la nouvelle réforme économique pourquoi de la présente crise économique et sur les remédes à y apporter. En mê- A Yougoslavie connaît aujourd'hui des débats d'une ampleur étonnante sur le me temps, le nombre des prisonniers détenus pour « crimes politiques » augmente, des nationalistes musulmans ont pu être condamnés, en septembre dernier, à 15 ans de prison pour avoir publié une déclaration « islamique », et l'on chiffre à plusieurs centaines le nombre d'Albanais du Kosovo réprimés (1). Un chômage qui touche
900 000 personnes, inégalement selon les différentes régions du pays (2 % de la population active en Slovénie contre près de 50 % au Kosovo en 1983) ; une chute du niveau de vie de quelque 20 % depuis le début des années 1980 par suite des mesures d'austérité ; des plans de production sans cesse révisés en baisse sans être réalisés depuis trois ans et une croissance quasi nulle depuis 1982 ; une inflation galopante péniblement contenue à 30% pendant le gel des prix il y a quelques mois, mais avec de distribuant les ressources des fonds cennouvelles flambées dès la levée du gel ; la montée de tous les chauvinismes nationaux et une compartimentation extrême de l'économie yougoslave, une décentralisation qui n'a pas supprimé les interférences bureaucratiques, mais qui les a multipliées à tous les niveaux, tel est le contexte dans lequel les autorités du pays ont eu de « dures négociations » - selon leurs dires - avec plusieurs centaines de banques occidentales, le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD), pour obtenir un rééchelonnement d'une dette extérieure de
Paradoxalement, les premières lois que le gouvernement yougoslave a dû faire voter cet été pour obtenir de nouveaux crédits ont porté sur le rétablissement des pouvoirs de la fédération et de sa Banque centrale sur le contrôle des devises et du commerce extérieur. Tel était aussi le souhait des banquiers capitalistes préférant avoir affaire à un Etat doté de ressources plutôt qu'à une multitude d'entreprises qui se sont endettées au cours de la dernière période. C'est par cette première mesure administrative qu'a été entamée une nouvelle réforme de l'économie yougoslave, supposée l'orienter davantage vers le respect des lois du marché et l'insertion dans la division mondiale du travail. C'est ce qui est affirmé. Seulement voilà, la réforme économique de 1965 avait déjà cette orientation. Elle a été appliquée. Elle a provoqué des modifications institutionnelles en réaction à ses effets pervers. Le contexte légal socio-économique et politique de l'application d'une nouvelle orientation, dite de marché, n'est plus le même qu'en 1965. La ligne officielle doit être interprétée dans ce nouveau
20 milliards de dollars (soit plus de 160 milliards de francs) (2). cadre. Son profil définitif est loin d'être déterminé.
Au début des années 1960 se pose à la Yougoslavie, après une décennie florissante de développement industriel très extensif, le problème d'améliorer la productivité du travail et des investissements.
LE CONTEXTE DE LA RÉFORME
DE 1965 Mais le passage à un mode de développement plus intensif, à travers la modernisation et la rationalisation des structures productives existantes, se caractérise par une triple spécificité par rapport aux voisins de l'Est.
Une ligue des communistes yougoslaves (LCY) qui se permet d'autant plus d'audace réformatrice qu'elle dispose d'un appui populaire substantiel, telle est la première spécificité. Les dirigeants au pouvoir en 1965 sont à la fois ceux qui ont conduit la révolution yougoslave à la victoire, tenu tête à Staline, introduit
Débats autour de
l'autogestion après 1950, remis en cause la collectivisation forcée des terres, amélioré le niveau de vie de la population, et favorisé une libéralisation intellectuelle telle que le marxisme, loin d'être un repoussoir, domine de loin la pensée critique dans les milieux universitaires. Pourtant, les dirigeants yougoslaves resteront hostiles au pluralisme des partis. Leur libéralisme n'ira jamais jusqu'à admettre un pluralisme des partis ou des tendances politiques organisées. Leur opposition au « modèle » stalinien et à la bureaucratie va se concentrer dans le domaine de l'économie. Mais celle-ci les verra conserver une hostilité durable à toute forme d'accumulation privée, et cela se traduira toujours par une législation très restrictive dans ce domaine (limitation des terres privées passant de 20 à 10 hectares au moment de la décollectivisation, pas de droit d'embauche privée de plus de 5 salariés). De même, les dirigeants chercheront-ils, avec un pragmatisme considérable, à tempérer les risques de l'ouverture aux lois du marché par l'extension des droits autogestionnaires.
