"Elle va finir, elle va finir, la dictature militaire" Lors des élections présidentielles de septembre 1973, Juan Domingo Peron obtenait 62 % des suffrages exprimés, tandis que le candidat de l'Union civique radicale (UCR), Ricardo Balbin, totalisait 24 % des voix. Le candidat de droite de l'Alliance populaire fédéraliste remportait 12 % des suffrages. Et le quatrième candidat, celui du Parti socialiste des travailleurs (PST), formation dirigée par Nahuel Moreno qui a scissionné de la IVe Internationale en 1979, obtenait 181 000 voix, soit 1,5 % du total.
Dix ans après, les élections du 30 octobre 1983, qui interviennent après trent un changement aussi bien dans les résultats électoraux que dans la cohésion des forces politiques en présence. A la place des quatre candidats de 1973, il n'y en avait, cette fois, pas moins de treize. Cette prolifération des candidatures reflète un phénomène d'atomisation politique, conséquence des nombreuses ruptures et scissions intervenues dans les anciennes organisations politiques sous la dictature militaire.
gauche, plusieurs présentaient aux élections de 1983. Il y a le Mouvement pour le socialisme (MAS) principalement animé par d'anciens militants du PST et le Parti ouvrier (PO), deux organisations qui se revendiquent du trotskysme mais qui n'ont pu se mettre d'accord sur des candidatures communes (cf. Inprecor, numéro 160 du 7 novembre 1983). Il y a aussi le Parti communiste argentin (PCA), très pro-soviétique, qui présentait ses candidats aux élections géce démocratique socialiste et du Parti intransigeant. La droite est également cartellisée entre les candidats de l'Alliance fédérale, du Mouvement d'intégration et de développement, de l'Union du centre démocratique et des démocrates-chrétiens.
Au-delà de cette diversité, le Parti justicialiste des péronistes et l'Union civique radicale sont les deux grands courants politiques qui se sont affrontés dans
La consultation du 30 octobre comprenait l'élection d'un collège de 600 grands électeurs qui doivent ensuite désigner le président de la République, des élections législatives au Sénat et à la Chambre des députés, ainsi que celle des gouverneurs des Etats. Les résultats sont globalement inversés par rapport à ceux de 1973. Le candidat radical, Raoul Alfonsin, arrive en tête avec 52 % des voix, soit une majorité absolue de 317 représentants au sein du collège électoral qui élira le président de la République le 30 novembre. Le péroniste Italo Luder obtient 40% des suffrages, tandis que le Parti intransigeant n'en obtient, lui, que 2% avec 344 000 voix. L'ensemble des autres candidats se répartissent les 4% restant, déduction faite des 2 % de votes blanes ou nuls.
La première constatation que l'on peut tirer de ces résultats, est une polarisation maintenue, même si elle est inversée par rapport à 1973, entre les deux grandes forces politiques traditionnelles, radicale et péroniste, qui remportent ensemble 92 % des suffrages. A leur droite, comme à leur gauche, les résultats sont tout à fait modestes. Le MAS n'a obtenu que 40 000 voix, soit 0,3 % des suffrages et le PO réalise avec 13 000 voix (0,09 %) le plus mauvais score de toutes les formations en lice. La désunion de ces deux formations politiques et le phénomène du « vote utile » contre la dictature qu'ont capitalisé inégalement les deux grands partis politiques, surtout l'UCR d'ailleurs, expliquent ces résultats très
Ainsi, ces élections donné lieu à l'expression indépendante d'un courant ouvrier radical sur le plan électoral, alors même que ce courant existe pourtant dans le mouvement syndical et dans les luttes. Le PCA qui soutenait les péronistes a, sans doute, contribué à cette mystification. Il espérait bien obtenir plusieurs députés, mais avec 2 % des suffrages, il n'en a finalement obtenu
Du côté des partis de droite, on assiste à un phénomène identique de marginalisation sur le plan électoral, le Mouvement d'intégration et de développement n'obtenant que 1 % des voix.
