Le mouvement ouvrier face à l'austérité obsédante, presque toutes les organisations res traditionnelles. Le mouvement de dé
A brutalité du dernier programme d'austérité du gouver-
L nement Mitterrand-Mauroy, le plan Delors, a satisfait les
/ milieux patronaux qui ont sauté sur l'occasion pour exiger encore davantage (1) ! Yvon Gattaz, président du Conseil national du patronat français (CNPF), a réclamé, au cours d'une entrevue avec le président de la République, la liberté totale de licenciement, l'allégement substantiel des charges des entreprises, le développement par tous les moyens du travail à temps partiel, la possibilité d'adapter, sans contraintes, horaires de travail et effectifs en fonction des aléas économiques.
Quant aux dirigeants des partis bourgeois, ils hésitent visiblement entre deux attitudes : soit la désapprobation globale du plan gouvernemental, ce qui leur permet de taxer la gauche d'incompétence et de l'accuser de mener une « politique de régression sociale », soit l'aveu de leur profonde satisfaction à voir le gouvernement prendre de telles mesures, ce qui leur permet de se gausser des reniements du Parti socialiste (PS) et du Parti communiste français (PCF), tout en enfonçant le clou de la fatalité de l'austérité et de l'effort. La bourgeoisie sait bien, en effet, que cette politique est tout bénéfice pour elle :
les partis ouvriers prennent la responsabilité de mesures antiouvrières et se discréditent ainsi aux yeux des travailleurs, creusant de la sorte leur propre tombe.
Du même coup, la majorité gouvernementale se trouve mise à rude épreuve, précisément sur ses points faibles. Tout d'abord, au sein même du PS, nombre de dirigeants ne taisent pas leurs critiques, ni leur appréciation générale du plan Delors, selon laquelle il est condamné à l'échec. Quant au PCF, il se trouve placé dans une situation particulièrement difficile. Contraint de maintenir le choix de sa participation au gouvernement, il se voit obligé de soutenir pleinement la politique ac-
A bien des égards, la situation sociale française depuis deux ans est apparue déconcertante. La victoire éclatante des partis ouvriers en mai et juin 1981 a conduit à une série d'événements hors du commun : un président de la République,
François Mitterrand, issu du PS, qui avait toujours condamné la constitution gaulliste de la Ve République et maintenu, contre vents et marées, la ligne d'union avec le PCF ; une majorité électorale pour les partis ouvriers sans précédent historique ; un gouvernement à majorité socialiste incluant quatre ministres communistes, ce qui ne s'était pas vu depuis la Libération (1945-1947), et ne laissant place quelques représentants potiches d'organisations bourgeoises croupions. Et cela, après vingt-trois années de règne sans partage de la droite.
COMME EN 1936 ?
Deux précédents peuvent être évoqués face à la situation ouverte par mai
1981 : celui de la Libération et celui de la victoire du Front populaire en 1936. Et, de ce fait, la référence à 1936 étant
Premières réactions ouvrières à la politique du gouvernement Mitterrand-Mauroy tale, de travailleurs. res gouvernementales. brutale politique d'austérité. politiques se sont mises à craindre - et certaines à espérer ! — une grande mobilisation ouvrière venant confirmer l'analogie historique. Pour sa part, François Ceyrac, alors président du CNPF, qui n'a jamais fait dans la nuance, n'hésitait pas à s'écrier : « La situation est pire qu'en 1936 ! »
Or, si un certain nombre de grèves et de mobilisations ont bien eu lieu, celles-ci sont restées limitées et réduites à des secteurs précis : ce fut l'action pour les 39 heures sans diminution de salaire, mais aussi la mobilisation pour imposer le remboursement de l'avortement par la Sécurité sociale et, surtout, les grandes grèves de l'automobile de l'automne 1982 et du printemps 1983, totalité des grandes usines de ce secteur clé, où les travailleurs immigrés constituent l'écrasante majorité de la main-d'œuvre (3).
