En introduisant, le vendredi 8 octobre, la nouvelle loi syndicale, la junte du général Jaruzelski s'est livrée à une provocation sans précédent depuis le coup de force du dimanche 13 décembre 1981. « Les syndicats, proclamait ce même jour le vice-Premier ministre Mieczyslaw Rakowski, qui n'étaient que suspendus en vertu de l'état de guerre, cessent d'exister. » Il serait plus juste de dire : cessent d'avoir une existence légale, car il y a un abîme entre les vœux des bureaucrates et la réalité. Mais cette déclaration n'en résume pas moins correctement la voie sur laquelle le Conseil militaire de salut national (WRON) s'est engagé.
Les nouveaux « syndicats » qui pourront être créés en vertu de la loi du 8 octobre ne pourront être que des organismes de façade. Qu'on en juge :
1) Jusqu'en décembre 1983, ces « syndicats » ne pourront regrouper que des travailleurs d'une seule entreprise. Un seul « syndicat » sera autorisé dans chaque entreprise et il lui suffira de regrouper 50 personnes: dans la plupart des grandes usines, il sera ainsi possible de créer un « syndicat » avec pour seuls adhérents la maîtrise, les cadres du parti et la direction. Ce n'est qu'en janvier 1984 que les organismes ainsi créés pourront fusionner en « syndicats » de branche ou de corps de métier, tout regroupement sur une base géographique étant interdit. Enfin, en 1985, lorsque la bureaucratie sera assurée que ces structures n'ont aucune velléité combative, elles pourront fusioner en une confédération nationale. Ce n'est qu'alors - au cas où les bureaucrates des fédérations de branche n'arriveraient pas à se mettre d'accord sur le partage des fauteils confédéraux - que la loi autorisera la création de plusieurs confé-
2) Bien que le texte de la loi insiste lourdement sur le caractère « indépendant » et « autogéré » «syndicats », contient rendent ces termes vides de sens. Non seulement pour avoir une existence légale les syndicats doivent etre « enregistrés » par un tribunal, non seulement ce dernier peut à tout moment annuler cet « enregistrement », mais de plus, il peut destituer les dirigeants élus par leur base, et ce à tous les niveaux. Et chacun sait que les postes de juges sont dans la nomenklatura, c'est-à-dire qu'ils ne sont accessibles qu'à ceux que les autorités estiment « aptes », dévoués à leur cause et prêts à prendre les décisions qu'on exige
Si cela n'était pas une garantie suffisante, la loi précise par ailleurs que les « syndicats » doivent œuvrer à la construction du socialisme en « reconnaissant le rôle dirigeant du Parti ouvrier unifié polonais (POUP) dans l'édification » de ce « socialisme »-là. Au cas où ils auraient « édification » avec le POUP, ce dernier
3) Le droit de grève, que la loi du 8 octobre reconnaît, reste formel. Avant de déclencher une grève, il faut en effet mettre en place une « commission de conciliation ». Lorsque celle-ci aura mis fin à ses travaux, il faut dresser « un constat de divergences ». Ces divergences seront examinées par un tribunal dont les décisions — à moins qu'une des parties ne les conteste a priori - sont exécutoires. Si le syndicat a réussi à passer par toutes ces formalités — ce qui peut durer —, il devra encore déposer un préavis d'une semaine. La grève pourra alors avoir lieu, à condition qu'elle ne soit pas « politique » et qu'elle ne porte pas atteinte « aux intéla défense et de la sécurité de Par ailleurs, la loi interdit la grève aux employés des ministères de la Défense, de l'Intérieur, de la Justice et de l'Enseignement, ainsi qu'à ceux qui travaillent dans l'industrie alimentaire, à la radio et à la télévision, dans les banques et les transports internationaux, dans les hôpitaux et à ceux qui sont chargés de l'entretien des gazoducs et des oléoducs ... LA FUITE EN AVANT DE LA JUNTE
Le vote de cette loi survient alors que la bureaucratie a de plus en plus conscience de l'échec de l'opération politique engagée à la suite du coup de force du 13 décembre dernier. Il sanctionne tout d'abord l'incapacité du WRON à s'assurer la collaboration ne serait-ce que de quelques leaders de Solidarité - reconnus comme tels —, afin de « normaliser » ce syndicat qui regroupait, à la coup de force, 90 % des travailleurs. Cela fait maintenant plus de dix mois que le général Jaruzelski annonce le retour à la « normalité », en prenant soin de préciser à chaque fois : «... Si les changements vers le mieux se poursuivent, si aucune
POLOGNE tension nouvelle n'apparaît et si le retour à une situation normale se poursuit favorablement... »
Cela fait dix mois que la résistance de la classe ouvrière et de l'ensemble de la société lui donne tort. Depuis dix mois, aucune des tentatives de mise en place des « organisations sociales » susceptibles de bénéticier, sinon du soutien, du moins de la passivité des travailleurs, n'a réussi. Plus même, les effets sociaux de la réforme économique — au premier plan desquels il faut mentionner la baisse de 44 % en un an (de mai 1981 à mai 1982) selon les chiffres officiels, du salaire moyen réel criante des inégalités de revenus régionales et entre branches d'activité - ont poussé vers l'opposition la majeure partie de ceux qui, par manque de perspectives, lassitude, ou parce qu'une politique plus « musclée » aboutirait au moins à une amélioration de leur vie quotidienne, s'étaient résignés à subir la loi du WRON.
