Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

POLOGNE

Mis hors-la-loi, Solidarité prépare sa riposte

· Inprecor n° 136, 8 novembre 1982 · p. 3-5 · 2 944 mots

Jacqueline Allio était le pseudonyme de Jacqueline Heinen, membre de la direction internationale dans les années 1980, responsable du travail femmes et du travail sur la Pologne.

Pologne Syndicalisme

Mis hors-la-loi par Jaruszelski,

Solidarité prépare sa riposte l'appel (1) qu'elle avait lancé au lendemain de la mise A direction clandestine de Solidarité vient de préciser

/hors-la-loi du syndicat, nationale prévue le 10 novembre ne sera pas de quatre, mais de Claude SEVRAC Jacqueline ALLIO

Cet appel est important car la grève des chantiers navals de Gdansk avait mis en lumière le manque de coordination du mouvement clandestin à l'échelle nationale. La direction régionale de Solidarité soutenait, pour sa part, l'action des ouvriers des chantiers, démarrée dès le 11 octobre au matin, mais la TKK était restée silencieuse, alors que des grèves de solidarité éclataient dans plusieurs régions du pays et que les travailleurs de la plus grande entreprise polonaise - l'aciérie Nowa Huta de Cracovie - décidaient d'organiser, le 13, une manifestation de soutien. La classe ouvrière attendait un signe de la TKK sur la conduite à suivre : étendre le mouvement de grève ? Organiser d'autres formes d'action de soutien ?

L'appel tardif lancé par Zbigniew Bujak demandant aux travailleurs d'observer une grève sur le tas analogue à celle de Gdansk resta sans effet, car il commença à circuler alors que les ouvriers des chantiers avaient repris le travail, convaincus que leur lutte était restée isolée. La coupure des communications et la décision de la Junte de militariser l'entreprise avait eu raison de leur détermination.

Dans la plupart des régions, les travailleurs ont exprimé leur désarroi, et souvent leur colère, devant le manque de coordination du syndicat clandestin. Leurs doutes aussi, quant à la possibilité de réussir une action d'envergure le 10 novembre, si la direction se montrait aussi timorée et incohérente dans les directives qu'elle donnait.

LE REFUS DE L'INTIMIDATION

Ce n'est pourtant pas la combativité de la classe ouvrière qui est en cause. Les explosions de colère qui ont eu lieu dans tout le pays, l'assistance massive d'environ 30 000 personnes aux obsèques du jeune ouvrier tué par les ZOMO durant la manifestation du 13 octobre à Nowa

Sont, au contraire, montré la détermination de la population laborieuse, son refus de plier et, bien souvent, sa volonté d'en découdre avec les forces de l'ordre.

On notait un saut qualitatif dans la dans tout le pays, en durcissant le ton: la grève de la Pologne. Et prévues du 13 au 17 conscience de beaucoup de travailleurs au lendemain de la délégalisation de Solidarité. L'idée même d'« entente nationale » était explicitement remise en cause par plus d'un qui y croyait encore la veille. Comment penser qu'on pourrait jamais « s'entendre » avec cette minorité de bureaucrates en uniforme, incapables d'autre chose que d'une escalade dans la violence et la répression pour se maintenir au pouvoir ?

L'ampleur du boycott des nouveaux syndicats durant les deux premières semaines suivant l'adoption de la loi a d'ail-

CDN

" A suivre », titre d'un bulletin clandestin de Solidarité. (DR) leurs confirmé que les travailleurs n'étaient pas prêts à se laisser intimider.

Les « ruses » des autorités soulignant que dans certains cas, comme à Nowa Huta, ce sont d'anciens membres de Solidarité qui se sont portés à la tête du nouveau syndicat, n'impressionnent pas grand monde. « Un pauvre type qui s'est fait avoir par la SB » (police secrète), tel était le genre de commentaires qui jaillissait spontanément à l'écoute du journal télévisé annonçant cette « grande nouvelle ». En revanche, c'était l'éclat de rire lorsqu'on apprenait que telle militante de Solidarité sollicitée par un de ses collègues pour adhérer au nouveau syndicat de son entreprise lui avait répondu hors d'elle-même : « Va te faire foutre et achète-moi plutôt des chaussures pour l'hiver ! »

Il y a tout à parier que le boycott sera massif - du moins durant les premiers mois - et qu'on assistera bien au« réfé-

POLOGNE huit heures. Elle sera suivie le lendemain par des manifestations marquant l'anniversaire de l'indépendance de nouvelles manifestations de rue sont décembre. rendum » national auquel appelait la TKK le 9 octobre, un référendum « dont les gouvernants ne seront pas en mesure de falsifier les résultats (2) ». La presse officielle se montre d'ailleurs inquiète des premiers résultats. A côté des articles apologétiques vantant à longueur de colonnes les mérites de ces nouveaux syndicats, si « démocratiques » et si « indépendants », certains éditoriaux, tel celui de Zycie Warszawy du 15 octobre 1982 laissaient percer leur préoccupation devant la maladresse des rédacteurs qui tentent de faire croire, « tout à fait dans l'ancien style, que dans le pays tout entier, d'une façon spontanée, massive et enthousiaste, des comités fondateurs des nouveaux syndicats se mettent en place . De telles informations « souvent fausses éveillent la méfiance et ne peuvent qu'irriter l'opinion publique ».