Mais, paradoxalement, le bilan de ces deux dernières années est dominé par des facteurs opposés: l'absence, jusqu'à ce jour, d'une mobilisation d'ensemble de la classe ouvrière et l'inexistence d'un mouvement de fond d'adhésion des travailleurs en direction de leurs organisations ouvriè-
FRANCE tuelle. Or, celle-ci apparaît de plus en plus ouvertement comme contradictoire avec ce qu'il a défendu jusqu'à présent et ce qu'il continue à présenter comme étant ses propres propositions. En mettant en avant quelques amendements, en critiquant le recours à la procédure des ordonnances (2), le PCF s'efforce simplement de se démarquer, mais il ne parvient pas à échapper, du fait de sa présence au gouvernement, à l'évidence de sa responsabilité dans l'application de cette politique.
C'est entre le mouvement syndical et le gouvernement que les contradictions se font les plus fortes. Les directions de la
Confédération générale du travail (CGT), de la Confédération française démocratique du travail (CFDT) et de la Fédération de l'éducation nationale (FEN) apportent un soutien sans faille au gouvernement, mais le nouveau plan Delors met ces dernières en situation très difficile. Tandis que la Confédération générale des cadres (CGC) anime la fronde anti-gouvernemen-
Force ouvrière (FO), organisation très réformiste qui, malgré ses liens avec la social-démocratie se dit « apolitique », se présente depuis plusieurs mois comme le syndicat qui, au nom de l'indépendance syndicale, ne ménage pas ses critiques au gouvernement et affirme même refuser l'austérité. Et cela lui permet de marquer des points auprès de certaines catégories
Dans ces conditions, les directions de la CGT, de la CFDT et de la FEN se trouvent confrontées aux réactions, qui promettent d'être très vives, des travailleurs frappés par les mesu-
Toutes ces questions renvoient, en effet, à l'inconnue majeure de la situation, à savoir quelles seront, deux ans après le
10 mai 1981, les réactions de la classe ouvrière face à cette syndicalisation s'est poursuivi, l'affaiblissement du PCF s'est considérablement aggravé, et, après un mouvement limité d'adhé.
sions après le 10 mai 1981, le PS lui-même a vu ses effectifs stagner de façon significative. Plus nettement encore, les mesures d'austérité de juin 1982, qui introduisaient une rupture brutale avec les engagements pris jusque-là et établissaient le blocage des salaires — ce que le régime giscardien précédent n'avait pas osé faire - n'ont pas provoqué de fortes réactions des travailleurs sous forme de mobilisations et de grèves.
Ainsi, apparemment, c'est une certaine apathie qui a dominé le mouvement
Tandis que la droite multipliait mobilisations et manifestations de rue, les
1. Inprecor, numéro 148, 25 avril 1983,
* La politique d'austérité du gouvernement
Mauroy-III ». Francis Sitel.
2. La Constitution française donne le droit au président de la République de signer des ordonnances et des décrets ayant force de loi, après délibération du Conseil des ministres.
Le gouvernement demande au Parlement de donner son accord pour cette procédure sans débat sur le fond.
3. Inprecor, numéro 144, 28 février 1983.
Grève à l'usine Renault-Flins contre le licenciement de délégués syndicaux de la CFDT. (DR)
organisations étrangement silencieuses n'appelant à aucune manifestation jusqu'à ce ler mai 1983 où CGT, CFDT et FEN ont organisé des cortèges unitaires.
Est-ce à dire que le « réalisme » affiché par le gouvernement, qui veut que la politique suivie soit celle du « compromis social », autrement dit de la collaboration de classes, est partagé par la classe ouvrière ? La réalité est toute autre. Malgré les apparences d'immobilisme et de calme social, il faut comprendre que la situation fait éminemment mouvante et contradictoire, et que ces deux dernières années ont représenté une phase de maturation de ces contradictions. Plusieurs éléments spécifiques de cette phase peuvent être soulignés.
