Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

BOLIVIE

La longue évolution du mouvement paysan

· Inprecor n° 137, 22 novembre 1982 · p. 25-26, 26 · 1 556 mots

Pérou et Bolivie Syndicalisme

La longue marche du mouvement paysan

Le rejet du Pacte militaires-paysans et le soutien aux luttes ouvrières marquent un tournant dans l'attitude de la paysannerie bolivienne

La gestion de la COFADENA par les mi- priété foncière est partiellement différen-

INTERVIEW de plusieurs dirigeants paysans du Mouvement indien Tupac Katari (MITKA), du département de La Paz (1), publiée à la suite de cet article, a été réalisée en octobre dernier en Bolivie pour Inprecor. Serge ROMAND

Pour comprendre la situation du mouvement paysan bolivien, il faut tout d'abord se reporter à la révolution de 1952 et au décret de la réforme agraire du 2 août 1953, qui a entraîné une distribution massive de terre aux paysans.

Dès la révolution de 1952, le Mouvement nationaliste révolutionnaire (MNR) de Victor Paz Estenssoro, formation populiste bourgeoise, a tout fait pour s'appuyer sur le mouvement paysan, lui accordant des concessions pour le séparer et l'opposer mouvement ouvrier. Le MNR a donc recherché une implantation paysanne pour faire contrepoids au développement de l'organisation et des mobilisations ouvrières.

Pour contrôler le mouvement paysan, le MNR l'a organisé autour d'un réseau de dirigeants à sa solde, de « caciques », de chefs locaux, s'appuyant sur eux pour maintenir son audience dans ce milieu. Parallèlement, il a pris toutes les mesures nécessaires pour supprimer les milices paysannes et a engagé une vigoureuse anticommuniste qui, à l'épocampagne que, a souvent pris la forme d'une campagne anti-trotskyste, sur le thème : « Les communistes veulent nous prendre la ter-

LE PACTE MILITAIRES-PAYSANS

A la suite du coup d'Etat militaire dirigé par le général d'aviation René Barrientos, le 4 novembre 1964, a été institué en 1965 le célèbre Pacte militaires-paysans. Ce Pacte, qui va surtout se développer après la défaite de la guérilla d'Ernesto « Che » Guevara en 1967, a été présenté dans le cadre d'une double campagne de mobilisation : « En défense de la nation bolivienne » et contre une prétendue « agression communiste » d'une part, et en faveur de « la défense de la terre contre les communistes » d'autre part. Le Pacte militaires-paysans a connu un certain succès. Les organisations paysannes indépendantes ont été liquidées. Des organismes directement liés à l'Etat et à l'armée ont été mis en place dans les campagnes. Ainsi en est-il de la COFADENA, sorte de société d'Etat contrôlée par l'armée, qui avait pour objectif de réaliser des infrastructures comme les chemins, les points d'eau, les postes sanitaires, etc. litaires leur a ainsi permis d'effectuer de nombreux détournements de fonds publics. Ce Pacte s'est aussi appuyé sur les « caciques », dirigeants de communautés paysannes collaborant avec le pouvoir militaire, qui, très souvent, ne sont même pas des paysans, mais des gens de la ville fonctionnarisés et qui gèrent cette véritable institution qu'est le Pacte militaires-paysans.

Le succès de l'opération du général René Barrientos reflète certes le faible niveau de conscience politique de la paysannerie à cette époque. Mais il est aussi partiellement explicable du fait de la personnalité même du général Barrientos, un militaire d'origine paysanne qui parle les langues quechua et aymara, majoritairement parlée par les paysans — le quechua dans les régions de Cochabamba, Potosi, Oruro, Tarija et Chuquisaca, et l'aymara dans celle de la Paz, mais aussi celles de Potosi et d'Oruro. L'impérialisme a bien évidemment soutenu fermement la politique du général Barrientos, car celui-ci constituait une carte de rechange face à la débâcle du MNR.

La tactique du Pacte militaires-paysans a été ensuite reprise par tous les régimes qui se sont succédés après la mort du général René Barrientos (Luis Adolfo Siles Salinas, général Alfredo Ovando Candia, général Juan José Torres). A la fin de la période de la dictature du géné ral Hugo Banzer (1971-1978), des affrontements vont opposer les paysans aux militaires. Le général Hugo Banzer va envoyer des troupes anti-guérilla contre les paysans. C'est à partir de là que va émerger puis se développer un lent processus de changement politique au sein du mouvement paysan. Les « caciques », qui constituent la base du fameux pacte militaires-paysans qui enchaîne les paysans aux côtés des dictatures militaires suc cessives, perdent lentement de leur autorité sur les communautés paysannes. Les paysans commencent de plus en plus à s'y opposer. La prise de conscience anti-mili-

BOLIVIE

Nous présentons ci-dessous les caractéristiques générales de la situation du mouvement paysan bolivien, telles que l'analysent nos camarades du Parti ouvrier révolutionnaire-Combate (POR-C), section bolivienne de la IVe Internationale.

répand dans taires se certains secteurs paysans, surtout dans l'ouest du pays. II faut d'ailleurs faire une différence entre la paysannerie de la région de Santa Cruz et de l'est du pays, où la structure de la pro-

ROBRE SIL

PEROU

VIE

SANTA CRUZ

PARAGUAY te, et celle de l'ouest. Les paysans ont commencé à s'opposer politiquement à la droite réactionnaire et militaire.