La crise économique s'est en effet considérablement aggravée en dix mois : baisse de la production dans toute l'industrie de transformation, allant jusqu'à 40 %, voire plus, en un an dans certaines branches; crise agricole sans précédent, car les relations entre les prix et les coûts de production, en particulier en ce qui concerne l'élevage, sont plus désavantageuses pour les paysans qu'elles ne l'ont jamais été depuis 1956 écart croissant entre les marchandises disponibles sur le marché et les disponibilités financières de la population, malgré une hausse des prix de plus de 200% du fait de la baisse, voire de l'arrêt de la fabrication de nombre de biens de consommation ...
Les données statistiques officielles elles-mêmes ne laissent pas espérer d'amé. lioration dans ce domaine dans des délais qui pourraient parler à l'imagination de la sombre tableau des Jaruzelski n'est pas non plus sans effet sur la cohésion de l'équipe au pouvoir. Le vote de la loi syndicale a fourni une nouvelle preuve des défections qui commencent à apparaître en son sein. Ainsi, une douzaine de députés à voté contre la nouvelle loi syndicale, et plusieurs autres se sont abstenus. Parmi eux, plusieurs députés des partis satellites du POUP et des non-inscrits, qui avaient pourtant approuvé l'instauration de l'état de guerre. Il faut en particulier noter la défection du sociologue sans
parti Jan Szczepanski, membre du Conseil d'Etat et à ce titre directement responsable du coup du 13 décembre. Placé par la junte à la tête du Conseil social consultatif - organisme chargé de racoler pour la junte des intellectuels et censé représenter la continuité du « renouveau » — il était un des rares intellectuels de renom à soutenir Jaruzelski. Sa défection - connue avant le vote - avait même fait courir dans Varsovie la rumeur que le vote de la Diète serait reporté ...
De même, comme en témoigne le récent remaniement ministériel, des voix se sont élevées, jusqu'au sein du gouvernement, contre l'opportunité d'une telle loi. Et au sommet de la bureaucratie, une nouvelle fois, les dauphins désireux de prendre la place de Jaruzelski se préparent, en escomptant que le régime sera cette fois obligé de reculer devant le mécontentement populaire.
Car c'est bien une fuite en avant dans la spirale de la répression qu'a choisi la direction bureaucratique. Mais elle le fait alors que le moral de ses troupes est au plus bas. La déclaration faite par un commandant de garnison à un réserviste mobilisé, et que rapporte un bulletin clandestin de Solidarité, en témoigne : « Dans une conversation avec un simple soldat, le commandant a dit que si les ouvriers tenaient le coup comme ils l'ont fait jusque-là, ils gagneraient, car "la direction, chez nous, n'a pas la moindre idée de ce qu'il faut faire" • » L'amertume de ce milicien, interviewé par l'organe du POUP de Silé. sie, Trybuna Robotnicza, est un autre signe de cette démoralisation qui ronge les corps répressifs du pouvoir : « Ce que les gens disent de nous est brutal et injuste. (...) Tous ces racontars font leur chemin, et il est difficile de les démentir. Nous avons une famille, des enfants, des fiancées, et ils veulent pouvoir vivre en harmonie avec la société sans ce fardeau psychique. » Dans cette situation, les adresses de Solidarité aux soldats et aux miliciens - qui se généralisent depuis plusieurs mois - rencontrent un terrain favorable, et plus d'un, au sein de l'appareil répressif, se pose la question de savoir si le moment de tourner casaque ne s'approSOLIDARITÉ A LA VEILLE DU VOTE
DE LA LOI ANTISYNDICALE La délégalisation de Solidarité a eu lieu alors que le syndicat clandestin était durement touché par la répression. Wladyslaw Frasyniuk, dirigeant du Comité régional de Basse-Silésie (Wroclaw), et l'un des plus prestigieux dirigeants nationaux de la résistance, venait d'être arrêté avec plusieurs autres militants de sa région. La répression qui a suivi les manifestations du 31 août avait déjà fait tomber, ou obligé à se réfugier dans une clandestinité plus profonde, nombre de dirigeants intermédiaires du mouvement, désorganisant ainsi ses structures. De plus, la direction nationale et certaines directions régionales, divisées sur le bilan du 31 août, n'ont pas été capables de tracer des perspectives claires pour l'action. Ainsi, dans une déclaration du 6 septembre, la provisoire de coordination