Toutefois, le caractère massif du rejet des nouveaux syndicats, que reconnaît implicitement l'éditorialiste de Zycie Warszawy, et la combativité même des travailleurs ne suffisent pas à effacer le scepticisme de nombre de ces rédacteurs quant à la capacité du syndicat clandestin de mener à bien dans l'immédiat des actions d'envergure, coordonnées à l'échelle nationale.

LA CONSTITUTION DU MKO « Une de nos plus grandes faiblesses, c'est le manque de liens non seulement régional, mais local et de l'entreprise elle-même », affirme un militant actif de Solidarité, au lendemain de la délégalisation du syndicat. Cette situation explique notamment que le nombre de militants versant des cotisations régulières au syndicat ait notoirement diminué depuis le début de l'année. Si les ouvriers contribuent généreusement aux collectes destinées à des buts spécifiques tels que l'aide aux familles des emprisonnés ou des malades, ou au paiement des amendes résultant des arres-

1. La commission provisoire (TKK) de Solidarité (direction clandestine) a publié le 9 octobre un «Appel à la grève pour le 10 novembre » (cf. Inprecor numéro 135 du 25 octobre 1982).

2. Voir l'Appel de la TKK du 9 octobre.

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tations après les grèves ou les manifestations, le pourcentage de ceux qui comprennent l'importance de financer régulièrement les activités et l'appareil clandestin ne dépasse guère 10 % des membres de Solidarité dans une région comme Varsovie et 5 % en Silésie.

« Un des gros problèmes auxquels on est confronté, poursuit le même militant, c'est celui de la sécurité. A Varsovie, on vient à nouveau d'arrêter en une semaine une quinzaine de personnes jouant un rôle déterminant pour l'existence quotidienne de la presse clandestine et des liens interentreprises. Chacun se méfie de son voisin, car la SB a prouvé depuis des mois qu'elle faisait un travail systématique d'infiltration et qu'elle était capable de tendre des filets et de procéder à des arrestations collectives, une fois qu'elle pensait tenir un réseau. Beaucoup d'entre nous n'acceptent de travailler qu'avec des gens qu'ils ont connu avant le 13 décembre. Compte tenu des arrestations innombrables qui ont eu lieu ces derniers temps, cela restreint d'autant le champ d'action et complique le travail de coordination. »

Sans tomber dans une vision défaitiste de certains articles de la presse occidentale traçant un tableau plus que sombre de l'état du mouvement de résistance, en raison même de cette « psychose policiègrandi dans les cercles de militants, ouvriers comme intellectuels. Et ce n'est pas sans implication sur les capacités d'action du mouvement dans son ensemble.

Dès lors, l'initiative d'ouvriers de grandes entreprises qui ont constitué une Commission interrégionale de défense de Solidarité (MKO) voici deux mois, pour mettre en place les structures organisationnelles permettant d'assurer la circulation des informations et l'homogénéisation des de lutte, apparaît comme d'autant plus importante pour tenter de surmonter la coupure existant jusqu'ici entre les différentes régions.

Cette commission, composée de militants mandatés pour diverses instances régionales ou nationales de Solidarité 1981, précise ne pas vouloir se substituer à la direction élue du syndicat, mais souligne la nécessité de changer de méthodes de travail et d'élaborer collectivement un r dans le tata pour pa te de ne de la si landestine gu le e des exigences des travailleurs. Les déclaraduites assez systématiquement. La mise

*pont une diene

TKK qui de la part des ouvriers aspirant à une meilleure coordination de leurs initiatives, convaincus qu'ils ne pourront vaincre en s'engageant dans des luttes dispersées.