YOUGOSLAVIE • L'autogestion introduite en 1950 après la rupture avec Staline est la seyougoslave. 1965, ses droits ne se sont étendus qu'à la gestion courante soumise aux tutelles bureaucratiques locales. Le surplus restait alors centralisé administrativement (3).
La réforme de 1965 se présente comme une extension des droits autogestionnaires à la gestion de ce surplus, en retraux d'investissements. Mais elle correspondait à plusieurs conceptions :
- un point de vue anarcho-syndicaliste pour lequel la gestion ouvrière doit opérer entreprise par entreprise ;
- un point de vue technocratique qui vise le démantèlement de la planification et la soumission de l'autogestion à la concurrence sur le marché ;
- un point de vue bureaucratique qui conserve le monopole du pouvoir politique et suivant lequel la décentralisation de l'autogestion permet en même temps de tourner les conflits vers des cibles dé-
Dans la pratique, malgré l'extension des droits autogestionnaires à la gestion du surplus, ce sont les directions d'entreprises et des banques qui se trouveront renforcées par la logique de marché. En l'absence d'un point de vue global et de choix alternatifs, l'autogestion restera, jusqu'à ce jour, incapable de peser sur les grands choix d'orientation. • Le troisième trait spécifique de la Yougoslavie qui marque la réforme de 1. Sur le conflit du Kosovo, se reporter à l'article de Catherine Verla, « Après les émeutes du Kosovo », Inprecor numéro 104 du 22 juin 1982, et à celui de Michèle Lee, « La lutte de la minorité albanaise en Yougoslavie », Quatrième Internationale numéro 9, juillet-août-septembre 1982.
2. La dette extérieure correspond à environ un dixième du PNB et 35 % de la valeur des exportations en 1983 ont été affectés au service de cette dette. 15 à 20 milliards de dollars, c'est aussi la somme des fonds que les travailleurs émigrés, dans le contexte de défiance actuel, ont préféré déposer dans les banques occidentales.
3. Entre 1952 et 1964, la planification opère sur les grandes proportions de la répartition du surplus entre budget et fonds productifs, et entre branches. Cela s'avère très efficace jusqu'au début des années 1960 : le deuxième plan quinquennal sera réalisé en quatre ans et ses objectifs dépassés. Dans le même temps, un rééquilibrage s'opère au profit de l'amélioration du niveau de vie. Sur les grandes étapes du système yougoslave et sur l'analyse des grèves, cf. Inprecor numéro 75 du 17 avril 1980.
1965 est la question nationale-régionale. Jusqu'alors, moyennant quelques oscillations, la ligne dominante de la direction yougoslave avait été de chercher à réduire les écarts entre républiques. D'une part, parce que ceux-ci sont, de toute évidence, la source de frictions permanentes, mais aussi en fonction de l'idée que le développement économique de la Yougoslavie tout entière bénéficierait de l'industrialisation équilibrée de l'ensemble parties. La question nationale, en Yougoslavie, est aiguisée par les deux que sont la jeunesse de l'Etat yougoslave, avec le XXe siècle, et le développement socioéconomique de chaque répu-
Get province, marqué inégalités de départ considérables, qui se combinent avec les différences culturelles et nationales (4).
Une politique de réduction des écarts par la planification centralisée des investissements signifie, pratiquement, une fiscalisation qui pénalise les entreprises et les régions les plus développés et Croatie - au travers d'institutions fédérales se trouvant localisées en Serbie ...