Solidarité (TKK) écrivait : « Malgré l'abîme profond que le pouvoir a creusé entre lui et la société, l'entente reste notre but et reste l'unique chance pour sortir de la crise. » Cela, alors que dans la population le sentiment qu'on ne pourra jamais aboutir à une « entente » avec le pouvoir gagnait du terrain. Dans aucun des documents adoptés par la TKK autour de cette date, la perspective de la préparation de la grève générale n'était mentionnée, ce qui était en recul avec un certain nombre de déclarations précédentes. Time rapporte pour sa part qu'au cours d'une réunion de la TKK qui a précédé de quelques jours l'arrestation de Wladyslaw Frasyà la grève pour le 10 novembre niuk, ce dernier aurait été le seul à proposer d'autres formes de lutte que le simple boycottage des nouveaux « syndicats », s'opposant sur ce point aux autres membres. Des débats similaires ont eu lieu au sein de la direction régionale de de Varsovie, à laquelle deux groupes d'experts ont proposé d'adopter une résolution prônant l'« entrisme » au sein des nouveaux « syndicats », ce qui s'est heurté au veto des représentants des grandes entreprises, qui voyaient là un enterrement de première classe pour Solidarité et une capitulation. Cette proposition a été rejetée.
L'ensemble de ces discussions témoignent du désarroi et du manque de perspectives, qui rendaient difficile une riposAppel de la direction clandestine de Solidarité
te d'ensemble au moment du vote de la loi. Celà d'autant que la majorité des militants étaient conscients que seule une grève générale pouvait être une riposte à la hauteur, et qu'une telle grève ne pouvait réussir qu'à la condition d'être préparée à l'avance. C'est parce qu'il n'était pas possible de la préparer en quelques jours que la TKK, dans un appel du samedi 9 octobre (cf. encart), a fixé la date du mercredi 10 novembre comme échéance pour une grève nationale de quatre heures. Sa réussite sera, à n'en pas douter, un premier pas vers une grève générale reconductible jusqu'à la satisfaction des principales revendications de Solidarité, grève qui seule permettra de construire un rapport de forces favorable aux travailleurs et permettra de faire reculer la bureaucratie.
GDANSK, LUNDI 11 OCTOBRE,
6 HEURES: GREVE Mais l'exaspération des travailleurs pour qu'ils décident possible immédiatement, d'attendre pour la déclencher. A Gdansk, dès dimanche, des tracts appelaient à la grève immédiate. Il semble par ailleurs que l'appel de la TKK pour la grève du 10 novembre n'était pas encore connu dans la ville. Le lundi 11 octobre à 6 heures du matin, la première équipe se met en grève au chantier naval « Lénine » de Gdansk. Il semble que c'est dès cette heure le cas également dans une dizaine d'autres grandes entreprises de la région Gdansk-Gdynia-Sopot : le chantier naval « Commune de Paris », la raffinerie de Gdansk, deux ports, Elmor, le chantier naval
Nord, Unimor, Hydroster, le chantier de réparation navale de Gdansk ... Un comité de grève inter-entreprises, clandestin, est formé. Dans un tract diffusé ce lundi, il précise les revendications : « 1) La libération de Lech Walesa et de tous les internés. 2) La levée de la loi martiale. 3) La reprise des activités de Solidarité et des autres syndicats dans leurs structures ac-
Il donne des informations sur le déroulement de la grève : « La grève a commencé le lundi 11 octobre à 6 heures et se terminera à 14 heures. La seconde équipe ne se mettra pas au travail. Demain mardi et les jours suivants, grève de 6 heures à 14 heures. La seconde équipe se regroupe avec la première. Si le chantier naval est fermé, on se rassemblera autour du monument (près des grilles de l'entrée), et s'il y a d'autres difficultés, on se mettra le plus pres possible des grilles Au cas où il y aurait des tentatives pour embaucher d'autres ouvriers pour remplacer ceux qui ont été licenciés, nous continuerons la grève sous la forme mentionnée plus haut. Il doit y avoir un boycottage actif des nouveaux syndicats. Le travail ne reprendra pas tant que Lech Walesa n apparaîtra pas au chantier naval. »
A 14 heures, les travailleurs quittent le chantier en cortège. Très vite, d'autres manifestants se joignent à eux. MO (réserves motorisées de la milice, police anti-émeute) attaquent. Jusqu'à tard dans la soirée, les bagarres de rue, au cours desquelles les manifestants construisent des barricades et brûlent plusieurs véhicules blindés de la milice, se poursui-
Des informations font état d'autres grèves dans les entreprises du littoral de la Baltique : à Elblag, Koszalin et Szczecin notamment. Le lendemain, mardi 12 ocbre, les grèves et les manifestations se poursuivent. La police arrête plusieurs centaines de personnes : dans la seule ville de Gdansk, il y aurait 148 arrestations. Des grèves sont signalées dans d'autres villes : à l'entreprise « Giegelski » de Poznan, à « Ursus » de Gorzow.
