Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

EDITORIAL

La crise des Malouines

· Inprecor n° 126, 17 mai 1982 · p. 3-5 · 2 444 mots

Argentine et Chili Grande-Bretagne Amérique centrale Brésil

ESCALADE impérialiste contre l'Argentine s'amplifie.

Après avoir décrété le blocus de l'archipel des Malouines et avoir bombardé l'aérodrome de Puerto Argentino (ex-

Port Stanley), le gouvernement de Margaret Thatcher a donné le feu vert à la Royal Navy pour torpiller le croiseur argentin

General Belgrano alors qu'il se trouvait pourtant à 35 milles nautiques en dehors de la zone d'exclusion décrétée autour des

Malouines. Le bilan de cette agression effectuée sous-marin nucléaire est de plus de 400 morts.

La réaction de l'aviation argentine qui, après avoir abattu deux intercepteurs Sea Harrier britanniques, réussissait à couler le destroyer Sheffield surprenait les officiers de Sa Majesté.

Depuis lors, les initiatives militaires britanniques se sont multipliées. Le ministère britannique de la Défense a même annoncé le blocus de l'Argentine en proclamant : « Le gouvernement de

Sa Majesté avertit que tout bâtiment de guerre ou avion militaire se trouvant à plus de 12 milles nautiques de la côte argentine sera considéré comme hostile et donc susceptible d'être traité en conséquence. » Le dimanche 9 mai, la piste d'atterrissage de Puerto Argentino était à nouveau bombardée. L'envoi de renforts militaires britanniques vers l'Atlantique-Sud pourrait signifier aussi l'imminence d'un débarquement aux Malouines.

Bien plus, les experts militaires n'écartent pas l'éventualité d'un bombardement des aéroports du continent pour empêcher l'utilisation par l'aviation argentine des missiles du type de celui qui ont touché le Sheffield.

Ce serait là un pas majeur dans l'agression impérialiste, qui aurait certainement d'importantes répercussions dans toute l'Amérique latine. Or, les dernières actions militaires de la

Royal Navy prouvent qu'il faut prendre

Claude DEVILLIERS

En déclenchant la guerre autour des britannique

Malouines, l'impérialisme vient d'ajouter un nouveau crime à la longue liste de ses forfaits. Il menace des dizaines de milliers de vies. Il humilie une nation historiquement opprimée. Il alourdit le fardeau de l'austérité qui pèse sur la classe ouvrière britannique.

Ce crime n'est pas de la seule responsabilité du gouvernement réactionnaire de Mme Thatcher. Les Etats-Unis ont fini par jeter le masque de l'impartialité, et par s'aligner sur les intérêts de l'impérialisme britannique. Tous les pays impérialistes ont emboité le pas de cette croi sade.

Il faut y voir le signe dramatique que, dans son déclin, le système impérialiste devient non seulement plus dangereux, mais encore de plus en plus dangereuse.

ment instable. L'escalade et le déclenchement des combats navals et aériens pour les Malouines montre la profondeur de la crise de direction impérialiste et la vulnérabilité du système.

Initialement, ni la Grande-Bretagne ni l'Argentine n'avaient intérêt au conflit armé. Les Etats-Unis avaient encore

La crise des Malouines

Sa Majesté ». par un britannique dans le conflit actuel. très au sérieux les moins intérêt que quiconque à l'approfondissement d'une crise leur diplomatie en Amérique latine et leurs plans pour l'Amérique centrale. Le secrétaire d'Etat US, le général Alexander Haig, avait done de bonnes raisons pour

MALVINAS

ARGENT INAS

EDITORIAL communiqués au style pourtant désuet du « gouvernement de

Impérialisme sur le déclin, la Grande-Bretagne conserve d'énormes moyens militaires pour porter la guerre à 20 000 kilomètres de son territoire national. A l'instar de l'impérialisme US, qui ne s'est toujours pas politiquement relevé de sa défaite au Vietnam, verra-t-on prochainement la Grande-Bretagne sujette au « syndrome des Malouines » ? C'est là un des enjeux