Malgré ce que Mitterrand avait qualifié d'« état de grâce » — période d'attenpar les travailleurs, des premières de la « nouvelle politique » si longtemps et une certaine distanciation critique des travailleurs à l'égard du gouvernement est apparue très tôt et s'est affirmée à partir de juin 1982. Il est clair, dans ces conditions, que le thème majeur du « rassemblement national pour une politique de rigueur », qui est celui de Mitterrand aujourd'hui, ne rencontre guère d'écho dans la classe ouvrière et ne suscite pas l'adhésion. La politique gouvernementale de compromis apparaît à une large échelle pour ce qu'elle est : une politique de cadeaux au patronat, sans que celuici, en retour, y réponde positivement en quoi que ce soit. Cette politique a d'ailleurs été sanctionnée lors des élections municipales de mars 1983 par l'échec électoral du PS et du PCF
Par contre, et là encore les municipales ont servi de test, la volonté de ne pas permettre le retour de la droite reste vigoureuse chez les travailleurs. Le capital politique dont disposent encore le PS et le PCF tient essentiellement au fait qu'ils apparaissent comme le seul rempart face à la menace du retour de la droite. C'est cela qui explique que les travaildans leur majorité, n'ont pas voulu jusqu'à présent engager une action d'ampleur, par crainte de mettre en difficulté un gouvernement en butte aux attaques de cette même droite. Et c'est cela aussi qui s'est manifesté lors du second tour des élections municipales par la remobilisation d'une partie des abstentionnistes du premier tour. Au demeurant, le seul argument dont diposent, dans les entreprises, les militants socialistes et communistes, bien incapables de défendre la politique gouvernementale, est précisément l'argument selon lequel il ne faut pas créer des difficultés au gouvernement, sous peine de faire le jeu de la droite.
La bourgeoisie, pour sa part, est pleinement consciente de cette situation. Son habileté politique consiste à préparer la chute du gouvernement, sans trop apparaître désireuse de précipiter les échéances électorales en engageant une offensifinale contre la majorité née du 10 ardemment souhaitée —, mai. Tout écart de sa part par rapport à
RENAULT FLINS
REPRESSIOR do LICENCIEME:
cette ligne s'est révélé être une erreur. Ainsi, lors des municipales, tout en s'efforçant de rester prudente, la coalition bourgeoise a formulé trop clairement, par la voix de Jacques Chirac, dirigeant du Rassemblement pour la République (RPR), ce que sont ses véritables objectifs, provoquant ainsi la remobilisation ouvrière. Le CNPF, plus malin et n'étant pas soumis aux mêmes contraintes, a su tirer les lecons de la situation et jouer habilement. Lors du débat sur la loi des 39 heures, il était monté en première ligne, pour exiger des diminutions salariales correspondantes et le ratissage des acquis, et s'était alors heurté à une forte mobilisation des travailleurs le contraignant à reculer. Lorsqu'il s'est agi de démanteler les divers systèmes d'indexation des salaires sur les prix, le patronat n'a pas réédité cette erreur et s'est en permanence abrité derrière ... les décisions gouvernementales ! Expliquant qu'il ne faisait que se plier fort civiquement à la légalité fixée par le gouvernement de gauche !
Ce petit jeu peut permettre au patrod'éviter de coûteux affrontements, tout le monde est parfaitement conscient que, quelle que soit leur prudence de langage, la droite et le patronat n'ont qu'un objectif : renverser, dès que possible, la majorité gouvernementale issue du 10 mai. De ce fait, la politique de la majorité apparaît avec de plus en plus de netteté comme une politique suicidaire. Multiplier les cadeaux au patronat en les payant de coups portés aux travailleurs et de reniements sans gloire c'est, en effet, préparer inéxorablement la défaite.
aujourd'hui centre de toutes les réflexions, et les dérigeants du PS en débattent publiquement : après la leçon des élections municipales, le fait, pour le gouvernement, d'engager une politique encore plus ouvertement anti-ouvrière ne peut qu'amplifier l'écho donné à cette préoccupation. Le thème de l'échec constitue aujourd'hui un des révélateurs de la crise très profonde qui traverse partis et syndicats. Et il nourrit une réflexion de grande ampleur parmi les travailleurs autour d'une interrogation clé : la politique menée par le gouvernement, contraire aux revendications et aux espoirs des travailleurs, menant à l'échec, quelle autre politique pourrait et devrait être engagée ?
