Nous avons publié, dans le précédent numéro d' "Inprecor" un article sur le résultat des élections parlementaires qui se sont tenues le 21 juillet 1977 à Sri Lanka. Le Parti communiste (pro-Moscou) et le LSSP (Lanka Sama Samaja Party - Parti de l'égalité sociale) ont perdu à cette occasion toute représentation parlementaire et le SLFP (Sri Lanka Freedom Party -Parti de la liberté), du premier ministre sortant, n'a pu conserver que 8 sièges. Le grand vainqueur de ces élections aura été l'UNP (United National Party - Parti de l'unité nationale) qui, avec 52% des voix emporte 84% des sièges grâce au scrutin majoritaire à un tour. La principale opposition parlementaire est désormais animée par le TULF (Tamil Union Liberation Front). Nous publions cette semaine un article sur les récentes émeutes antitamiles et le contexte politique postélectoral, rédigé par deux camarades français de retour de Sri Lanka, et qui ont notamment eu l'occasion de s'entretenir longuement avec M. Marshall Perera, dirigeant pour le district de Badulla du CeyIon Estate Staff's Union, important syndicat des travailleurs mensuels des plantations, et Bala Tampoe, secrétaire général du Ceylon Mercantile Union (CMU) et dirigeant du Revolutionary Marxist Party (Parti marxiste révolutionnaire), section ceylanaise de la IVème Internationale.
... Sri Lanka à la mi-aôut. Le pays vient de donner une écrasante majorité au nouveau gouvernement : 139 sièges sur les 168 qu'il y avait à pourvoir. La population exprime partout un sentiment d'euphorie légère. Depuis les élections du 21 juillet, la "une" des journaux est partagée entre l'annonce de la découverte d'un nouveau scandale de la précédente administration, de la constitution d'une nouvelle commission d'enquête et des mesures prises par le nouveau gouvernement dont les ministres semblent travailler 20 heures par jour. Cette euphorie s'est accompagnée, immédiatement après les élections, de quelques manifestations de violence à l'égard de certains dirigeants de l'ancien parti au pouvoir, le SLFP : il y a eu une quarantaine de morts, des maisons pillées et brûlées par des gens arborant la couleur verte - la couleur de l'UNP. La police a généralement laissé faire. Maintenant, Jayawardene, le nouveau premier ministre, parle de moralisation de la vie politique et d'ordre. Et les prix commencent même, timidement à baisser.
Françoise GICQUEL & Jacques TREINER Et c'est la stupeur. A partir du 16 août, un déchaînement de violence raciale se répand en deux jours dans tout le pays : un climat de pogromes de la population cinghalaise contre les Tamils aboutit, en deux semaines, à un résultat effrayant. Il y a plus d'une centaine de morts officiellement recensés, 3000 personnes arrêtées pour pillage, meurtre ou violences, 25 000 Tamils, terrorisés, ont abandonné leurs maisons et attendent dans des camps de réfugiés installés à la hâte dans plusieurs grandes villes que la situation se calme, 100000 autres ont été déplacés des régions à majorité cinghalaise vers le nord de l'île, par bateau et par un pont aérien continu entre Colombo et Jaffna. Le couvre-feu est décrété à travers toute l'Me de 5 heures de l'après-midi à 5 heures du matin, le dimanche 21 il dure toute la journée. Les violences Les heurts ont commencé à Jaffna, la capitale de la province du Nord, lors d'un carnaval organisé dans une école. Deux policiers en civils prétendaient entrer sans payer, une brève bagarre éclate au cours de laquelle l'un d'eux est grièvement blessé. Dans cette région, essentiellement tamile, la police est cinghalaise - comme d'ailleurs dans le reste du pays - et se comporte comme en territoire colonisé. Le lendemain, mobilisée, cette fois en uniforme, elle organise des représailles dans le quartier du marché, très populeux. Elle ouvre le feu dans la foule, au hasard, tuant et blessant quelques personnes et met le feu, la nuit, aux baraquements du marché. Mais surtout, elle commence à répandre à l'extérieur de la ville des rumeurs qui vont donner au conflit sa dimension raciale et lui permettre ainsi de s'étendre en deux jours à tout le pays - tout en masquant sa propre responsabilité initiale. Il n'y aura pas de démenti officiel à ces rumeurs avant une semaine et elles vont servir de justifications aux ratonnades contre les Tamils dans les autobus, dans les trains, dans leurs maisons, aux pillages de celles-ci et des commerces qu'ils tiennent, à travers toute l'ile. La police est très souvent présente lors de ces exactions, elle-les encourage parfois. Le 19, nous traversons les 2/3 de l'île d'est en ouest vers Colombo. Tout le long de la route, dans les petites villes de quelques milliers d'habitants, on a l'impression que toute la population est dehors ; la police est là aussi, mêlée à la foule.