De plus, ce conflit a très rapidement mis en évidence la solidarité impérialiste qui unissait les capitales occidentales derrière la Grande-Bretagne. Ces alignements ont revivifié en Argentine un sentiment anti-impérialiste toujours latent. A tel point que la junte argentine s'emploie démagogiquement à hausser le ton vis-à-vis de Washington. Les généraux argentins auraient même l'intention de retirer leurs « conseillers militaires » du Salvador, du Guatemala et du Honduras, précisait le correspondant à Buenos Aires du Monde, dans l'édition du 9-10 mai de ce journal. S'il est peu probable que ces déclarations soient suivies d'effet, elles révèlent toutefois un durcissement de ton à l'égard des USA dans le cadre d'une politique de pression sur l'administration Reagan. Mais la poursuite de la guerre que mène la Grande-Bretagne contre l'Argentine pourrait néanmoins devenir une gêne pour la politique de Ronald Reagan à l'égard de l'Amérique centrale. Car les masses populaires argentines ne comprendront pas aisément un soutien affirmé de la junte à l'impérialisme US en Amérique centrale, alors que les USA se sont situés ouvertement du côté courir ventre à terre, de Washington à Londres et à Buenos Aires et retour. Il ne manquait pas d'arguments sonnants et trébuchants pour donner du poids à sa médiation. Il n'a pourtant pas pu empêcher l'affrontement. Manifestation à Buenos Aires. (DR) THE MALI

Page 4

tine au Salvador - seule ou dans le cadre sauver la crédibilité de ce cabinet réac-

Or cette crise vient au moment ou les Etats-Unis font face à la poussée révolutionnaire en Amérique centrale. Ils comptaient sur l'aide militaire de la dictature

Dans ces conditions, pourquoi l'initiative du gouvernement argentin, affirmant sa souveraineté sur les Malouines, a-t-elle pu déboucher sur une crise majeu-

En fait, il y a deux ans, le « Plan Ridley » envisageait la restitution des îles à l'Argentine, en échange d'un accord d'exploitation pétrolière pour les compagnies britanniques et américaines. Les intérêts économiques impérialistes n'auraient en rien été touchés. Informé des préparatifs argentins, le ministre britannique des Afétrangères, lord Carrington missionnaire depuis - poursuivait la même perspective.

Aujourd'hui, l'impérialisme britannique se lance dans une violente agression armée contre l'Argentine. Un équipement militaire parmi les plus sophistiqués au monde est mis en œuvre contre un pays semi-colonial, avec lequel se sont solidari. sés tous les autres pays semi-coloniaux du continent sud-américain. La façade diplomatique de solidarité panaméricaine, soigneusement élaborée par les Etats-Unis pour couvrir leur intervention en Amérique latine, s'est effondrée. C'est un prix exhorbitant, d'autant plus que la poursuite de l'agression britannique sans aucun doute un sentiment anti-impérialiste ombrageux qui n'épargnera pas les

Dans ce scénario, tout s'est passé comme si les acteurs avaient perdu le contrôle de leurs personnages.

La dictature militaire argentine à repris les Malouines après cent cinquante ans d'occupation britannique (1833). Cette initiative est venue quelques jours à peine après les puissantes manifestations syndicales du 30 mars à Buenos Aires. La junte militaire avait un besoin urgent de redorer ses médailles en exploitant une vieille revendication nationale.

LA FUITE EN AVANT DU GENERAL GALTIERI Mais la crise de la dictature argentine, ouverte depuis le départ du général Jorge Rafael Videla, n'est qu'un maillon dans un plus vaste processus. Les « miracles économiques » de la dernière décennie, imposés par le poing de fer de politiques musclées contre la classe ouvrière, aboutissent aujourd'hui à un endettement astronomique du Brésil, de l'Argentine et du Chili. Après une croissance annuelle moyenne de 5% entre 1977 et 1980, le produit intérieur brut (PIB) n'a augmenté que de 2 % en Amérique latine en 1981.

En Argentine, la crise économique est des plus profondes. L'inflation a dépassé les 130 % en 1981 et la production industrielle a chuté de 14 %.