LE COUT DE LA RÉSISTANCE « Si on entre en grève pour se faire militariser le lendemain sans réaction des autres entreprises, ce n'est vraiment pas la peine », affirme un ouvrier du sud du pays. La plupart des travailleurs qui s'expriment dans ce sens se montrent conscients qu'il est d'autant plus dangereux de poursuivre sur la voie des actions ponctuelles que la répression qui s'ensuit coûte cher. Trop cher. Chaque grève se solde par des dizaines ou des centaines de licenciés, comme ce fut le cas à Gdansk après la grève des 11 et 12 octobre. Chaque manifestation se traduit par des dizaines ou des centaines d'arrestations, comme à Cracovie la semaine du 11 au 17 octobre. Beaucoup sont relâchés après 48 heures, mais avec des amendes allant de 10 000 à 40 000 zlotys. Comment payer une pareille somme lorsque les salaires les plus bas se situent encore en-deçà de 6 000 zlotys? Il faut avoir recours à la caisse syndicale ou à l'argent envoyé de l'Occident pour aider le mouvement clandestin. Mais c'est d'autant

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moins d'argent pour le fonctionnement quotidien du syndicat, qui coûte très cher lui aussi, vu la nécessité de s'approvisionner au marché noir pour acquérir l'indispensable (papier, stencils, enere, etc.) En outre, combien ne seront pas relâchés, passeront en procès, écopant de peines de plusieurs années de prison pour venir grossir les rangs de ceux qui ont déjà été condamnés (plus de deux mille à la fin du mois d'août, le double peut-être aujourd'hui). Les conditions de détention sont déplorables. Un nombre incroyable d'internés relâchés cet été sont malades, souvent gravement, après neuf mois « seulement » de détention et de sous-alimentation. Les récits de sévices et même de tortures sont de plus en plus nombreux dans les colonnes de la presse clandestine.

On ne saurait donc traiter à la légère les conséquences d'actions spontanées qui témoignent certes du courage de la classe ouvrière polonaise et de son opposition absolue au régime en place, mais qui ne débouchent pas pour autant sur une vic-

Pourtant, les voix ouvrières ne manquent pas dans la presse clandestine pour affirmer qu'il faut passer à un stade supérieur de la lutte. « La patience des gens est à bout, les pressions dues à la pauvreaugmentent et engendrent lespoir qu'on en finisse avec le pouvoir. Les événements de ces derniers mois montrent que la résistance passive tend à se transformer en résistance active », (3). « L'objectif du syndicat Solidarité est inscrit dans le programme adopté à Gdansk : une République autogérée. Seule l'autogestion permettra à ceux qui n'ont pas le droit à la parole aujourd'hui et qui ne sont pas chez eux, de se sentir les maitres dans leur pays et de commencer à vivre dignement », dit un autre (4). « Ce n'est pas un hasard si la République autogérée a fait l'objet des attaques communistes. C'est bien d'une lutte pour le pouvoir dans ce pays qu'il s'agit, pour le pouvoir exercé par la société et non par un petit groupe d'idéologues. Un tel objectif pose immédiatement la question de l'affrontement. Quand la société parviendrat-elle à un degré de maturité suffisant ? Quand l'ennemi sera-t-il suffisamment faible ? C'est difficile à dire aujourd'hui. Pour juger de la maturité de notre peuple, il faut se poser la question suivante : quel est le maillon faible de ce système, point auquel il faut s'attaquer pour qu'il s'écroule enfin ? Sans aucun doute, ce point-là, c'est le pouvoir lui-même. Ce qui a représenté la menace principale pour les communistes durant toute la période depuis août, ce fut la menace de voir le pouvoir leur échapper des mains, et la grève active représentait pour eux un défi ouvert. C'est pour défendre leur pouvoir qu'ils ont eu recours à la force. Et le deuxième point important pour l'ennemi, c'est justement qu'il détient la force, tant sur le plan économique que militaire. (5) »

Ces militants-là sont donc conscients qu'il faut préparer une telle épreuve de force, tout comme l'ouvrier affirmant, plus haut, son scepticisme sur l'efficacité de grèves ou de manifestations dispersées, _ et qui ajoutait pourtant : « Mais si on arrive à coordonner notre action, si la grève du 10 novembre ne se limite pas à quelques boîtes ici et là, si on est capable de montrer qu'on peut paralyser ce pays pour quelques heures, alors il faut y aller sans hésiter, car ce sera un premier pas pour créer un rapport de forces obligeant le pouvoir à concéder ce qu'il refuse au-

PRÉPARER L'AFFRONTEMENT Le récent appel de la direction clandestine proposant un calendrier des initiatives en vue de la préparation d'une grève générale au printemps prochain répondra à leur attente, pour autant qu'il se double rapidement de directives et d'initiatives concrètes permettant une réelle coordination de la lutte. Car beaucoup d'ouvriers ne se satisfont plus des déclarations écrites, et les plus radicaux ont même souvent une appréciation des rythmes beaucoup plus prudente que celle de la TKK prétemps. Ils mesurent tout le reste à parcourir pour mettre en place, contexte de la clandestinité et avec tous les obstacles que cela suppose, les structures régulières du syndicat au niveau de l'entreprise, les moyens de liaison entre les entreprises, les villes et les régions, toutes choses indispensables pour faire face aux tâches les plus urgentes de l'heure : la circulation de l'information, l'organisation d'actions réussies donnant un minimum de prise aux militaires pour réprimer les « meneurs », la préparation de l'autodéfense des usines, le travail en direction de l'armée pour gagner soldats à la cause des ouvriers, etc.