Plusieurs groupes de 200 ou 300 jeunes de 15 à 25 ans, en plusieurs endroits de la route principale qui traverse le village, surexcités, se portent au-devant des véhicules en criant, barres de fer à la main. Ils arrêtent les bus, quelques costauds montent, dévisagent les passagers et les invitent à parler pour reconnaître les Tamils (il n'y en a pas dans notre bus), font 500 mètres avec le bus et descendent au prochain groupe de jeunes. D'autres que nous ont pu témoigner de ce qui arrivait quand des Tamils étaient ainsi découverts : passagers roués de coups, voire sommairement pendus aux arbres des bas-côtés. Bien que ces scènes se répètent dans toute l'ile, il n'y a aucune organisation dans ces attaques; elles sont le produit spontané d'un climat social partout identique; ce que la crise révèle, c'est qu'il existe maintenant à Ceylan tout un monde souterrain qui mêle - c'est cela qui est nouveau - le monde de la criminalité traditionnelle et des bandes de jeunes sans emploi ni avenir. La délinquance devient une activité de masse, solution provisoire peut-être mais solution tout de même à une situation par ailleurs reconnue sans issue immédiate par tout le monde. Hier, le climat postélectoral assurait l'impunité aux agresseurs des dirigeants du SLFP vaincu; aujourd'hui, le climat racial assure l'impunité à ceux qui s'attaquent aux commerçants tamils. Derrière cette explosion de violence raciale réside évidemment un véritable problème de minorité, legs d'une histoire ancienne sur laquelle il nous faut d'abord revenir. Mais, à la différence des émeutes de 1958, la question raciale n'était cette fois que le prétexte tranparent de la violence gratuite et du pillage. Le nationalisme cinghalais et la défense du boudhisme ne peuvent cacher l'ampleur du processus de décomposition sociale en cours depuis quelques années au Sri Lanka, ni l'absence de perspectives politiques crédibles au lendemain des élections. Les violences antitamiles auront brutalement révélé l'instabilité qui prévaut aujourd'hui dans le pays et les tensions à l'œuvre malgré la victoire de l'UNP. La question raciale Sur 14 millions de ceylanais, les Cinghalais sont environ 11 millions et les Tamils 3 millions. Les Cinghalais, venus du nord de l'Inde, ont été les premiers occupants de l' île et sont boudhistes. Les vagues successives d'envahisseurs Tamils; de religion hindouiste, venus du sud de l'Inde au cours du Moyen Age, ont petit à petit repoussé les royaumes cinghalais vers le sud du pays. Les colonisateurs européens (Portugais, Hollandais puis Anglais) ont dès le départ joué sur l'antagonisme entre les deux communautés, les Anglais favorisant la minorité tamile - notamment en ce qui concerne les emplois gouvernementaux. Aujourd'hui, la population tamile est largement majoritaire dans la province du Nord et dans une moindre mesure dans la province de l'est (environ 1 million au total). Plus d'un million d'autres Tamils vivent disséminés dans le pays. Ces Tamils de vieille souche, de nationalité ceylanaise, bien intégrés, malgré le racisme, dans toutes les sphères de la vie sociale, sont distincts par l'histoire, le niveau social et culturel, des Tamils travaillant dans les plantations du centre de l'île : main-d'œuvre immigrée, importée d'Inde par bandes entières au siècle dernier par les Anglais pour travailler dans les plantations de café d'abord, de thé ensuite, cette population constitue la fraction la plus pauvre, la plus exploitée, la plus démunie du pays, celle qui, par ailleurs produit les deux principales sources de revenus de Sri Lanka : le thé et le caoutchouc. Une des premières mesures importantes du premier gouvernement (UNP) après l'indépendance (octroyée en 1947 par les Anglais) fut de priver du jour au lendemain (en 1949) les quelque 500000 Tamils qui à l'époque travaillent dans les plantations, de tous leurs droits civiques et de leur nationalité. L'UNP ravivait ainsi des haines raciales séculaires, polarisait la lutte des travailleurs tamils des plantations sur cette question, rendait plus difficile - en fait, cela s'avéra