Dans ces conditions, confronté à la révolution centro-américaine, l'impérialisme américain était prêt à un quitte ou double. L'intervention armée de l'Argend'une force internationale plus large -pouvait permettre en retour une nouvelle diversion à la junte aux abois. Mais les généraux se savaient d'ores et déjà trop vuldomicile pour s'embarquer dans une opération impopulaire en Amérique centrale sous le parrainage de l'imaméricain. Ils avaient besoin d'autre chose pour rehausser leur prestige auprès des masses argentines et justifier l'énormité de leurs dépenses mili-

Il y a quelques semaines, le général Galtieri voulait dénationaliser et reprivatiser le sous-sol argentin pour mieux pouvoir le brader aux multinationales. En débarquant aux Malouines, il s'est brusquement métamorphosé en défenseur outragé de l'intégrité territoriale. Ce n'est pas la moindre ironie de l'histoire.

Si la junte a osé reprendre les Malouines, c'est qu'elle s'attendait à une simple protestation formelle de la part de la Grande-Bretagne, ou tout au plus à des raclements de sabre sans conséquences. C'était supposer que le gouvernement britannique était assez fort et sûr de lui pour accepter une insulte de la part d'un donner à son peuple des preuves d'énergie afin de continuer à servir docilement ses

Mais impérialisme britannique n'est plus assez solide pour se permettre ce genre de magnanimité. Car il s'agirait désormais, pour le lion mité, d'un signe ces conditions, Argentins pouvaient encore espérer que l'autorité de l'allié américain ramènerait les Britanniques à la raison. Car, après tout, le recours aux troupes argentines en Amérique centrale était un enjeu de taille

Washington. Autant de mauvais - D'une part, l'impérialisme britannique était trop faible pour se permettre un affront tel que le débarquement argentin aux Malouines. Le pays compte 3 millions de chômeurs. Il a le niveau de vie le plus bas d'Europe après le Portugal, l'Espagne et l'Irlande. Sa structure économique traditionnelle s'effondre. Dans cette situation, les britanniques avaient besoin d'un gouvernement ferme et capable de mettre les choses au point, coûte que coûte.

D'autre part, la Grande-Bretagne demeure l'un des Etats les plus puissants, disposant de la troisième flotte du monde, capable de défendre ses intérêts d'abord, et de ne se préoccuper qu'ensuite des conséquences pour ses alliés impéria-

- Enfin, le temps est révolu où l'imerialisme americain exercait une direc l'ordre dans les rangs impérialistes.

Le débarquement argentin tuait donc un grave défi pour le gouvernement de Margaret Thatcher. Dès le premier jour, Mme Thatcher savait que tout son projet politique risquait de s'effondrer si elle n'était pas capable de restaurer l'image dure de son gouvernement. Pour tionnaire, porte-avions et sous-marins nucléaires ont donc été envoyés à 12 000 km porter la mort dans l'Atlantique-Sud.

Le gouvernement Thatcher prétend ainsi la démocratie et la loi contre une dictature hors-la-loi. Il est vrai que les généraux sont des dictateurs. Mais il est faux que Mme Thatcher défende la

En 1938, dans une interview à un militant argentin, Léon Trotsky avait clairement démonté le mécanisme de ce type de conflit : « Dans les pays latino-américains, les agents des impérialismes "démosont particulièrement dangereux, dans la mesure où ils sont mieux en mesure de tromper les masses que les agents déclarés des bandits fascistes. Je prendrai l'exemple le plus simple et le plus probant. Il existe aujourd'hui au Brésil un régime semi-fasciste (celui de Getulio Dornelles Vargas) qu'aucun révolutionnaire ne peut voir sans haine. Supposons cependant que l'Angleterre entre demain dans un conflit militaire avec le Brésil. Je vous demande de quel côté du conflit sera la classe ouvrière ? Je vous dirai ce que moi je répondrais : dans ce cas, du Brésil-"fasciste" "démocratique". Pourquoi ? Parce que le conflit entre ces deux pays ne sera pas une question de démocratie ou de fascisme. l'emportait, elle mettrait un autre fasciste en place à Rio de Janeiro et doublerait les chaînes du Brésil. Si c'est au contraire le Brésil qui triomphait, cela donnerait un puissant élan à la conscience nationale et démocratique du pays, et mènerait au renversement de la dictature de Getulio Vargas. La défaite de l'Angleterre serait en même temps un coup pour l'impérialisme britannique et donnerait un élan au mouvement révolutionnaire du prolétariat britannique. » (Interview avec Mateo