Or, à la veille de la réforme de 1965, un constat d'échec de la politique régionale fait rebondir tous les conflits. L'écart entre régions pauvres et riches s'accroît entre 1947 et 1964, si l'on compare le revenu national par habitant. Pourtant, le taux de croissance industrielle est bien plus fort pour les régions les moins développées, mais celles-ci combinent tous les désavantages : un taux de natalité supérieur, l'absence d'infrastructure de transports et de commercialisation, le manque de travailleurs qualifiés, les coûts initiaux importants d'urbanisation et de scolarisation, et des rapports de prix défavorables aux régions fournisseuses de matières premières, qui sont précisément les plus pau-
Autrement dit, par les mécanismes les républiques moins développées se considèrent spoliées de leurs ressources naturelles et colonisées par les républiques riches, où se concentrent les industries de transformation. Les républiques riches, quant à elles, considèrent, en retour, exploitées par les vu les ponctions fiscales qui détournent toute une partie de leurs surplus vers l'industrialisation des régions pauvres. L'atténuation des sentiments de solidarité (après les périodes de tension où l'on serre les rangs contre l'ennemi extérieur), l'absence de contrôle démocratique sur la gestion des fonds, la possibilité dans ce cadre d'une gestion effectivement irrationnelle des ressources, ce sont autant de facteurs qui vont faire pencher la balance en faveur des arguments décentralisateurs des régions les plus riches. L'idée, alors soutenue par certains économistes, est qu'une sélection des investissements là où sont plus immédiatement c'est-à-dire dans les régions riches, bénéficierait à l'économie yougoslave tout en-
La mise en place de la réforme signifiera donc la victoire de ces dernières. Elle la réforme de 1965 ? assimilera l'économie yougoslave économie « développée », qui pourrait affronter sans protection la compétition mondiale. Mais si le développement économique de la Slovénie actuelle est du niveau de l'Autriche, la moyenne yougoslave est proche du Portugal et celle du Kosovo proche de la Turquie.
Les pressions extérieures viendront appuyer tous les facteurs intérieurs poussant à la réforme : c'est parce que le point de vue des entreprises et des républiques les plus développées l'emportait que les règles du General Agreement on Tariffs and Trade (GATT, Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce) ou du FMI eurent prise en Yougoslavie. Théoriquement, la réforme signifiait, sur le plan du commerce extérieur, une libéralisation des échanges sous plusieurs angles. Chaque entreprise devenait libre de s'orienter ou non vers l'extérieur. Au lieu change multiples (plus ou moins protecteurs selon les branches), il n'y aura plus qu'un taux de change unifié, avec des dévaluations successives de la monnaie. Les tarifs douaniers qui, en
One protégeaient que 23% des produits, n'en protègent plus que 11 % en 1968. Un certain nombre d'importations restaient soumises à des restrictions ou quotas (19% des produits importés étaient ainsi sur la liste en 1968) (5). Mais le principal instrument qui restait aux mains de l'Etat, dans cette période 1965—1972, était la centralisation de l'essentiel des devises provenant du commerce extérieur. Les entreprises ne pouvaient en conserver que 7% et devaient racheter à la Banque centrale les devises complémentaires qui manquaient pour leurs importations. C'est précisément sur ce point là que se centrera le conflit avec
L'ÉVOLUTION DE LA SITUATION
Quelles différences y a-t-il aujourd'hui avec la période de mise en place de
Entre 1965 et 1971, des tendances à la restauration de rapports capitalistes se sont développés en Yougoslavie. Cela signifiait tout d'abord la formation d'une sorte de capital commercial et financier dans des entreprises d'import-export et dans le système bancaire. En particulier, les fonds anonymes et incontrôlés des banques se sont accumulés à partir de l'endettement des entreprises, le taux d'intérêt déterminé par l'offre et la demande de crédit étant devenu le principal instrument d'une telle accumulation. Ensuite, loin de se renforcer, l'autogestion tendait à dépérir au travers d'un processus combiné de perte, par les entreprises locales, des ressources à gérer, au profit des banques, qui devenaient de plus en plus le « propriétaire » réel, le gestionnaire économique effectif et, parallèlement, au travers de la montée d'équipes de managers, avec une diminution croissante de la participation ouvrière à l'autogestion. La substance, en des formes de « propriété de groupes » aux mains d'équipes de direction dont les revenus et les pouvoirs grandissaient. Les entreprises les plus riches ayant une représentation propor-
tionnelle à leurs fonds dans les banques, équipes de gestion de ces entreprises avec les banques leur permettait de plus en plus une accumulation, sur le dos des entreprises notamment.
4. Rappelons qu'il y a, en Yougoslavie, six républiques (Bosnie-Herzégovine, Croatie, Macédoine, Monténegro, Serbie, Slovénie), et, dans le cadre de la Serbie, deux provinces autonomes, le Vojvodine et le Kosovo.
5. Mais seulement 5 % des produits de l'année précédente : c'est une illustration, parmi tant d'autres, des « retours en arrière » dans le système des prix ou d'importation. Ils témoignent de la découverte pragmatique des effets pervers du marché sur les productions nationales délaissées et des mesures de contrôle - de plus en plus inefficaces et bâtardes - rétablies par à coups. Cela permet aujourd'hui à certains « experts » de dire que la réforme de 1965 n'a pas été vraiment appliquée, vu ces nombreuses interférences bureaucratiques.