Toutefois, il est indéniable que le succès électoral des radicaux plus large au niveau de l'élection présidentielle que dans les législatives puisque les radicaux vont disposer de la majorité à la Chambre des députés, mais que les péronistes l'emportent au Sénat - est l'expression d'une dynamique de vote utile qui représente le sentiment largement répandu d'en finir avec la junte militaire et de mettre en place un gouvernement civil. Ce vote en faveur des radicaux signifie aussi partiellement le rejet, par une partie de l'électorat anciennement péroniste, pas forcément d'ailleurs par son: électorat ouvrier, de la compromission des dirigeants de ce courant avec la dictature militaire. Le sentiment profondément antidictatorial de la population argentine s'est exprimé de différente façon lors de la campagne électorale, y compris dans les réunions électorales de la droite la plus conservatrice où l'on pouvait entendre des slogans comme « elle va finir, elle va finir, la dictature militaire ».
Toutefois, les 40 % des péronistes montrent qu'ils maintiennent encore une grande partie de leur électorat ouvrier, même si leur défaite électorale va accentuer la crise de direction du mouvement péroniste. Car le résultat électoral est aussi l'expression de la crise de l'appareil péroniste de contrôle sur le mouvement ouvrier. Certes, on a pu noter une différence entre les deux meetings de clôture de la campagne électorale. Celui des radicaux, avec 500 000 personnes, rassemblait surtout des éléments des couches moyennes. Celui des péronistes, qui rassemblait un million de travailleurs, illustrait crise du mouvement péroniste à travers la dichotomie entre une tribune faite de dirigeants politiques et syndicaux compromis avec la dictature et une base ouvrière désorganisée mais frondeuse. Ainsi lors d'un meeting tenu le 17 octobre, le dirigeant péroniste Miguel Lorenzo fut-il empêché de parler par la foule, tandis que des dirigeants syndicaux étaient hués.
La victoire radicale est donc avant tout un vote antidictatorial et, seulement partiellement, un vote de défiance par rapport aux péronistes, considérés comme partie responsables de l'arrivée des stabilisation du gouvernement bourgeois civil que mettra en place Alfonsin, dès le de décembre, est loin d'être acquise. En dernière analyse, c'est dans le mouvement de lutte de la classe ouvrière et dans la possibilité de centralisation d'un pôle syndical de lutte de classe au sein du mouvement ouvrier, que réside la situation. La classe ouvrière a subi de plein fouet la répression politique économique de ces sept dernières dictature militaire. La crise économique a entraîné de 18% du nombre des entreprises du
Le chômage est passé de 2% 1975 à 30% en 1981, par rapport à la population active. Certains secteurs comme celui de l'automobile sont touchés de manière particulièrement étaient des militants syndicalistes. Les Mères de la place de Mai ont d'ailleurs que la plupart d'entre étaient des militants de base, des délégués et représentants des grands syndicats industriels du pays. La colonne vertébrale du syndicalisme militant dans les industries a donc été désarticulée par la crise économique et la répression militaire. Cependant, les grèves appelées ces derpar les deux centrales syndicales du pays (le 24 avril 1979, le 22 juillet 1981, le 6 décembre 1982 et le 28 mars 1983) sont significatives de la réactivation du mouvement ouvrier et de la volonté de lutte unitaire des bases
Durant l'été dernier, ce sont plusieurs millions de travailleurs qui sont entrés en lutte sur des revendications économiques et démocratiques. Et c'est pour capitaliser sur le terrain électoral cette vague de mobilisations ouvrières que les bureaucraties syndicales appelèrent à la grève générale du 4 octobre dernier. C'est donc avec une force ouvrière en recomposition que devra compter le nouveau gouvernement civil. Alors s'exprimera sans doute la volonté populaire d'en finir avec tous les aspects de la dictature militaire..