"La solidarité peut et doit rendre impossible une intervention"
de retour des zones contrôlées par le FMLN
ORS de la récence offensive du FMLN (cf. Inprecor numéro de bre 18, organisation de la -
- poste des forces de la dictature a été la conséquence directe du voyage à San Salvador du sous-secrétaire d'Etat américain à la Défense, Fred Ikle, et du commandant des forces américaines basées à Panama (commandement Sud), le général
Wallace Nutting, deux personnalités qui se sont également rendues au Honduras. Ce sont eux et leurs conseillers qui ont organisé la contre-offensive militaire gouvernementale à partir du
10 novembre, qui mobilisa entre 7 000 et 9 000 soldats dans la région de San Miguel et du Morazan, et 2 000 à 3 000 soldats dans le Chalatenango, pendant que les forces aériennes salvadoriennes bombardaient ces régions.
Deux faits nouveaux importants ont marqué cette contre- offensive : la mobilisation de troupes honduriennes près de la frontière avec le Salvador et l'utilisation de méthodes d'intoxication propres à la guerre psychologique.
D'après la revue Inforpress Centroamericana du 25 novembre 1982, éditée à Ciudad Guatemala, « entre 1 000 et
1 500 soldats honduriens, appuyés par l'artillerie lourde, ont été déplacés vers la région de Guarita (Lempira) et la zone frontalière avec le Morazan, prétendument pour "empêcher le passage d'étrangers sur le sol de la patrie". » Selon Radio
Venceremos, des escarmouches se sont même produites entre les forces du FMLN et les soldats honduriens, faisant 20 victimes parmi ces derniers.
« LA GAUCHE » : - Comment as-tu pu participer à la lutte du Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN)
du Salvador ?
Mare INGELBRECHT : - J'ai travaillé dans les services de santé des régions contrôlées par la résistance. Ces régions comptent environ 100 000 personnes que l'on pourrait en fait considérer comme des réfugiés qui seraient restés dans leur propre pays. Par la force des choses, on faisait aussi de la médecine militaire : soins
... Une part imaux blessés, opérations, portante de mon activité était consacrée à l'éducation des gens. On y attache beaucoup d'importance : tous ceux qui ont certaines connaissances doivent les transmettre aux autres.
- Peux-tu brièvement raconter les événements survenus pendant ton séjour ?
- A mon arrivée en avril 1981, on était encore traumatisé par l'échec l'offensive de janvier. Je suis arrivé dans une région qui n'était pas tellement bien structurée : l'armée du peuple était plutôt une milice, les militaires n'étaient pas encasernés, ils ne recevaient pas d'entrainement. Les gens ne se groupaient que pour résister lors d'attaques gouvernementales. Mais en mars 1982, il y a eu une offensive puissante de la résistance et
Entretien avec Marc Ingelbrecht dernières semaines, la cial - Salvador Cayetano Carpio retour d'un séjour par les forces du cela n'a été possible que grâce à une année d'entraînement politique et militaire. L'expérience avait montré qu'il fallait disposer d'une vraie armée du peuple et que la population tout entière devait
C'est aussi pendant cette période que s'est créée dans toutes les régions libérées une sorte d'organisation populaire tenant en main tout le pouvoir.
- Décris-nous l'organisation interne d'une de ces régions libérées.
- Un village a ses responsables pour la production, les soins de santé, l'éducation et la justice. Ils sont élus par un conseil du peuple auquel participe toute la population de plus de 15 ans. Et c'est aussi par ce « conseil » que sont prises toutes les décisions. Tout y est réglé : les campagnes de médecine préventive, l'éducation, la justice. Toutes les terres sont propriété de la communauté villageoise et sont cultivées en commun. Dans chaque village existe une milice du peuple responsable de la défense du village. Cette milice est en réalité tout à fait indépendante de la vraie armée du peuple qui, elle, possède une structure militaire.
- Le but est-il d'étendre systématiquement les régions libérées jusqu'à qu'elles couvrent le Salvador tout entier ?
EL SALVADOR
Par ailleurs, on peut difficilement interpréter autrement que comme le résultat de l'aide américaine en matière de guerre psychologique l'apparition de Radio Reorientacion.