Les modifications institutionnelles qui ont été introduites depuis 1971 et qui marquent la présente situation, l'ont été en réaction aux effets de cette réforme, sous la pression de la montée des grèves ouvrières, de la résistance syndicale et des révoltes étudiantes de 1968, et également de l'accroissement des tensions nationales. Les fonds anonymes des banques et des entreprises d'import-export ont été supprimés et redistribués, et l'organisation du système bancaire a été à nouveau modifiée, de façon à attribuer un pouvoir égalitaire à tous les membres fondateurs, quels que soient les fonds déposés. Or, la plupart des entreprises yougoslaves sont essentiellement demandeuses de crédits. Il leur suffit de déposer une partie de leurs fonds pour pouvoir peser sur la gestion des banques. La combinaison de ces modifications structurelles avec une politique de la Banque nationale, entre 1971 et 1980, de faible taux d'escompte pour les crédits alloués aux banques d'affaire locales a signifié, pendant toute cette période, un taux d'intérêt réel négatif (les taux d'intérêt pratiqués étant inférieurs à l'inflation). D'où une incitation considérable à investir et à s'endetter de plus en plus, en ordre dispersé. Les banques locales ont souvent transformé des crédits à court terme en crédits à long terme pour les nombreux mauvais payeurs. Elles ont également soutenu les demandes de crédits à l'étranger, indépendamment d'une appréciation réelle de la solvabilité des entreprises demandeuses. La « propriété sociale » n'est la propriété de personne. La difficulté de mise en faillite des entreprises déficitaires est une des façons dont s'affirme, au niveau constitutionnel, le refus de formes de propriété de groupes, ni les banques ni l'autogestion n'ayant le droit de détruire un « capital » qui ne leur appartient pas. La conscience populaire et les comportements à tous les niveaux rendent le système collectivement responsable de tous les dysfonctionnements. C'est donc l'instance supérieure, la commune, la république, la fédération, qui devra payer les entreprises, celles-ci n'embauchant pas (d'où le chômage démographique croissant), mais ne licenclant pas non plus, et augmentant les revenus (faibles), les prix et l'endettement
Contre la montée des technocrates au sein des entreprises, celles-ci ont été démantelées en Organisation de base du travail associé. Ce sont ces unités plus petites, censées être plus directement contrôlables par les travailleurs, qui sont aujourd'hui les cellules élémentaires du système de détermination des revenus et de leur gestion. Elles sont souveraines dans tous les domaines essentiels de la investissement, embauche et licenciement -notamment des directeurs —, association à d'autres unités, adoption des statuts concernant le fonctionnement et la répartition des revenus.
Face aux dysfonctionnements reconnus de l'autogestion, on a toléré le droit de grève. Les syndicats ont été chargés d'étudier la nature des revendications ouvrières et d'être à leur écoute pour éviter
AKONG Le 1 biel les explosions « à la polonaise ». L'autogestion disperse ainsi les conflits sociaux.
Face à la montée des tensions nationales, les pouvoirs des républiques et provinces autonomes et les droits des diverses nationalités ont été étendus. La structure confédérale de l'Etat s'est accentuée, chaque nation étant représentée de façon égalitaire indépendamment de sa force numérique et économique, dans le cadre de la Chambre des nationalités et de la direction collégiale du régime. Le principe de rotation annuelle du Président assure à tour de rôle à chaque nationalité la responsabilité suprême. Et la Chambre des nationalités fonctionne sur la base du consensus, accordant un droit de veto à chaque composante pour les questions qu'elle considère essentielles. Sur le plan culturel, chaque nation, chaque minorité a le droit d'avoir ses écoles, ses textes officiels, ses publications, voire ses universités, dans sa propre langue. Les revendications économiques avancées par les Croates en 1971 ont été satisfaites dans la décennie suivante. La Banque nationale a été décomposée par républiques, et l'essentiel des devises est resté sous la gestion des entreprises exportatrices. Du même coup, les relations de chaque république vers l'extérieur du pays se sont davantage développées que les échanges entre régions. Les taux de change et les prix eux-mêmes se sont diversifiés. La décentralisation postérieure à 1971 s'est accompagnée d'une restriction imposée aux lois du marché, au profit de tout un système d'accords autogestionnaires sur les prix et les investissements. Mais, en l'absence de planification et de critères déterminés au niveau national, le système n'a pu que favoriser tous les « féodalismes » locaux et régionaux.