impossible - une unification des travailleurs ceylanais sur une base de classe. Il privait ainsi, sur le plan parlementaire, la gauche ceylanaise des masses les plus combatives sur lesquelles le jeune mouvement ouvrier s'était édifié dans les années 30 (notamment le LSSP), et amorçait le processus qui devait, 10 ans plus tard, aboutir à des émeutes raciales et religieuses au cours desquelles plusieurs milliers de Tamils furent tués. Pendant les années 50 se développa en effet un double mouvement racial et religieux parmi les masses cinghalaises qui fusionna toutes les frustrations accumulées. Salomon Bandaranaike (ex-pilier de l'UNP) et son nouveau parti le Sri Lanka Freedom Party (SLFP) espéraient canaliser ainsi la haine populaire croissante pour une élite arrogante et corrompue, caricaturant dans tous les aspects de son mode de vie l'ancien colonisateur anglais et détourner les revendications ouvrières de toute dynamique anticapitaliste. La question linguistique fut le principal enjeu des élections de 56 qui virent la victoire du SLFP: le cinghalais devint la seule langue officielle à Ceylan. Deux ans plus tard, une campagne de pogromes antitamiles déferlait sur l'île. Trois ans plus tard, Bandaranaike lui-même était assassiné comme trop timoré par un moine boudhiste fanatique. Depuis, l'UNP et le SLFP s'accusent à tour de rôle de mollesse envers les Tamils et de trahir ainsi les intérêts profonds des masses cinghalaises : le racisme antitamil est devenu un moyen de gouvernement. Aujourd'hui, si le cinghalais n'est plus la seule langue officielle, il y a cependant un numerus clausus dans les universités; il est difficile à un Tamil de trouver un emploi dans les services gouvernementaux. Etre boudhiste ouvre des portes qui restent fermées si l'on est hindouiste. En ce qui concerne les travailleurs tamils des plantations, un pacte entre le gouvernement de Front uni dirigé par le SLFP et Mme Bandaranaike, avec la participation du PC et du LSSP et le gouvernement indien de Chastri en 1972 est venu régler leur sort : pour 6 Tamils qui se voient attribuer la nationalité indienne et sont expulsés vers le continent (où ils ne sont plus rien depuis plus de 100 ans), 4 reçoivent la nationalité ceylanaise Malgré cette constante politique raciste pratiquée avec autant de ferveur par les partis alternativement en place, UNP ou SLFP, peu de liens se sont créés entre les deux communautés tamiles : les statuts sociaux sont trop différents, les concentrations géographiques trop lointaines, les revendications trop dissemblables et les structures des organisations trop décalées. Les principales organisations des Tamils du nord, le Parti fédéral et le Congrès tamil sont regroupées maintenent au sein
du Front uni de libération tamil (TULF - Tamil United Liberation Front) autour de la revendication d'un Etat séparé, avec une forte homogénéité politique. Les partis politiques ne sont au contraire pas implantés chez les Tamils du centre, car ceux-ci ne représentaient pas une force électorale jusqu'à ces dernières élections où une partie d'entre eux a pu voter pour la première fois depuis 30 ans! Il y a en revanche 16 à 17 organisations syndicales : les travailleurs mensuels (20 à 25 000) sont essentiellement regroupés dans le Ceylon Estate Staff's Union (CESU). Les 350 à 400 000 journaliers sont répartis entrele Ceylon Workers Congress (CWC) de Thondaman, majoritaire, le Democratic Workers Congress (DWC) d'Aziz et une multiplicité d'autres petits syndicats : l'un de tendance LSSP, l'un PC (pro-Moscou), l'autre PC (pro-Pékin). De plus, il y a beaucoup de castes en Inde du Sud et les Anglais ont profité de ce système de castes en fai-
Moran de etais andri et operen ay