Inforpress Centroamericana précise que
"mystérieuse"
mettre sur une fréquence proche de celle de la radio rebelle
Venceremos, en émettant des messages démobilisateurs tendant à miner le moral des insurgés. Après avoir essayé de semer la division dans les rangs rebelles en assurant qu'un groupe de guérilleros, membres du FMLN, s'opposait aux négociations proposées par le FDR-FMLN, l'émission invita les guérilleros â
"déposer les armes parce que l'ennemi nous bat". Finalement, la semaine passée, la radio annonça que le commandant Mar-
-, l'un des commandants guérilleros salvadoriens les plus prestigieux et charismatiques, était tombé au combat. Radio Venceremos a démenti la mort du dirigeant rebelle et mis en garde ses partisans contre les
"émissions contre-révolutionnaires et provocatrices"
"partie des plans agressifs contre l'Amérique centrale". »
Sur l'organisation des forces du FMLN dans les « zones libérées » comme sur les risques de régionalisation du conflit, nos camarades de la Gauche, organe de la Ligue révolutionnaire des travailleurs (LRT), section belge de la IVe Internationale, ont interviewé Marc Ingelbrecht, un militant belge de d'un an et demi dans les régions contrôlées
FMLN. Nous reproduisons ci-dessous son
-Il y a deux raisons qui justifient l'existence d'une région libérée. Premièrement, comme base pour la guérilla et, deuxièmement, comme base pour l'édification d'une société nouvelle. C'est dans ce sens qu'on peut dire qu'à longue échéance le Salvador deviendra un grand territoire libéré. La tactique du Front dé mocratique révolutionnaire (FDR)-FMLN se base maintenant aussi bien sur la conquête politique d'une région que sur sa conquête militaire.
Le fait est que beaucoup de gens trouvent leur motivation directe pour la lutte dans le fait qu'un membre de leur famille a été assassiné par l'armée. Le
FDR-FMLN essaie d'expliquer qu'on ne se bat pas seulement contre cette armée parce qu'elle a tué une mère ou un frère, mais parce qu'elle défend un système de répression et d'exploitation. On explique aussi que ce ne sont pas les soldats de l'armée gouvernementale qui sont les ennemis, mais bien les grands propriétaires terriens et le gouvernement. Nous savons que dans l'armée gouvernementale il y a beaucoup de soldats qui aimeraient passer de notre côté si la possibilité se pré sentait. On explique done comment donner cette chance à ces soldats. Une des meilleurs armes du FMLN est encore le mégaphone. Avec ces haut-parleurs, des résistants s'approchent des casernes et disent aux soldats comment faire pour passer de l'autre côté.
- Ça réussit ? - Un quart de l'armée de la résistance est composée de transfuges et la moitié à peu près de son armement provient de l'armée gouvernementale, soit apporté par les soldats ex-gouvernementaux, soit récupéré comme butin. L'armée gouvernementale risque d'éclater d'un jour à l'autre. La répression qui y règne est trop forte. Les soldats qui passent chez nous racontent des histoires terribles : celui qui ne se plie pas complètement devant les chefs est un homme mort. Les permissions ne sont plus accordées aux soldats, car on sait qu'après ils ne reviennent
- Cela doit quand même avoir des conséquences pour les chances de survie de la Junte. Quelle est encore sa puissance, mis à part ses liens avec les Etats-Unis ?
— En théorie, ce n'est plus une Junte, mais (rire) un gouvernement élu démocratiquement. Immédiatement après les élections de mars 1982, le gouvernement se trouvait très renforcé parce qu'il avait formé une coalition étroite avec l'extrême droite afin de museler les démocrates-chrétiens. C'est alors qu'ils ont essayé de remporter à nouveau une victoire militaire. Ils ont même affirmé que la résistance n'était plus en état de repasser à l'offensive. Mais l'offensive du FMLN d'octobre 1982 a de nouveau bouleversé cet équilibre. L'armée gouvernementale a été tout simplement balayée, une tions ont été prises sans coup férir et l'armée n'a plus été en mesure de reconquérir les territoires perdus. On peut dire que dans le Nord et le Nord-Est, la campagne est aux mains des résistants et que l'armée gouvernementale s'est retirée dans les villes principales.
D'un point de vue purement salvadorien, la Junte - pardon, le gouvernement - ne s'en sort plus.
- Est-ce pour cela que le FDRFMLN a fait récemment une offre de né-
- Oui, exactement. Et au sein du gouvernement, on en discute très sérieusement. Il s'agit d'une discussion entre l'extrême droite et ceux qui sont un peu moins à droite. Le major Roberto d'Audirigeant du parti d'extrême-droite Alliance républicaine nationaliste (ARENA), et une partie du Parti de la conciliation nationale (PCN), d'extrême-droite aussi, disent : « Nous ne voulons pas de négociations ! » Les chrétiens-démocrates, sous la direction de Napoleon Duarte, et l'autre fraction du PCN désirent au contraire des négociations. Ce débat se déroule maintenant au niveau parlementaire. Mais il y a presque équilibre, 29 contre, 29 pour et 2 parlementaiqui ne savent pas encore ce veulent. Le dernier incident de parcours est que Roberto d'Aubuisson a voulu monter un coup d'Etat d'extrême-droite pour empêcher les négociations. Mais ce coup d'Etat a été dénoncé en même temps par Napoleon Duarte et par Deane Hinton, l'ambassadeur des Etats-Unis à San Salvador. La position de Roberto d'Aubuisson est maintenant chancelante et on le met tout doucement de côté. Les Américains ont toujours souhaité cela. Tout le monde sait qu'il s'agit d'un chef d'organisations para-militaires. La Central Intelligence Agency (CIA) a même essayé de le faire assassiner, tout juste avant les élections. II n'était plus une personnalité ble », même pour les Américains.