C'est dire que loin de se stabiliser, la situation nouée le 10 mai est travaillée en profondeur par de multiples mouvements. La lutte des classes, loin d'être sublimée en un douteux compromis, constitue bien, pour reprendre l'expression de Jean Poperen, secrétaire national du PS, le directeur » des évolutions LA QUESTION CLÉ : LE REFUS DE L'AUSTERITE Certains voudraient banaliser cette situation en s'efforçant de démontrer que la victoire électorale du 10 mai 1981 n'a constitué qu'un épiphénomène dont il conviendrait de ne pas surestimer l'importance. Or, le 10 mai symbolise la force du refus de l'austérité au sein de la classe
Le rassemblement majoritaire qui s'était alors constitué s'était réalisé sur la base d'une volonté commune d'en finir avec le régime de Giscard-Barre, qui apparaissait comme responsable du chômage et de l'austérité. L'engagement de Mitterrand d'impulser une « autre politique » s'attaquant prioritairement à la question du chômage a constitué un élément décisif du succès électoral. Or, l'élan a été suffisamment puissant pour réaliser l'exploit de faire élire Mitterrand, malgré les conditions très défavorables provo-
4. Jean Poperen a utilisé cette expression dans un texte qui sera soumis au prochain congrès du Parti socialiste, dont le Monde du 28 avril 1983 a publié des extraits. Poperen y écrit entre autres : « Nul ne songe à ignorer les contraintes de l'économie (en fait, on songe surtout à ça), mais l'échec, l'échec surtout d'un gouvernement de gauche, est assuré gouvernement sacrifie ses obligations politiques aux contraintes de l'économie. (...) Notre soutien populaire s'affaiblit, le deuxième tour de mars 1983 nous a donné un sursis, et, depuis lors, la situation s'est encore détériorée. sursis sera vite épuisé et, au-delà, la chute risquerait d'être irrémédiable. »
daient infiniment plus complexes les mo- d'une diminution des salaires, et à revenquées par la division PS-PCF et le scepticisme entretenu par la direction de la CFDT.
Il est vrai, et là se situe la limite principale de la victoire du 10 mai 1981, que cet élan en faveur du changement a trouvé une traduction uniquement électorale. Les éléments de désorientation et de démobilisation liés à la rupture de l'Union de la gauche (PS-PCF-radicaux de gauche) en 1978, à l'absence de grandes mobilisations contre les plans d'austérité de Raymond Barre, n'étaient pas pour autant surmontés. De même, la polarisation depuis plusieurs années sur les échéances électorales, empêchait les travailleurs de saisir la nature exacte de la politique de la bourgeoisie dans le cadre de la crise, ne leur avait permis qu'un apprentissage limité des moyens d'y faire face. Contrairement à ce qu'on pouvait attendre, ces facteurs de démobilisation, de division et de désorientation ont continué à jouer au-delà du 10 mai 1981, alors que le bouleversement de la situation politique et les nouvelles dispositions des forces politiques par rapport au gouvernement rendalités de lutte des travailleurs. Ceux-ci se sont trouvés confrontés à une politique anti-ouvriere impulsée par ceux-la mêmes qu'ils avaient élus, d'où une situation marquée par la réflexion politique très intense des militants et des travailleurs, tandis que les capacités d'intervention directe par la lutte apparaissent réduites.
Pourtant, précisément en fonction du 10 mai 1981, de tout ce qui l'a précédé et du discours tenu par les partis ouvriers, il est clair que les travailleurs n'ont en rien avalisé l'idée que l'austérité serait un mal nécessaire. Cela signifie qu'il ne saurait y avoir de leur part, dans les conditions actuelles, d'adhésion à un projet politique de gestion de la crise. C'est pourquoi, à travers les diverses variantes des gouvernements qu'il a dirigés, Pierre Mauroy s'est toujours efforcé d'apparaître comme le défenseur d'une politique qui n'accepte pas de se plier aux impératifs capitalistes.
Le courant rocardien est le seul qui, au sein du PS, affiche un projet délimité par les « contraintes de la crise », ce qui l'amène, par exemple, à préconiser une diminution du temps de travail assortie diquer une rigueur accrue. Encore vient-il de noter que ces propositions sont le plus souvent présentées comme des remèdes efficaces au problème du chômage. L'écho réel que rencontrent ces positions passe par le relai de la direction de la CFDT, car, au sein du PS, le courant rocardien apparaît relativisé et en difficulté, même si la politique mise en œuvre par Jacques Delors est assez conforme à cette
En effet, ni le PS ni Mitterrand ne sont prêts, dans le cadre des rapports de forces actuels, à calquer leur discours officiel sur la politique réelle qu'ils mènent. Loin d'inviter les travailleurs aux sacrifices et à l'effort au nom des nécessités de gestion de la crise, ils préterent expliquer que leur politique, s'appuyant sur les nationalisations, est une politique rupture par rapport à celle du régime précédent, et que seules des difficultés conjoncturelles, telles que la faiblesse franc et le déficit du commerce extérieur, les contraignent à prendre des mesures d'exception.