des castes différentes. Ils n'auraient pu s'unifier que sur une base de classe mais quand ceci a échoué et ne fut plus une réelle alternative et qu'ils commencèrent à s'organiser sur une base raciale, ils se sont divisés aussi sur une base de castes. Si bien que sur une même plantation on pouvait voir jusqu'a 5 syndicats. Au total tous ces syndicats ont pratiquement les mêmes revendications car elles concernent les besoins fondamentaux des travailleurs (nourriture, hygiène, logement...), mais manifestent une grande incapacité à se battre sur une large échelle, même lors des famines des années 73-74. Un dernier facteur rend les antagonismes raciaux plus inextricables encore : en fait, chaque communauté se sent minoritaire en regard de l'autre ; les Tamils se sentent évidemment minoritaires et menacés à Sri Lanka; mais les Cinghalais se sentent minoritaires par rapport à l'ensemble de la population vivant à Sri Lanka et en Inde, à 25 kilomètres de là, qui comprend quelque 50 millions d'habitants! Des Cinghalais, il n'y en a qu'à Sri Lanka ! Il n'est donc pas étonnant que la violence latente accumulée dans les rangs d'une jeunesse désespérée par le chômage et la misère, méfiante à l'égard même du parti auquel elle a destiné ses votes, se soit exprimée sous la forme d'émeutes raciales; ni d'ailleurs, que le nouveau gouvernement ne cherche à en profiter pour consolider son pouvoir. L'UNP sait que sa victoire électorale, malgré le nombre de ses députés est politiquement fragile, qu'elle est largement due à des votes instables qui peuvent demain lui échapper. C'est pourquoi l'UNP cherche à utiliser la situation actuelle pour discréditer ses principaux adversaires. Déjà, on l'a vu, les sympathisants de l'UNP, au lendemain du 21 juillet, avaient perpétré une série d'agressions, allant parfois jusqu'à l'élimination physique de dirigeants du SLFP, profitant, selon le mot de Mme Bandaranaike, de "l'Etat sans loi qui a suivi les élections". Avec l'explosion de violences raciales, l'UNP trouvait un bon prétexte! Après le 15 août, tous les journaux criaient à la "conspiration politique" et annonçaient l'arrestation de dirigeants du SLFP. Il n'est d'ailleurs pas douteux (il ne faut pas oublier du reste le racisme traditionnel du SLFP arrivé au pouvoir grâce à un violent nationalisme cinghalais) que des membres de l'ancien parti gouvernemental aient pris une part active à la diffusion des fausses rumeurs et encouragé les pillages afin de rendre la tâche plus difficile au cabinet Jayawardene. Le TULF est un adversaire difficile pour l'UNP avec ses dix-sept sièges au Parlement et la crainte constante qu'ont les Cinghalais d'une liaison plus concrète entre Tamils du nord et Indiens de Madras : fin août, le gouvernement de Madras demandait à New Delhi d'intervenir pour aider les Tamils de Sri Lanka. Au Parlement, Jayawardene déclarait : "Le TULF a le droit de demander un Etat séparé, mais le peuple de Sri Lanka n'en veut pas ; si vous voulez la paix, il y aura la paix, si vous voulez la guerre il y aura la guerre." Mais le TULF lui-même est dans une situation contradictoire. C'est un parti bourgeois, et l'exigence d'un Etat séparé, si elle est populaire auprès de nombre de Tamils ceylanais lassés des discriminations, ne repose pas sur les intérêts d'une classe définie qui en serait porteuse. Les intérêts de la bourgeoisie tamile ne sont en effet pas foncièrement différents de ceux de la bourgeoisie cinghalaise, et l'essentiel des ressources se trouve situé dans la partie cinghalaise du pays. Il est donc peu probabale que les dirigeants du TULF croient réellement à cette revendication qu'ils utilisent pour créer un rapport de forces face à l'UNP avec lequel ils n'ont par ailleurs pas de divergences de fond. Mais ils se retrouvent prisonniers d'un mandat sur lequel ils ont été élus et dépassés par un nationalisme qu'ils ont exacerbé. Déjà, l'afflux de réfugiés dans la province du Nord va s'avérer économiquement catastrophique. D'autre part, les Tamils indiens des plantations, qui ont voté majoritairement UNP, n'ont été que très peu touchés par les violences raciales. Il n'y avait aucune relation politique entre eux et les Tamils du nord jusqu'à il y a deux ans, époque à laquelle Thondaman, le dirigeant du CWC, a rejoint le TULF sur toutes les revendications concernant la lutte "pour obtenir un traitement juste" mais pas sur celle d'un Etat séparé : il ne peut évidemment y avoir un tel Etat au milieu