Appeal, 5 Le fait est qu'après cinq années de la dictature la plus brutale, les masses argentines ont saisi l'occasion de descendre dans la rue. Non sans méfiance envers les manœuvres des généraux. Le 30 mars, des milliers de personnes tentaient de rejoindre une manifestation interdite, à l'appel d'une seule composante du mouvement syndical, et malgré les risques d'arrestations. Il y a eu des morts. En avril, la totalité des partis et des syndicats rassemblaient 100 000 personnes devant le palais présidentiel, la Casa Rosada, avec la bénédiction des généraux et avec l'aide d'une infractructure de transports commun mise au service de la manifesta-

Quand le général Galtieri s'est adressé à la foule comme « représentant de tout le peuple argentin », un cri a surgi de la foule : « Elle va finir, elle va finir, la dictature militaire ! » Pour jouer au balcon les défenseurs de la nation humiliée, le général Galtieri a dû avaler cet affront monté de la rue. Il sait que la dictature aura maintenant le plus grand mal à reprendre l'espace de liberté reconquis par les masses. La proposition, faite par un

Page 5

secteur de l'armée, d'instaurer immédiatement un gouvernement civil présidé par le général Galtieri, de lever l'état de siège et de proclamer une amnistie, témoigne de la conscience de ce danger pour la junte.

BOOMERANG

Du côté britannique, le gouvernement Thatcher a été pendant quelques jours au bord de la chute. Il a connu la crise la plus grave depuis son élection le 4 mai 1979. En fait, si le gouvernement Thatcher a besoin de montrer sa fermeté, c'est d'abord pour accentuer son attaque contre les travailleurs britanniques. Aussi, une défaite de ce gouvernement serait tout bénéfice pour les travailleurs, que le coup vienne de Grande-Bretagne même, d'Irlande du Nord ou de l'Atlantique-Sud.

Le soutien apporté à Margaret Thateher par les dirigeants droitiers du mouvement ouvrier s'inserit dans la continuité de la politique criminelle par laquelle ils lui ont d'abord permis d'arriver puis de se

Qu'ont fait les dirigeants du Labour Party ? Ils ont entrepris crédibilité du gouvernement. Ils ont ap puyé l'envoi de porte-avions. Denis Healey, le leader de la fraction parlementaire du Parti travailliste, a ouvertement salué le bombardement des Malouines.

Grâce à cette capitulation totale de la direction travailliste, le gouvernement conservateur a pu refaire surface. L'admi38 % d'opinions favorables dans les sondages de début avril, était remontée à 40 % le 26 avril, et atteignait 43 % le ler mai, contre 30% au Labour Party. Ce recul n'était pas inévitable. Malgré le délire chauvin, moins de 15 % des personnes interrogées ont répondu aux sondages qu'elles étaient prêtes à sacrifier ne serait-ce que dix vies britanniques pour les « Falklands ». Environ 18% soutenaient une position « de type Tony Benn », c'est-à-dire de condamnation de l'action mili-

La politique de la direction travailliste de soutien à l'impérialisme a déjà apporté à la classe ouvrière désastre après désastre. On peut s'attendre, parmi les travailleurs britanniques, vront s'opposer non seulement à l'impérialisme, mais encore à la propre direction du Parti travailliste.

La crise des Malouines montre la fragilité de l'ordre impérialiste mondial et la précarité de la paix. Elle met en évidence la menace de mort massive qui est suspendue au-dessus de tous les peuples du monde néocolonial qui demanderaient les concessions démocratiques les plus élémentaires. Elle souligne d'autant plus fortement les responsabilités et les devoirs internationalistes des travailleurs du monde entier face aux brigandages et aux nouvelcanonnières nucléaires de l'impérialisme.

Claude DEVILLIERS 5 mai 1982.

----- pull-quotes on this page -----

Déclaration de La sale g l'impérialism

Une erreur sur cette page ?