Les pages du roman le Premier Cercle dans lesquelles Soljenitsyne décrit Josef Staline à l'œuvre en tant que théoricien resteront comme quelques-unes des plus belles pages du grand écrivain russe. On y voit Staline travaillant laborieusement à son article « A propos du marxisme en linguistique », mettant au point ses formules dogmatiques, mais n'apercevant pas l'ange de la théologie médiévale qui se penche en souriant par-dessus son épaule.
Il est hautement improbable qu'un écrivain russe tente jamais d'immortaliser dans la littérature la manière dont Leonid Ilitch Brejnev écrivait. Aucun discours, aucun rapport, aucune des interventions de ce dernier n'a jamais eu l'ambition d'apporter quelque élément nouveau ou de clarifier quelque problème épineux posé par la doctrine du marxisme-léninisme dans sa variante soviétique. Au contraire, pendant les dix-sept années durant lesquelles il fut à la tête du Parti communiste de l'Union soviétique (PCUS), il apparut constamment comme quelqu'un qui était préoccupé, voire obsédé, par la volonté de faire apparaître qu'il n'innovait en rien. Et surtout qu'il ne faisait rien d'original par rapport à la doctrine supposée du fondateur de l'Etat soviétique, Lénine. Le titre général sous lequel Leonid Brejnev a fait paraître ses propres œuvres en langue russe est éloquent : Leninskim Kursom (Suivant le cours léniniste). Comme il le disait lors de la célébration solennelle du 100e anniversaire de la naissance de Lénine, le 21 avril 1970, dans un discours intitulé La cause de Lénine vit et triomphe, la portée de la pensée de Lénine était « tellement vaste » et sa compréhension de la marche de l'histoire était « si profonde » que les idées de Lénine et son enseignement devaient « toujours » rester le guide de l'action des communistes, en Union soviétique et ailleurs dans le monde.
Cette volonté d'apparaître comme l'élève fidèle à l'enseignement reçu, comme l'interprète par excellence des leçons de Lénine, apparaît dès le premier grand rapport présenté par Leonid Brejnev en tant que chef du parti, à savoir le rapport présenté au Comité central le 24 mars 1965 à propos des problèmes de l'agriculture, dont le but était de corriger les * erreurs » de Nikita Khrouchtchev. On ne peut se départir de la voie sûre indi-
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quée par cet enseignement, disait en substance ce rapport, parce que cet enseignement correspond aux « lois objectives » du déroulement de la vie sociale. On doit rejeter le « subjectivisme », sanctionner de manière positive ce qui est dicté par la déviation subjectiviste. Les dogmes sont « vicieux », énonçait-il enfin, parce qu'ils ne reposent pas sur l'expérience de « la vie ».
Cette volonté de se faire passer pour le bon élève, pour le fidèle interprète, était annoncée dès le lendemain de la chute de Nikita Khrouchtchev, dans un éditorial de la Pravda du 17 octobre 1964, intitulé « La ligne générale léniniste du PCUS est inébranlable » et jurant fidélité aux enseignements des XXe (février 1956). XXle Janvier 1959) et AXie (octobre 1961) Congrès du parti.
Certes, au fil des années, la référence à ces Congrès diminua progressivement en fréquence, de même que la référence à la « collégialité » dans la direction Khrouchtchev avait abandonnée, selon les griefs qui lui ont été faits lors de son élimination). Mais ce fut là plutôt l'effet de glissements successifs que d'un revirement ayant reçu facture théorique. Au contraire, chaque décision politique continua toujours à être justifiée par Leonid Brejnev par la fidélité au passé.
Sous cet angle, l'ère Brejnev contraste fortement avec celle qui l'a immédiatement précédée, l'ère Khrouchtchev. Certes, Nikita Khrouchtchev n'avait guère l'ambition de se faire passer pour un grand théoricien; il est probable que ses ambitions dans le domaine de la théorie étaient plus modestes encore que celles de Leonid Brejnev. Néanmoins, ses interventions avaient une envergure plus significative que celles du dirigeant qui vient de décision de republier celles des œuvres de Lénine qui avaient été mises sous le boisseau et d'en conseiller l'« étude », que par la décision remplacer la périodicité sacrée des plans quinquennaux par un plan de sept ans, ou par la décision de refondre totalement la structure du parti soviétique selon le « principe professionnel », l'ère de Khrouchtchev avait apporté du nouveau. Le développement d'une théorie de « l'Etat du peuple tout entier » à la place de « la dictature du prolétariat », le pari du rattrapage des Etats-Unis d'Amérique • pour 1970, construction des « bases matérielles » du llitch Brejnev boricien" ?
communisme pour 1980, l'affirmation
June société classes existerait, caractérisée par une égalité absolue dans la répartition de toutes les productions, enfin, l'idée de la fusion des soviets et des organisations sociales en une « auto-administration de la société » (Programme du PCUS adopté au XXIIe d'une autre envergure, voir d'un certain « souffle » par rapport à l'ère Brejnev.
L'ère Brejnev est, sous l'angle de la théorie, celle de la survie au moyen d'emprunts et de patchwork idéologiques.
Les emprunts idéologiques sont nombreux. Les plus connus sont ceux qui ont trait à l'abandon de la théorie de la dictature du prolétariat et à son remplacement par celle de l'Etat du peuple tout entier. Mais la différence est frappante : alors que, sous Nikita Khrouchtchev, cette formule avait (indépendamment de son caractère antimarxiste, tout Etat étant un Etat de classe) soulevé de réels espoirs dans le peuple soviétique — espoirs de démocratisation liés à la « déstalinisation » —, sous Leonid Brejnev, la même formule fut réduite à une justification pure et simple de la situation existante, tous ceux qui mettaient son existence en doute étant considérés pénalement comme de vils calomniateurs du « socialisme réel ». Ironie de l'histoire : là où Nikita Khrouchtchev recevait l'appui enthousiaste de l'ensemble des partis communistes (sauf les partis prochinois), lorsqu'il procédait à l'abandon de la théorie de la dictature du prolétariat, Leonid Brejnev dut faire face à une situation moins agréable, puisque bon nombre de PC européens ont répondu à cet abandon de la dictature du prolétariat côté cour (dans la prétendue « transition du socialisme au communisme ») par un abandon du même concept côté jardin (dans la « transition du capitalisme au socialisme »).
Le patchwork idéologique de Leonid Brejnev a consisté, face aux échéances qui rapprochaient (rattrapage des EtatsUnis, construction de la base matérielle et technique de la société communiste), à intercaler des étapes et des sous-étapes nouvelles, dans le but de repousser les échéances. C'est ainsi qu'après avoir emprunté à l'académicien Stroumiline le concept d'une « révolution scientifique et technique » (considérée comme indispensable avant le passage au communisme), le stade intermédiaire du « socialisme avancé » ou « développé » fut conçu afin de