RÉORGANISATION

D'UN MOUVEMENT PAYSAN

INDEPENDANT

C'est au cours des années 1970 que s'est organisé le mouvement paysan sous l'impact des difficultés économiques croissantes, aussi bien en rapport avec l'augmentation des prix d'achat des produits nécessaires à l'agriculture qu'à celui de la baisse du prix de vente de la produc tion agricole sur le marché bolivien. Les dévaluations successives du peso bolivien stimulent la poussée inflationniste dont les paysans font aussi les frais.

1. Tupac Katari est le nom du chef indien qui a dirigé la révolte de 1770 contre l'occupation espagnole.

Page 26

A la fin des années 1970 se développe alors l'organisation syndicale Tupac Katari, qui tiendra son Congrès national en mars 1978. Puis, en 1979, sera créée la Confédération syndicale unique des travailleurs paysans de Bolivie (CSUTCB), qui marque une mutation significative dans l'organisation du mouvement paysan, d'autant plus que cette Confédération syndicale paysanne va s'affilier à la Centrale ouvrière bolivienne (COB), traduisant ainsi l'approfondissement de l'alliance ouvrière et paysanne. L'entrée de la CSUTCB dans la COB va aussi se traduire par l'expulsion des organisations paysannes officialistes liées à la dictature et au Pacte militaires-paysans que soutiennent les formations maoïstes boliviennes.

Expression de la radicalisation politique du milieu paysan, la CSUTCB ne reconnaît plus le Pacte militaires-paysans, elle accepte les thèses de la COB et la perspective de l'alliance avec le mouvement ouvrier, de l'alliance avec le mouvement étudiant, ainsi que la définition du rôle de la classe ouvrière dans le processus

Cela traduit une grande avancée du niveau de conscience politique alors des organisations radicales dans le milieu paysan, telles que le Mouvement révolutionnaire Tupac Katari (MRTK), membre de la coalition Union démocratique populaire (UDP) créée en 1978, et le (MITKA), officiellement constitué 1978, mais qui existait de fait depuis le milieu des années 1970.

Lors du Ier Congrès des femmes payCSUTCB, qui s'est tenu en janvier 1980, a été affirmée la nécessité de l'indépendance face au gouvernement bourgeois, pour la libération nationale et le socialisme, qui devait se fonder sur une alliance ouvrière, étudiante et paysanne. Le ler Mai 1980, un cortège paysan impressionnant par son nombre et sa combativité participait, derrière les banderoles de la CSUTCB, à la manifestation des travailleurs appelée par la COB à La Paz.

Cortège de la centrale syndicale des paysans boliviens le ler Mai 1980 à La Paz. (DR)

Cette évolution politique du milieu paysan s'est traduite par les résultats enregistrés, aussi bien par le Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR) que par le Parti socialiste-Uno (PS-1) dans certains ces partis ont capté l'expression électorale du milieu paysan aux dépens du Mouvement nationaliste révolutionnaire-Historique (MNR-H) et des formations traditionnellement influentes dans ce milieu. Cela marque une rupture partielle, mais néanmoins importante, du milieu paysan avec les formations bourgeoises traditionnelles.

L'ALLIANCE OUVRIERE ET PAYSANNE

DANS LES GREVES DE MINEURS

Le rôle des paysans a été décisif dans la lutte contre la dictature issue du coup d'Etat militaire du 17 juillet 1980 : grèves de la faim, blocage des routes, luttes pour de justes prix pour leurs produits agricoles ... La convergence, dans la dernière phase de la lutte contre la dictature, de l'action paysanne avec la mobilisation ouvrière, marque un tournant politique important. Evidemment, le développement de la conscience et de l'organisation politiques est inégal dans le milieu paysan. Les expériences les plus avancées se situent dans le nord des départements de Santa Cruz, de Cochabamba et de La Paz.

L'alliance ouvrière et paysanne s'est enfin concrétisée dans les régions minières lors des grèves ouvrières. En effet, les militaires ont l'habitude de procéder à l'encerclement des mines, de couper l'eau et l'électricité et d'interdire l'apprisionnement en nourriture. Ce blocus vise à faire céder, par la faim, les mineurs souvent retranchés dans leurs mines et inexpugnables du point de vue militaire.

Lors des récentes grèves dans les mines, les paysans ont apporté leur soutien aux mineurs et ont réussi à rompre l'encerclement militaire en leur assurant l'ar-

Page 26

rivée de l'approvisionnement en nourriture. Il y a donc eu là une véritable collaboration pratique entre la classe ouvrière et les paysans. d'eux-mêmes assuré les communications entre les différentes mines en grève, faisant passer, de communauté paysanne en communauté paysanne, les messages destinés aux différents centres miniers.

La conscience paysanne s'est donc élevée et a évolué, passant d'une lutte pour la terre à un combat d'ensemble pour les conditions de vie, et à l'alliance avec les travailleurs sous la forme d'une alliance avec la COB, comme élément indispensable de l'unité ouvrière paysanne pour la libération nationale et sociale.

Serge ROMAND Octobre 1982.

Une erreur sur cette page ?