Autant d'objectifs dont il a beaucoup été question dans la presse clandestine depuis dix mois, mais qui n'ont encore trouvé que très peu de concrétisation. Ces ouvriers se disent d'autre part conscients que les conditions économiques déjà si difficiles pour la classe ouvrière ne pourront qu'empirer avec les mois d'hiver. Cela pourra susciter des explosions de colère.

Mais pour le gros de la population laborieuse, la détérioration des conditions de vie risque plutôt d'avoir un effet contraire. Car la prise de conscience que c'est bien la question du pouvoir qui est en jeu incite d'autant plus à la prudence. Savoir qu'une grève « vaut » un licenciement ou des années de prison ne peut rester sans conséquences à terme, sur un père ou sur une mère de famille qui gagne de 6 000 à 8 000 zlotys par mois et paie un œuf 25 zlotys, un kilo de viande 300 à 400 zlotys, et une paire de chaussures 3 000 zlotys sur le marché officiel (à condition d'avoir les tickets nécessaires, ce qui n'est pas le cas la plupart du temps), et 6 000 à 7 000 zlotys au marché noir.

La nécessité de se préparer à un affrontement, de savoir où l'on va, comment on y va et avec quoi en mains, est donc une question de plus en plus fréquemment soulevée par les travailleurs combatifs.

Un des autres problèmes qui revient sans cesse dans les discussions a trait au contexte international dans lequel se déroule la lutte. La menace de l'intervention soviétique, si elle est présente dans tous les esprits, agit beaucoup moins que par le passé comme un obstacle à la discussion sur la question du pouvoir et sur la perspective d'un affrontement avec la Junte militaire. En revanche, les interrogations sur l'attitude qu'adopteront les travailleurs des autres pays de l'Est sont très présentes. Le sentiment que le destin de leur révolution tient en grande partie à l'extension de leur lutte et au soutien qu'ils recevront à l'échelle internationale est, chez les travailleurs polonais, beaucoup plus important que par le passé.

S'il est impossible de prédire aujourd'hui ce qui se passera dans les pays de l'Est, nous savons néanmoins ce que nous pouvons et devons faire au sein du mouvement ouvrier occidental. L'écho de la manifestation de 20 000 personnes à Paris et celle de 40 000 à Rome après la délégalisation de Solidarité a été immense en Pologne. L'appel des syndicats italiens aux organisations ouvrières européennes à s'engager dans une action unitaire de soutien aux ouvriers polonais - appel largement retransmis par les radios occidentales en Pologne - a, lui aussi, suscité beaucoup d'espoir chez ceux qui en ont

L'appel de la Coordination des grandes entreprises de Varsovie, que nous publions ci-après, est adressé pour la première fois non seulement aux syndicats, mais aux partis ouvriers occidentaux. Nous devons tout faire pour le propager et répondre à l'attente de ceux qui nous

Les dates fixées par la direction de Solidarité pour la mobilisation en Pologne dans les semaines à venir doivent rythmer nos initiatives et représentent un levier pour impulser la solidarité la plus large. Les actions peuvent aller depuis des manifestations jusqu'à des grèves de solidarité d'une heure, en passant par la proposition de verser une heure de salaire pour soutenir Solidarité hors-la-loi, ou par l'organisation de meetings et de réunions d'informer les travailleurs occidentaux des véritables buts de la lutte des difficultés et des progrès du mouvement dans sa bataille contre la minorité au pou-

A l'occasion des 10 et 11 novembre, à l'occasion du 13 décembre, « anniversaire » du coup de force de Jaruzelski, le mouvement ouvrier occidental, et les marxistes révolutionnaires en particulier, doivent faire savoir aux travailleurs polonais qu'ils sont à leurs côtés et qu'ils les soutiendront à chaque pas du combat sans merci qu'ils ont engagé.

Claude SEVRAC Jacqueline ALLIO 29 octobre 1982. 3. DRUK, bulletin clandestin de Varsovie, 6 octobre 1982.

4. Kierunki numéro 21, 22 septembre 1982.

5. Ibid.

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