C'est dans ce contexte que le gouvernement n'a plus de poids. L'armée gouvernementale n'est plus en état d'endiguer la résistance, du point de vue politique, ce gouvernement n'a jamais tenu le pouvoir, et du point de vue économique, il dépend complètement des Etats-Unis. Le gouvernement, d'un point de vue purement national, est dans de très draps.
- Plus que jamais, les ficelles sont donc tirées par les USA ?
- Oui. En réalité, c'est l'ambassadeur américain, Deane Hinton, qui est le président du Salvador. Tout ce qui est dit sort de la bouche de Deane Hinton avant d'étre sur les lèvres de tous les députés. Il est évident que les USA ont dû maintenant militairement, les choses sont plutôt difficiles : ils ont le choix entre un deuxième Vietnam ou une nouvelle politique. C'est pour cela qu'ils diseutent de nouveau de négociations avec la résistance, avec comme préalable que le FMLN dépose les armes et participe à des élections, ce qui est tout à fait inaccepta-
Je crois qu'ils veulent à nouveau miser sur Napoleon Duarte, en tant qu'alternative politique acceptable pour extorquer un appui militaire au Sénat améri-
- Cela signifie-t-il que les USA veulent une offensive militaire essentiellement centro-américaine (donc l'armée gouvernementale salvadorienne et, éventuellement, celle du Honduras ou d'autres pays) pour retarder le plus longtemps possible l'intervention des troupes américaines elles-mêmes? Ou bien misent-ils sur les deux tableaux, l'intervention des troupes des Etats-Unis ne dépendant plus que du choix du moment le plus favorable ?
- L'intervention, elle est déjà là. On livre des armes et des munitions à l'armée salvadorienne, la CIA a tout en mains et les décisions politiques sont prises à Washington. L'étape suivante sera une intervention indirecte par Honduras interposé. Done, faire intervenir des troupes étrangères pour essayer de sauver le gouvernement du Salvador, mais aussi pour sauver la face et ne pas devoir intervenir avec les troupes US.
— D'après toi, la décision d'une intervention est donc déjà prise ?
- Oui, elle est déjà prise et ce n'est pas là une opinion personnelle. A Cuba et au Nicaragua aussi, on dit que tout est pret et mis sur papier. Il ne manque plus que la date et le cachet.
- Comment répond la résistance ? - Aussi bien au Nicaragua qu'au Salvador, on dit : « Ils veulent venir, laissez-les venir. Pour nous, il s'agit de gagner ou de mourir ! » Je pense que l'Amérique centrale est en état de pouvoir résister aux USA, mais cela implique aussi, et on y fait clairement allusion, que Cuba et le Nicaragua pourraient devenir les victimes d'une guerre nucléaire limitée. Les Américains savent que s'ils envahissent l'Amérique centrale, Cuba aidera immédiatement le Nicaragua.
- La stratégie de la résistance est-elle dirigée vers la préparation à une intervention inévitable ?
- Non. Pour le moment on navigue pour éviter une intervention. Quand on voit la patience du Nicaragua face à toutes les interventions de la contre-révolution et l'aide que Washington prodigue à celle-ci, on comprend que le Nicaragua essaie d'éviter l'intervention par des pourparlers, par des prises de position modérées, afin de ne pas provoquer les EtatsUnis. La grande patience qu'ils montrent vis-à-vis des Américains est vraiment admirable. Ils veulent certainement éviter une intervention, mais ils disent en même temps : « S'ils viennent, laissez-les venir! » Quand on se bat pour son peuple, il est normal qu'on essaie d'éviter une telle intervention, connaissant ses consé. quences terribles.
- De quelle manière la situation internationale influence-t-elle la situation en Amérique centrale ?
- Je pense qu'après les élections du 28 mars, l'action internationale de solidarité a subi un coup très grave. Les EtatsUnis sont parvenus à faire accepter politiquement le projet des élections. La presse n'a laissé passer que les nouvelles favorables, ou pas de nouvelles du tout. Cela a permis aux Etats-Unis un tas de choses inqualifiables : des tueries en masse entre mars 1982 et aujourd'hui ont pu se faire sans provoquer d'importantes pro-
L'offensive en cours actuellement, l'offre de paix du FDR-FMLN, n'ont eu que peu d'échos aux Pays-Bas, en France ou au Mexique, trois pays qui ont reconnu la représentativité du FDR. Il est donc très important de lancer une nouvelle offensive en faveur de la reconnaissance du FDR-FMLN, en faveur des négociations et contre l'intervention.
La solidarité peut et doit rendre impossible une intervention et donner ainsi aux Salvadoriens leur droit à l'autodéter-
Propos recueillis par Frans VAN VAERENBERGH Bruxelles, le 13 novembre 1982.