Ce qui est vrai du PS l'est évidemment encore davantage de la part du PCF, dont tous les efforts tendent à expliquer « dans le bon sens », celui du change-
ment et que, malgré ses « limites », elle permet d'avancer dans la réalisation d'une « économie mixte » qui serait déjà le so-
Mais, à force de parler de « relance de l'économie », « lutte contre le chômage » et d'une « autre logique économique », les dirigeants du PS et du PCF se sont mis gravement en porte-à-faux par rapport aux masses, qui voient que leur politique concrète n'est qu'une adaptation aux exigences du patronat. Dans ces conditions, la politique d'austérité menée par Jacques Delors apparaît assez clairement comme un reniement par rapport aux engagements initiaux et comme une capitulation devant les exigences du patronat et des milieux d'affaires internationaux. Et, du coup, le soutien apporté par les directions du PS, du PCF et des syndicats dans le freinage des luttes, pour efficace qu'il soit, ne saurait être perçu comme une politique clairement définie et susceptible d'être argumentée. Il s'agit d'un appui quelque peu honteux et difficile à justifier politiquement, ce qui ne peut qu'accélérer la crise au sein de
L'ACCÉLÉRATION DES PROCESSUS EN COURS Les mois de mars et d'avril 1983 ont été marqués par la conjonction de plusieurs événements politiques qui tendent à opérer des modifications en profondeur de la situation. Celles-ci ne peuvent aller sans conséquences en ce qui concerne la conscience des masses et les organisations ouvrières. Il s'agit non seulement de l'échec de la gauche aux municipales, mais aussi du plan gouvernemental d'austérité et du changement de cap qu'il représente, ainsi que de l'entrée en action d'un certain nombre de couches sociales.
Successivement, on a ainsi vu se mettre en mouvement : les étudiants en médecine, hostiles au projet de réforme renforçant la sélection ; les internes et chefs de clinique des hôpitaux; les paysans, sur la des montants compensatoires; puis les étudiants de diverses facultés par rapport au projet du ministre de l'Education, Alain Savary. A cela, il faut ajouter une manifestation relativement massive de petits patrons, de commerçants et d'artisans qui, nettement marquée à l'extrême droite, s'est terminée par des vio-
Par rapport à toutes ces mobilisations, la droite s'est efforcée de se saisir de ces mouvements, voire de les impulser pour leur donner une dynamique d'affrontement avec le gouvernement. Dans le cas des étudiants en droit, quelques groupes fascistes, implantés dans ce milieu, sont parvenus à prendre la direction des manifestations et à provoquer des affrontements violents avec la police.
Cette agitation sociale a permis à certains commentateurs vulgariser le thème de : « C'est Mai 1968 à l'envers » ! Appréciation qui n'a pas grand sens, mais permet de créer un «climat.. auquel Mitterrand a répondu, lors de son voyage dans le Nord du pays, en invoquant « l'autorité de l'Etat » !
Ce qui est important du point de vue de la classe ouvrière, c'est que tous ces événements montrent de façon précise que la droite est à l'offensive et que, par tous les moyens, y compris celui des affrontements violents, elle est décidée à revenir au gouvernement. Face à elle, la majorité apparaît incapable d'enrayer ces répondre correctement aux mobilisations de ces diverses catégories socio-professionnelles, en satisfaisant les revendications légitimes et en opérant des clivages de classes en leur sein.
Ces facteurs politiques tendent à faire progresser parmi les travailleurs le sentiment que, tôt ou tard, il leur faudra passer à l'action. D'autant que les mesures gouvernementales d'austérité apparaissent très largement comme inacceptables.
Les réactions dans les entreprises au lendemain des ordonnances, pour éclatées et diversifiées qu'elles aient été, témoignent d'une montée en force du mécontentement et de l'affermissement du refus de l'austérité. De la capacité de la classe ouvrière à ne pas plier, mais, au contraire, à préparer la riposte, dépend de façon décisive l'évolution de la lutte dans les mois à venir.