Le comité de grève rend public un appel à la grève générale dans la région de Gdansk. Le soir, la radio annonce la militarisation des chantiers navals : désormais, tous les travailleurs sont assimilés à des passibles de la juridiction militaire : la grève « vaut » de cinq ans de prison jusqu'à la peine de mort ...
A Gdansk, ville occupée par plusieurs milliers de ZOMO, l'appel à la généralisation de la grève ne sera pas suivi. Les chantiers « Lénine » eux-mêmes reprennent le travail dans la journée du mereredi. Des tracts signés du comité régional de Solidarité appellent à préparer la grève pour le 10 novembre : « Le temps n'est pas encore venu pour une grève générale. Le comité de coordination régional appelle à la préparer pour le 10 novembre. La lutte pour Solidarité se poursuivra jusqu'à la victoire. » Echec de la grève? Sans doute, mais les travailleurs ne plient pas. Les journalistes présents rapportequelques-uns « Pour l'immédiat c'est fini. Nous reprenons notre souffle », disait l'un. « Cela ne signifie pas que c'est fini pour Solidarite. Il peut se passer quelque chose plus
Ice mois-ci ou bien le mois pro chain », ajoutait un autre.
VERS LA GREVE GÉNÉRALE Mais le même jour, des manifestations de soutien dans d'autres villes. A Nowa Huta, acié-
40 000 travailleurs à plus de 12 000 manifestants s'affrontent à la police. Les flies attrapés par la foule sont désarmés, deshabillés et gifflés. L'un d'entre eux tire : Bogdan Wloski, jeune ouvrier de Huta s'écroule, mortellement touché. Les travailleurs de Huta avaient décidé de préparer la grève pour le 10 novembre, mais de manifester leur solidarité
Solidarité vit et résiste. (DR) avec Gdansk dans la rue. Mais après l'assassinat du jeune ouvrier, des manifestations et des combats de rue très violents continueront pendant plusieurs jours. D'autres manifestations ont eu lieu Wroclaw, Poznan, Elblag, sans qu'il soit possible d'en établir une liste complète.
Après le 13 octobre, des grèves percontinuent : à la mine près de Rybnik (Silésie) ; à « Polar » de Wroclaw, à « Ursus » de Varsovie, où un tract signé par Zbigniew Bujak, l'un des cinq membres de la TKK, appelait à la généralisation de la grève ; à Poznan ...
En même temps, les nouveaux « syndicats » sont boycottés partout : 11 adhésions à l'imprimerie « Révolution d'Octobre » de Varsovie, qui emploie plusieurs milliers d'ouvriers, 90 à « Ursus » de Gorzow sur 5 000, 33 sur près de 10 000 à la fabrique de camions FSC de Lublin, 20 sur 9 000 à WSK de Swidnik, 100 sur 40 000 à Nowa Huta, où le nouveau « syndicat » dispose désormais de la radio d'entreprise et de locaux.
Dans tout le pays, les préparatifs pour la grève générale du 10 novembre vont bon train. Ils se manifestent par la mise sur pied des comités clandestins préparatoires de la grève, par des débrayages et des ralentissements de cadences, par des manifestations. L'épreuve de dont la grève de Gdansk était le premier signe, continue en Pologne. Car les travailleurs sont de plus en plus nombreux à penser - comme l'ont affirmé dans une déclaration neuf dirigeants de Solidarité internés au camp de Bialoleka - qu'il faut « conquérir l'entente sociale par la force » et que la grève générale, à condition qu'elle soit préparée tant sur le plan matériel que politique, est la seule perspective stratégique qui s'offre à Solidarité.
Dans cette nouvelle étape de leur lutte, les travailleurs polonais auront plus que jamais besoin du soutien actif du mouvement ouvrier international. C'est ce que nous devons accroître et développer aujourd'hui. Car l'enjeu est de taille et dépasse les seules frontières de la Pologne : leur lutte pour les droits démocratiques, pour les libertés syndicales, pour une République autogérée fondée sur la socialisation des moyens de production et leur gestion par les conseils ouvriers, est une lutte pour le socialisme, et c'est notre lutte. Leur victoire sera un formidable encouragement pour d'autres victoires, mais leur échec serait aussi le
Cyril SMUGA Paris, 17 octobre 1982.