de l'ile ! L'UNP se trouve lui aussi placé dans une position délicate et il ne peut se permettre de laisser la situation par trop dégénérer. Une anecdocte, racontée par un syndicaliste, illustre mieux que de longs discours les difficultés auxquelles le gouvernement doit faire face : "Dans une circonscription, proche de Colombo, un candidat UNP qui a obtenu l'un des plus gros score (soit plus de 30000 voix) se rend au poste de police où ont été arrêtés des pillards et des suspects. En offrant sa garantie, il obtient leur libération. En sortant du commissariat il se dirige, suivi par la foule, vers la boutique tamile qui avait été saccagée. En face, il y a une autre boutique tamile dans laquelle les pillards n'avaient pas réussi à pénétrer. Le nouveau parlementaire s'adresse à la foule et déclare : 'Vous ne devez pas attaquer ces endroits, notre gouvernement ne veut pas de cela, nous devons rétablir la Loi et l'Ordre.' Un de nos camarades entend un jeune gars disant à part : 'Nous t'avons fait député, maintenant n'essaye pas de nous empêcher de nous occuper de nos affaires'. Et en présence du parlementaire UNP, ils commencent à attaquer la deuxième boutique
tamile. A moins d'un mois des élections, un député qui a obtenu plus de 30000 voix était publiquement humilié par ses propres électeurs! " Le gouvernement, grâce à l'intervention de l'armée et de la marine, est parvenu grosso modo à endiguer les violences. Mais les couvre-feu répétés, la perturbafion des transports, la désorganisation du travail dans les usines et les bureaux, ont d'ores et déjà rendu caduques les quelques mesures spectaculaires que le gouvernement avait prises après les élections : les prix ont recommencé à grimper, les queues devant les magasins sont réapparues et "l'euphorie légère" s'est depuis longtemps dissipée. Les projets de l'UNP Si l'on met à part les promesses démagogiques d'usage, si.l'on passe rapidement sur les évidentes facilités qui seront accordées au secteur privé, le programme de |'UNP avance essentiellement deux grands projets : la Zone de libre-échange (ZLE) et le décret sur les syndicats (Union Bill). La ZLE devrait s'installer autour de l'aéroport de Colombo. Dans sa déclaration de politique générale, le gouvernement manifeste l'espoir de voir des multinationales venir investir à Sri Lanka, ens'alliant éventuellement avec des capitaux locaux, dans des industries exportatrices afin de pénétrer sur le marché mondial avec des produits fabriqués par des travailleurs ceylanais. Jayawardene a précisé qu'ainsi, au lieu d'emprunter à des banques étrangères, le pays pourrait se tourner vers ces compagnies. Ce qui n'a pas empêché le gouvernement de s'adresser dernièrement à la Banque mondiale et au Fonds monétaire international, donnant explicitement à ces organismes un droit de regard sur la politique économique du pays, lors de la tournée en Europe et aux USA de son ministre des Finances. La volonté de créer artificiellement un syndicat unique par branche d'industrie découle de ce projet de zone de libre-échange. Pour que les capitaux étrangers s'investissent à Sri Lanka sur une échelle suffisante, il faut en effet qu'ils soient sûrs de retirer ce qu'ils estiment être un profit satisfaisant. Il faut donc leur garantir l'existence d'une classe ouvrière à la fois bon marché et disciplinée. Cela implique de casser ceux des syndicats existants qui ne se laisseraient pas mener à cet enrégimentement. Plus précisément, le projet de décret sur les syndicats comporte trois points : 1. Pas d'outsiders dans les syndicats; or, la plupart des syndicats se donnent pour dirigeants des intellectuels, des avocats plus à l'aise dans les problèmes juridiques et les négociations. Ce point laisserait les travailleurs infiniment: plus désarmés et vise entre autres des camarades comme Bala Tampoe, dirigeant national du CMU, avocat, ou Marschal Perrera, dirigeant régional du CESU, avocat également. 2. Les finances du syndicat devront être déposées auprès du gouvernement qui décidera des dépenses. 3. Il n'y aura plus qu'un seul syndicat par branche.