C'est en fonction de cette appréciation que la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) s'est affirmée, depuis des l'organisation « non » à l'austérité, qui appelle à la mobilisation pour faire échec à ce plan, et qui rappelle aux députés du PS et du PCF qu'ils n'ont pas été élus pour mener une telle politique et prendre des mesures anti-ouvrières. A travers la campagne des élections municipales, autour des listes « La voix des travailleurs contre l'austérité » et la campagne menée actuellement, il s'agit de donner une expression politique centralisée et cohérente aux réactions profondes de nombreux travailleurs et mi-
MONTÉE DE LA CONTESTATION
DANS LES SYNDICATS Ces réactions commencent à se manifester dans les organisations syndicales. Le quotidien le Monde a publié, le 24 avril 1983, un article qui rend bien cette situation : « Dans un pays où le syndicalisme ne regroupe qu'à peine 20 % des salariés, rarement le malaise syndical n'a été aussi pesant et aussi grave. (...) Toutes les confédérations sont confrontées aujourd'hui au mécontentement d'une base qui n'a pas encore monqu'elle était vraiment décidée à se mobiliser contre la politique gouvernementale, mais qui attend de son syndicat encore plus de fermeté dans ses réactions. Qu'ils soient à la CGT, à la CFDT ou a FO, des militants s'interrogent: à quoi sert le syndicalisme s'il reste les bras croisés face à un plan qui, pour le moins, va faire monter le chômage ? »
Il apparaît de plus en plus nettement que ces réactions ne sont pas de simples
Akka Ghazzi, dirigeant de la CGT de Citroën entrant dans l'usine. (DR)
mouvements d'humeur ou de grogne passagère, mais l'expression consciente d'une volonté d'affirmer des positions alternatives à celles des directions confédérales. C'est ce que montre, dans la CFDT, un texte débattu par 35 syndicats intitulé « Pour une autre démarche syndicale », texte de contribution à un débat nécessaire qui défend des positions cohérentes sur ce que devrait être une orientation syndicale correcte en regard de la défense des intérêts ouvriers. Et c'est également ce qui se manifeste dans la CGT, à travers des appels de militants de Cherbourg et de Rennes, auxquels la presse a commencé à donner un écho important, et qui, eux aussi, affirment leur hostilité à l'austérité et proposent la mobilisation pour y faire obstacle. « Nous ne pouvons pas laisser appliquer (le plan d'austérité) sous un gouvernement de gauche, peut-on lire dans l'appel de Cherbourg. (...) Les travailleurs se tournent vers la CGT. Il en va de notre crédibilité, en tant que syndicat qui se veut indépendant. Nous devons riposter à la hauteur de l'attaque. (...) Nous devons exiger la suppression de toutes les mesures d'austérité et organiser une large riposte unitaire de masse et interprofessionnelle, quelles qu'en soient les formes. (5) »
Il n'est pas exclu que ces mouvements critiques par rapport aux politiques des directions confédérales tendent à se cristalliser en courants oppositionnels au sein des syndicats. C'est ce à quoi œuvrent, pour leur part, les militants de la LCR. Il s'agit, en effet, d'un enjeu décisif, dans la mesure où l'affirmation, au sein des centrales syndicales, d'une volonté de s'opposer à l'austérité signifierait que, face à la politique de collaboration de classes du gouvernement, soutenue par les directions syndicales, c'est une alternative de lutte des classes qui prendrait réellement forme. L'enjeu est d'autant plus décisif que seule une telle orientation au sein des syndicats peut permettre de sauvegarder le rôle de défense des intérêts des travailleurs du syndicalisme, et de concrétiser l'actualité d'une autre politique que celle de collaboration de classes, qui ne peut conduire les travailleurs qu'à la catastrophe.
