de formations de combat de masse destinées à agresser le front des organisations ouvrières, il y a une marge, en France, qui ne

En ce qui concerne la classe ouvrière et ses organisations, le tableau change du tout au tout même si, électoralement parlant, le Parti socialiste a repris le dessus sur le Parti communiste. Je rappelle également qu'en 1936, c'était la première fois que la classe ouvrière votait en majorité pour les partis ouvriers ; que, malgré juin 1936, elle était pleine d'illusions dans la démocratie parlementaire ; qu'elle avait une énorme confiance dans les partis ouvriers et leurs directions ; enfin, qu'elle était pour la première fois reconnue comme classe dans les entreprises (c'était là la conquête essentielle de juin 1936).

Je reviendrai plus loin sur la classe ouvrière en général, je ne mentionnerai ici que trois points importants.

La) Avant juin 1936 s'était effectuée la réunification syndicale, tandis qu'aujourd'hui la division syndicale est entretenue plus que jamais par les directions qu'animent des intérêts de boutique. Mais si néfaste que soit cette division que nous devons combattre sans relâche, elle freine la montée des luttes mais ne la paralyse pas.

Mb) Le PCF était alors au commencement de son ascension vers l'hégémonie sur la classe ouvrière, il grandissait, se sentait en position de force, le stalinisme montait en URSS. C'est précisément dans cette position qu'il a refusé de participer à l'époque au gouvernement de Léon Blum. Aujourd'hui, sa stagnation et son déclin, qui se précisent depuis quelques années, ont abouti en mai 1981 à la perte de 20 à 25 % de son électorat : Moscou est désormais un lourd handicap. Cette fois-ci, c'est sa position de faiblesse qui l'a contraint à gouvernement de Pierre Mauroy pour tenter d'enrayer une accentuation de son

Gc) Ne nous oublions pas nous-mêmes, dans la situation : en 1936, nous étions numériquement très peu nombreux et les mensonges staliniens (procès de Moscou, accusations d'« hitléro-trotskysme », etc.) rencontraient, hélas, un écho considérable. A présent, bien que nous soyons encore trop petits pour nos tâches, notre nombre et notre influence sont incomparablement plus grands ; et les mensonges staliniens sur notre compte diffèrent de ceux d'alors. Ils n'ont plus qu'une crédiobjection que l'on nous adresse est celle division et des scissions des trotskystes. (...)

L'ACTIVITE DE LA LCR Je ne suis plus inséré dans le travail quotidien, ce qui ne me permet pas de juger correctement de multiples aspects de celui-ci, mais cela me permet peut-être d'avoir une meilleure vue d'ensemble, à distance, de notre activité, que notre hebdomadaire Rouge reflète au mieux. Or, si

Page 34

ce qu'il contient, notamment ses campagnes sur les 35 heures, pour la réduction du service militaire à 6 mois est très bon, ce que je lui reprocherai c'est ce qu'il ne contient pas. Rouge répond à l'agitation et à la propagande immédiates, mais ce n'est pas suffisant. (...)

De ce fait, la crise du PCF ne reçoit pas dans notre presse l'attention qu'elle mérite. Ainsi, depuis bientôt six semaines, l'Humanité publie chaque jour une page entière de discussions pour le Congres du PCF et, pendant tout ce temps, nous n'avons pas consacré dans Rouge une seule page, un seul article à cette préparation. Certes, ces pages de l'Humanité sont manipulées par la direction qui y insère des articles de permanents sans donner d'autres indications que la cellule à laquelle ils appartiennent ; qui, pour donner l'apparence de démocratie, fait paraître une lettre d'un opposant pour une dizaine de réponses à celle-ci. C'est d'abord cela qu'il faut montrer preuves a l'appul; c'est aussi le désarroi qui apparaît même chez ceux qui acceptent la pseudo autocritique de la direction pour défaite électorale (le « retard » pris par les directions Maurice Thorez et Waldeck-Rochet et « l'inertie » qui s'ensuivit, jusqu'à ce que Georges Marchais ....)

A ce jour, je n'ai pas noté une seule intervention sur la politique passée et présente du PCF dans la CGT, un des points les plus sensibles pour les militants syndicaux du PCF. Ce silence est probablement

Le prochain Congrès du PCF sera encore un spectacle bureaucratique bien agencé, mais qui ne doit pas nous tromper. Nous avons eu, il n'y a pas longtemps, l'exemple du Congrès du PC espagnol, où Santiago Carrillo l'avait emporté et, moins de quelques mois plus tard, ce parti se disloque. Il est bien vrai qu'il n'y a pas en France une question qui pèse comme pèse celle des nationalités en Espagne. Mais l'appareil du PCF est rongé : plein de doutes, les perspectives de rester ou de devenir député, maire, etc., sont bloquées. Il y a certainement des Henri Fiszbin plus ou moins conscients dans le CC si ce n'est dans le BP. Il nous faut intervenir dans cette crise. A mon avis, outre la place que Rouge devrait lui accorder, il fallait, après mai 1981, publier une brochure sur la crise du PCF ; on doit l'écrire à l'occasion du Congrès du PCF. (...)