Pour compenser la décentralisation « rôle dirigeant de la LCY » dans l'économie et la société tout entière, que sa représentation et celle de dans l'Etat, ont été més. Il est devenu de plus en plus difficile d'avoir un poste responsable sans être за00
Tito présidant le 1 le congrès de la LCY. (DR) membre du Parti. En même temps, après 1972, toutes les oppositions à la nouvelle ligne ont été réprimées sous des étiquettes variées (« kominformistes » supposés néostaliniens et centralisateurs, « anarcho-libéraux » et « gauchistes » divers, mais surtout nationalistes de tous horizons).
Globalement, une telle orientation, combinée avec le décès des cadres les plus prestigieux, a signifié très certainement une modification substantielle de la LCY et de la façon dont elle est perçue par la population. Elle est passée d'environ 1 million de membres en 1971 à quelque deux millions aujourd'hui. La montée des arrivistes et de la médiocratie est inévitable avec une telle orientation, de même que la répression des intellectuels marxistes. De multiples scandales ont éclaboussé les organes locaux de la LCY impliqués dans de sombres affaires de détournement de fonds sociaux. Dans ce contexte, tout appel à la discipline et à la rigueur est peu crédible. Il n'est pas impossible qu'une campagne de purges contre les arrivistes corrompus soit relancée. Mais qui peut se permettre de la mener ?
LA NOUVELLE RÉFORME
ÉCONOMIQUE A la différence de celle de 1965, la nouvelle réforme intervient donc dans un contexte où les droits autogestionnaires sont considérables et où la question nationale la plus explosive est posée par la région la plus pauvre. Va-t-on laisser encore s'accentuer les écarts entre régions et tenir lautogestion pour responsable des décisions irrationnelles, ou bien étendre les moyens qui permettraient aux travailleurs d'échapper à tout ce qui aliène leur réel pouvoir de gestion et leurs liens de classe ? Aucune société ne peut se permettre les gaspillages actuels dans les décisions d'investissements tions. Mais qui va déterminer, et sur quels critères, ce qui est socialement néces-
- La rationalité du marché? Elle renforcera encore, dans ce cas, la pauvreté des régions les plus démunies et la non exploitation de leurs ressources, car les importations sont moins chères.
— La rationalité d'une administration d'Etat dans la gestion des fonds ? On sait ce que cela donne à l'Est. Et l'on a vu au Kosovo quelle utilisation les bureaucrates locaux faisaient des fonds d'aide : dépenses de prestige, accroissement de leurs privilèges, investissements non fournisseurs d'emploi, etc. Ni les mesures administratives ni les lois du marché ne restaureront la confiance et ne réduiront les inégalités et le chômage. Elles rendront explosives et les tensions nationales et les tensions
C'est la raison pour laquelle on peut s'attendre à une assez grande prudence de la part des autorités actuelles (6). Les dépendances internationales à l'égard de l'Ouest ont été tempérées par un accroisdes échanges avec les pays de l'Est, dont les prix sont plus avantageux et plus stables, et où les exportations yougoslaves sont en bonne position. Les rapports établis par les économistes yougoslaves ont amplement souligné les formes de colonisation de l'économie par les multinationales et les clauses négatives des contrats de licence. On peut s'attendre à davantage de contrôles. Mais, à nouveau, est-ce le caractère décentralisé de l'autogestion qui sera mis en cause, ou bien l'autogestion elle-même au profit d'un Etat qui lui sera extérieur ?
Le FMI et les banques occidentales sont certainement peu enclins à défendre l'« autogestion ouvrière » (7). Il y a certainement aujourd'hui en Yougoslavie de nombreuses couches sociales qui sont prêtes à partager cette défiance et à transférer les droits de gestion à de vrais entrepreneurs, parallèlement au redéveloppement l'économie privée (d'importants crédits occidentaux viennent d'être alloués à l'agriculture privée). Certaines études sociologiques chiffrent à deux millions de
Loy et olment re
semble des clivages sociaux et nationaux
Grobnica za Borisa Davidovica
TROCKI
de la Yougoslavie, et cela se reflète dans les incertitudes de l'orientation actuelle et dans les débats publies très polarisés. Face à une crise ouverte, elle se divisera.