... ET LES PARTIS Il n'est pas surprenant que les premières réactions, et les plus vigoureuses, à la politique gouvernementale commencent à se manifester au sein des organisations syndicales. Celles-ci se trouvent en effet, plus que toutes les autres, confrontées à l'austérité et, de ce fait, mises au défi d'y riposter ou de faire passer le soutien au gouvernement avant leur fonction première de défense des travailleurs. En même temps, en tant que cadres permanents de front unique, c'est en leur sein que les phénomènes de recomposition politique peuvent trouver une traduction relativement directe. Ainsi, alors que jusqu'à présent il n'est apparu, ni dans le PS
5. Le Monde, 30 avril 1983.
ni dans le PCF, de courants en rupture claire avec la politique de collaboration de classes des directions, de nombreux militants communistes et socialistes au sein des syndicats sont pleinement partie prenante de ces batailles oppositionnelles, quand ils n'en sont pas à l'initiative. En ce sens, on peut dire que ce qui se dessine aujourd'hui dans les syndicats annonce et préfigure ce qui peut se passer à terme, et sous une autre forme, dans les grands partis ouvriers : à terme, dans la mesure où de telles évolutions supposeraient une maturité plus grande des phénomènes de radicalisation et, sans doute, des mobilisations sociales et des luttes qui restent à venir; sous une autre forme, parce qu'il s'agira alors de ruptures nécessairement plus globales et brutales.
De ce point de vue, il est intéressant de relever, à titre de symptôme, la crise que connaît aujourd'hui le Parti socialiste unifié (PSU), petite organisation centriste. Le courant qui est majoritaire depuis le dernier congrès a fait le choix de passer du « soutien critique » à la participation au gouvernement, sa secrétaire nationale, Huguette Bouchardeau, devenant secrétaire d'Etat à l'environnement et à la qualité de la vie. Cette décision a provoqué une cassure au sein du courant majoritaire, et une partie de celui-ci s'est de la gauche du parti résolument hostile à ce cours politique, dénoncé comme une « dérive droitière ». Cette alliance a mis en minorité le bureau politique, et ses membres ont été contraints de remettre leurs mandats. Un congrès extraordinaire, prévu en juin, devra trancher et décider du destin du PSU. C'est une alternative sans nuance: participation au gouvernement et, à terme, ralliement de fait au PS, ou recherche d'une alternative politique et organisationnelle à la gauche réformiste.
Le PSU est un habitué des crises, mais il n'en a peut-être jamais connu une aussi claire et aussi décisive. Ce petit parti, qui a souvent été le prisme des contradictions traversant le mouvement ouvrier, montre ainsi, à sa façon, ce que sont aujourd'hui les évolutions en cours et les enjeux.
On pourrait aussi citer le cas de Rencontres communistes, regroupement de militants pour la plupart exclus du PCF, qui se sont organisés autour d'un bulletin et représentent une espèce de fraction interne-externe du PCF. Le dirigeant le plus connu en est Henri Fiszbin, ancien secrétaire de la fédération de Paris du PCF et ex-membre du comité central, exclu pour avoir refusé la rupture de l'Union de la gauche en 1978 et la politique de division qui a suivi. Ce regroupement, potentiellement riche de possibilités, a connu une évolution droitière qui, au nom de l'union, l'amène à défendre inconditionnellement le gouvernement, à se faire le chantre de l'austérité et à critiquer le PCF pour ne pas soutenir assez vigoureusement la politique gouvernementale ! Dans ce cas également, on peut penser qu'une telle évolution ne va pas sans provoquer des contradictions importantes avec beaucoup de communistes, qui voyaient dans Rencontres communistes un recours possible.
Dans le cas des grands partis, les évolutions sont évidemment beaucoup moins brutales et spectaculaires, tout du moins à l'étape actuelle. En effet, il n'y a pour l'instant aucune commune mesure entre la crise qui travaille ces partis et les expressions plus ou moins organisées qu'elle produit. Ainsi, le débat qui se développe au sein du PS n'oppose pas une orientation lutte des classes, même partielle et empirique, à celle de la direction. Il s'agit, dans un même cadre global qui est celui du compromis social, de courants qui s'affrontent sur le type de politique, essentiellement économique, à mener. A l'orientation d'austérité brutale et d'alignement sur les autres gouvernements capitalistes actuellement appliquée par Delors, le CERES (tendance du Parti socialiste) et une petite partie des mitterrandistes, autour de Christian Goux et de opposent des propositions visant à maintenir une politique quelque peu différente. Au lieu de sacrifier relance et lutte contre le chômage à la priorité du combat contre l'inflation et le déficit du commerce extérieur, comme le fait actuellement le gouvernement, ils préconisent une politique favorable à un certain protectionnisme qui supposerait la sortie du Système monétaire européen (SME) et des mesures visant à « muscler » l'industrie française ainsi provisoirement protégée. Sans doute pensent-ils qu'une telle politique serait plus en mesure de susciter un certain soutien populaire et ne présenterait pas les dangers de rupture avec les travailleurs que fait courir celle de Jacques Delors. Ce débat, qui devrait se développer dans la perspective du prodonner un large écho public aux critiques virulentes dont le plan Delors est l'objet au sein même du PS et des sphères gouvernementales. Cela signifie, pour le moins, que le prochain congrès du PS rompra avec l'unanimisme qui avait marqué celui de Valence, à la suite de la victoire électorale de 1981.