Tous les syndicats ont protesté contre ce projet mais aucune action commune n'a encore été envisagée. La confusion actuelle du mouvement ouvrier encourage évidemment l'UNP qui tentera notamment de miner les bases du CMU qui occupe une position clé dans le mouvement syndical du fait de son combat pour l'indépendance de classe. Le gouvernement joue aussi des espoirs de voir augmenter le nombre d'emplois grâce à l'installation de la ZLE. Mais il est peu probable que les investissements importants se risquent dans un pays qui apparaît si instable politiquement et socialement. Quel capitaliste étranger va investir près de l'aéroport de Colombo quand il apprend que tout au long du chemin entre l'aéroport et la capitale, des boutiques tamiles ont été pillées et incenciées ? L'ouverture d'une période chaotique? Après la sanglante répression de 1971, la remontée des luttes ouvrières et étudiantes en 1975-1976 amorçait une certaine re composition du mouvement ouvrier. Les récents évènements et le climat qui a présidé à la période de troubles projettent un éclairage nouveau sur les difficultés et les perspectives de la situation. On assiste en effet au développement d'un cynisme politique de masse accru et à l'aggravation d'un processus de décomposition sociale à Sri Lanka. Nous n'avons pas parlé jusqu'ici du LSSP et du PC réunis au sein de l'United Left Front (Front uni de la gauche) avec le People Democratic Party (PDP) petite scission du SLFP et deux anciens dirigeants du JVP qui espéraient cristalliser sur leur nom sa popularité passée. Ces partis ont perdu toute représentation parlementaire, leurs 400 000 voix provenant essentiellement de trois circonscriptions qui forment les bastions, depuis 40 ans, du LSSP et du PC.. Au moment des violences antitamiles ils ont été incapables de s'opposer un tant soit peu au déferlement raciste alors qu'en 1958 le LSSP avait activement dénoncé le racisme cinghalais et mené campagne pour la protection des Tamils attaqués. "Ceylan est un pays en dégénérescence sociale, nous explique Bala Tampoe, une société en décomposition. " Le danger existe de voir le million de jeunes qui ont aujourd'hui voté pour l'UNP après avoir manifesté leurs sympathies pour le JVP, s'engager demain plus avant dans des mouvements de révolte apolitiques, voire parfois réactionnaires. Beaucoup dépendra de l'évolution des débats au sein du mouvement ouvrier, de la capacité de la classe ouvrière de bloquer l'offensive antisyndicale du pouvoir, de la capacité de l'extrême-gauche révolutionnaire, malgé sa faiblesse, à offrir des perspectives politiques alternatives à celles des organisations réformistes. En conclusion, l'ampleur de la victoire parlementaire de l'UNP n'a rien résolu. Témoin du climat postélectoral, cette autre anecdocte significative : dans une circonscription proche de Colombo, le candidat de l'UNP est élu avec 29 000 voix. Il organise une réception pour fêter sa victoire. Durant cette réception, un de ses jeunes supporters prend la parole et déclare : "Bon, on a voté pour toi et tu as été élu. On t'a élu surtout pour avoir du travail. Si tu ne nous en trouves pas, et vite, tu auras des difficultés à te promener dans cette circonscription - parce qu'on va te lancer des bombes !"