Face à ce sombre panorama, il est important de souligner un élément très positif de la situation présente. On ne peut recenser la multiplicité des livres, articles et colloques qui insistent sur la nécessité d'une réforme essentiellement du système. Nombreux sont ceux, membres et dirigeants de la LCY ou non, qui considèrent et affirment publiquement que l'autogestion ne peut fonctionner sans pluralisme politique. La proposition de candidatures multiples à chaque élection, la démocratisation de la LCY, de l'Alliance socialiste (organisation de masse de la LCY) et des syndicats a été maintes fois proposée ces derniers temps. Lors d'un colloque organisé par la LCY à Cavtat, en octobre dernier, des marxistes indépendants ont été invités à présenter des contributions et des exposés que la presse a relatés. Il s'y dessine des solutions alternatives à la présente crise. Le rapport qu'y a présenté Vranicki (un des animateurs croates de l'ancienne revue Praxis) est remarquable par l'orientation qu'il préconise. A partir de l'expérience accumulée des différentes phases du système yougoslave, il rejette aussi bien le « socialisme d'Etat » que la soumission aux lois du marché et aux banques. Il réaffirme la continuité nécessaire avec la Commune de Paris et la République des soviets d'octobre 1917 et de Lénine. Il propose les modifications suivantes du système yougoslave :
- Donner aux travailleurs productifs un poids collectif dans des chambres spécifiques des assemblées communales, républicaines et fédérales. Des Conseils du travail associé existent déjà au niveau communal et républicain, mais il faut, dit-il, élargir leurs compétences économiques à toutes les grandes décisions de planification de crédit, de politique économique extérieure.De même, il faut assurer l'existence d'un conseil du même type à l'échelon du pays tout entier pour que la classe ouvrière ait une vision d'ensemble des problèmes et des choix posés. Il faut, en Les œuvres de Trotsky en vente dans certaines librairies yougoslaves. (DR)
outre, modifier l'actuelle composition des Conseils du travail associé, où les travailleurs productifs sont sous-représentés.
- La société yougoslave n'étant réductible à sa classe ouvrière, il faut maintenir une représentation territoriale de l'ensemble des citoyens dans des Chambres distinctes. Et, au niveau fédéral, il faut une Chambre des nationalités et nations, comme c'est le cas actuellement.
- Les partis politiques sont nécessaires : il faut démocratiser la LCY et remplacer l'actuelle Alliance socialiste par un Front des forces socialistes autogestionnaires. Mais ces organisations politiques ne devraient pas avoir de représentation en tant que telles dans les organes de l'Etat, contrairement au système actuel.
Un système de planification autogestionnaire intégré pourrait largement s'inspirer de l'expérience de la période 19521964. Le contrôle de l'économie s'y faisait à partir des grandes options — répartition du revenu national, choix et limites des dépendances internationales, développement régional, politique à long terme de l'emploi, priorités à satisfaire, critéres et modalités d'évaluation et de rémunération du travail - et non d'une prolifération inutile de décisions.
Face à la crise actuelle, le contrôle du commerce extérieur, la recentralisation des devises, la réorganisation de l'économie sont nécessaires. Mais si ces objectifs sont poursuivis par un Etat qui échappe aux producteurs directs et remet en cause leurs droits, ce sera un échec. Quant aux diktats du FMI et aux critères capitalistes de rentabilité, ils sont contradictoires avec la logique de satisfaction égalitaire des besoins et d'exploitation de toutes les ressources nationales. Ils ne peuvent conduire qu'à la colonisation de la Yougoslavie par les multinationales. L'économie du pays doit donc être protégée. Mais elle doit être en même temps transparente, pour que tous les doubles emplois, les gaspillages apparaissent. Seuls les travailleurs ont intérêt à les combattre. Mais ils se trouvent sans aucun moyen de le faire, s'ils ne sont pas regroupés par branche et sur l'ensemble du territoire, et s'ils ne peuvent trancher entre différents alternatifs de restructuration. C'est à cette seule condition que la chaîne cohérente du travail productif se reconstituerait. Gageons qu'une nouvelle rationalité et une nouvelle solidarité se dégageraient alors par-dessus les clivages na-
Catherine VERLA 21 décembre 1983. 6. Les premières lois votées sur les « mises en faillite » d'entreprises déficitaires commencent par annuler leurs dettes et supprimer tout impôt et intérêt à payer pour un an. Au cours de ce délai, des restructurations peuvent s'opérer. On est loin des automatismes de marché, et la loi sur les licenciements est toujours en débat.
7. Cf. les rapports de l'OCDE sur les investissements étrangers qui ne stimulent guère les droits autogestionnaires, même s'il est possible de les tourner.