Pour sa part, le PCF continue à s'enfoncer dans une crise sans précédent, marquée par son érosion électorale, une paralysie et une désorientation militantes tout à fait impressionnantes. Après la rupture de l'Union de la gauche, la direction du PCF avait expliqué que le PS « virait à droite » et s'apprêtait à gérer la crise au profit du capitalisme. Ce à quoi elle opposait sa propre volonté de rupture avec le capitalisme au nom de « l'actualité du socialisme », que symbolisèrent les « 131 propositions » de Georges Marchais durant sa campagne présidentielle. Aujourd'hui, le PCF, après son échec électoral cinglant de 1981, se retrouve au gouvernement avec le PS et y applique une politique de collaboration de classes et de gestion de la crise.
Pour atténuer les effets les plus graves de cette situation difficile, la direction du PCF s'efforce de trouver les moyens de se démarquer du PS. Elle propose, par exemple, des « amendements » au plan gouvernemental et laisse planer la menace que les députés communistes pourraient ne pas voter la loi autorisant le gouvernement à agir par ordonnances. Ces petites manœuvres ne peuvent pourtant compenser une réalité autrement plus pesante. Ayant fait le choix de participer au gouvernement, le PCF ne peut que soutenir la politique de ce dernier, et la soutenir d'autant plus fermement que celle-ci est difficilement acceptable par les travailleurs.
Une telle situation se traduit par ce que le quotidien du PCF, l'Humanité, appelle la « grogne » de nombreux militants et, récemment, par la réapparition de textes critiques. Ceux-ci, en général, ne mettent pas en cause la participation du PCF au gouvernement, mais, dénonçant la podu gouvernement comme étant social-démocrate, ils reprochent à la direction du parti de la cautionner et de se refuser à organiser toute mobilisation en défense des intérêts des travailleurs.
Thorez-Vermeersch, depuis toujours défend les positions staliniennes les plus traditionnelles, à jugé que les conditions étaient favorables pour lancer une nouvelle offensive contre la direction Marchais. Dans une « Lettre au comité central », elle dénonce « l'opportunisme » de la direction, en soulignant l'accord que celle-ci affiche avec une politique qui est « une pure et simple gestion social-démocrate » et témoigne d'une « surenchère atlantiste ».
Sans doute, la direction du PCF, quelles que soient les difficultés politiques gigantesques qui l'assaillent, est-elle en mesure d'empêcher que la vague de contestation actuelle, venant des bords politiques les plus opposés, remue de fond en comble le parti et ouvre la porte à des courants critiques constitués et de masse. Il n'empêche que, pour elle, l'épreuve est rude et, surtout, ne fait que commencer.
Cette crise du PCF est très certainement un des éléments majeurs de la situation et un enjeu décisif pour l'avenir du mouvement ouvrier français.
Car c'est bien l'avenir du mouvement ouvrier français qui se joue dans les luttes classes qui marquent la situation ouverte par le 10 mai 1981. L'ampleur des phénomènes qui travaillent la classe ouvrière et ses organisations, tant politiques que syndicales, en témoigne. Ces phénomènes n'en sont en fait qu'à leur début. Ils se trouvent révélés et accentués sous les effets de la politique d'austérité impulsée par le gouvernement avec la complicité de toutes les directions des organisations majoritaires. Il est clair que pour prendre leur véritable signification et leurs vraies dimensions, ces phénomènes de radicalisation et de recomposition politiques auront besoin d'un catalyseur : celui d'une mobilisation de la classe ouvrière et de luttes importantes. La possibilité de l'irruption d'un tel mouvement de masse est présente, en creux, au cœur même de la situation actuelle.
Francis SITEL 9 mai 1983.