L'EXPERIENCE FRANÇAISE ET LA SITUATION EN EUROPE

Je pense qu'aujourd'hui dans l'expérience française se trouve la clé de la situation en Europe. Il faudrait développer cette idée, la discuter, dans la LCR et dans l'Internationale (à ce propos, les insuffisances de Rouge dans le domaine politique, mentionnées plus haut, trouvent un reflet dans l'importance insuffisante accordée à la France dans les publications de nos sections sœurs). Pourquoi en est-il ainsi en ce qui concerne la présente nouvelle expérience de la classe ouvrière française ? Depuis Mai 1968, les travailleurs européens sont sortis de l'apathie engendrée par une prospérité assez prolongée et, en dépit de développements contradictoires, de progrès et de reculs, on ne peut dire que le capitalisme ait rétabli son assise ancienne. La crise économique et les phénomènes complexes (chômage, dangers de guerre) entraînent toujours, de façon contradictoire, une nouvelle poussée de radicalisation des masses.

la plus claire à l'échelle européenne a été donnée récemment par les grandes manifestations antinucléaires. Pour des raisons spécifiques à la France, ces manifestations y ont été moins fortes qu'ailleurs mais, si l'on ne reste pas à la surface des choses, si on les mesure sur le plan des luttes de classe, politiques et économiques, on ne peut pas ne pas conclure que, si la classe ouvrière française ne se montre pas à tout moment la plus combative, elle est la plus politisée des classes ouvrières. (...)

Nous avions à juste titre parlé, depuis s'opérant dans le mouvement ouvrier : c'est cela qui s'est traduit électoralement dans le recul du PCF. son hégémonie pendant près de quarante ans sur le mouvement ouvrier français. Pendant ce temps, la classe ouvrière a fait de très grandes expériences : sans parler de Juin 1936, il y a eu la Libération, les guerres du Vietnam et d'Algérie, le remplacement de la IVe République par la Ve, Mai 1968, le Programme commun et l'Union de la gauche. Dans tous ces événements, le PCF n'a pas répondu aux espérances que plaçaient en lui les travailleurs ; finalement, ce parti qui a vu que le PS, en renonçant à la « troisième force » de Guy Mollet pour choisir l'Union de la ment, s'est lancé dans un cours sectaire incompréhensible aux masses, pour tenter de reprendre le dessus en faisant de la surenchère. Aussi, son influence a-t-elle réconsidérablement et les masses n'ayant apparemment devant elles qu'une perspective politique électorale, se sont portées sur le parti ouvrier qui était électoralement le plus crédible de leur donner une issue. Dans ce sens, elles ont voté

Mais cela ne veut pas dire que les travailleurs ont abandonné le terrain révolutionnaire ou qu'ils ne s'y trouvaient pas ni qu'ils aient effacé dans leur mémoire leurs expériences et les leçons du passé. Il suffit pour cela de constater ce qui se passe depuis l'élection de François Mitterrand. S'il n'y a pas aujourd'hui de luttes dirigées directement contre le gouvernement, c'est que la classe ouvrière veut permettre à l'expérience de se faire ; elle est loin de se conduire en spectateur de l'acde celui-ci. Tout en consciente des difficultés résultant de la crise économique, elle manifeste d'abord une hostilité ouverte à l'égard des capitalistes et des hauts dirigeants de l'administration, et également des sentiments antibureaucratiques envers les appareils des organisations ouvrières. (...)

La nouvelle montée de la classe ouvrière est encore lente, mais on ne peut douter qu'elle grandira et qu'à certains moments elle se développera par bonds pour atteindre des niveaux qui s'élèveront au-dessus de ceux qu'elle avait atteint par le passé. Sa lenteur présente n'est pas pour nous desservir. En effet, nous ne devons, je le répète, aucunement faire abstraction de notre présence et de notre intervention dans les événements. Par rapport aux précédentes montées de la classe ouvrière, nous sommes certes encore insuffisants quant aux tâches de l'heure, mais incomparablement plus forts, plus influents ; la LCR est aussi aujourd'hui la seule organisation d'avant-garde qui, dans letat d'esprit d'une assez large audience, est rattachée directement à Mai 1968. Nous avons besoin de devenir plus nombreux, plus insérés dans la classe ouvrière, pour être mieux en état d'y jouer un rôle dirigeant. Il nous faut du temps pour y parvenir. Plus nous en aurons avant de nouvelles grandes crises, mieux cela vaudra pour nous, à condition bien entendu que ce temps, nous sachions l'utiliser.

J'espère que ce Congrès, aux travaux duquel j'adresse mes meilleurs souhaits, sera un important moment pour nous aider à la réalisation des tâches qui nous attendent et nous mettre à la hauteur des potentialités de la classe ouvrière

Vive la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), section française de la IVe Internationale

Pierre FRANK Paris, le 9 décembre 1981.

Erratum-Chine

La disparition malencontreuse, avant l'impression, de deux lignes de l'article de Jun Xing intitulé

« La campagne du Parti communiste chinois contre la libéralisation », a rendu incompréhensible une phrase de ce texte paru dans Inprecor numéro 115 du 21 décembre 1981.

présentons ci-dessous à nos lecteurs, en même temps que nos excuses, la phrase intégrale qui doit se lire dans la première colonne

« Les privilèges dont jouissent les cadres demeurent la source principale du mécontentement de la population contre la bureaucratie. »

Une erreur sur cette page ?