Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

TUNISIE

Après les émeutes de la faim

· Inprecor n° 165, 23 janvier 1984 · p. 3-4 · 1 741 mots

Maghreb Syndicalisme Économie mondiale

Solidarité avec les luttes ouvrières et populaires tunisiennes

U secoué la Tunisie, à patir du 29 décembre 1983, Ce mouvement spontané NE semaine de manifestations populaires représentant une véritable révolte a répondait à une hausse des prix des denrées alimentaires, allant de 70% à

120 %, et notamment des céréales et du pain, décrétée pour le début de 1984 par le gouvernement de Mohamed Mzali, sous la pression de la politique de « vérité des prix »

Cette explosion de colère populaire, la plus importante depuis l'indépendance, avec celle de janvier 1978 (1), a connu deux phases successives. La première a été la révolte des régions minières et rurales du Sud. La seconde vague de protestation a été

Ces manifestations massives ont pris l'aspect d'un véritable affrontement avec le régime, en s'en prenant aux différents symboles du pouvoir de la bourgeoisie : les biens de luxe, les banques, les sièges du Parti socialiste destourien (PSD) gouvernemental, les commissariats. Les seules revendications des manifestants étaient l'annulation des

La réaction du pouvoir, c'est-à-dire d'Habib Bourguiba et de son chef de gouvernement, Mohamed Mzali, a été d'une violence particulière. Pour la troisième fois en six ans, l'état d'urgence a été décrété, la police et l'armée tirant à vue (2). Le bilan de 120 morts et de centaines de blessés montre le traumatisme sanglant que le pouvoir tuni-

Après les émeutes de la faim

réclamée par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale. représentée par les manifestations de solidarité de Sfax, lieues pauvres, à l'initiative de la jeunesse chômeuse et lycéenne. hausses de prix et le départ de ce gouvernement. sien a voulu infliger au mouvement populaire. René MASSIGNON

Ces « émeutes du pain » représentent une nouvelle étape de la crise politique et sociale qui traverse la Tunisie depuis 1977. Toutefois, à la différence des mobilisations de janvier 1978, qui faisaient suite à une longue période de montée des luttes de la classe ouvrière pour culminer dans une grève générale, celles de janvier 1984, ont surtout révélé l'impotentiel explosif des couches paupérisées des villes et de la campagne.

Cette crise est l'expression des déséquilibres sociaux spécifiques à la structure des pays du tiers monde. En effet, à du début des années 1970, les structures sociales tunisiennes ont été profondément bouleversées. Un développement économique minimum a permis la croissance d'une classe ouvrière importante, parallèlement à une déstructuration de la campagne. Un exode rural massif a empli les villes côtières, où se sont créés des bidonvilles, d'énormes poches de misère et de chômage. On estime à environ 500 000 le nombre de chômeurs, sur une population totale de 6,5 millions d'habitants. Soixante pour cent de ces chômeurs sont des jeunes désœuvrés livrés à eux-mêmes. De plus, alors que l'accès à la terre est devenu de plus en plus impossible pour ces masses populaires déshéritées, la sous-alimentation s'est développée.

Face à la crise économique, le gouvernement de Mohamed Mzali n'a eu d'autre choix que de prendre des mesures satisfaisant sa base sociale, à savoir la bourgeoisie affairiste qui s'est développée durant ces dernières années, et de développer ainsi les conditions d'une intégra-

TUNISE Monastir, Tunis et ses bantion croissante de celle-ci dans le marché économique mondial, le pays subissant en contrecoup le poids d'un endettement de plus en plus lourd vis-à-vis des organismes

LE RÉGIME BOURGUIBA ET L'IMPÉRIALISME LA MAIN DANS LA MAIN Le seul choix pour le régime a donc été d'attaquer le revenu et la consommades masses populaires et d'accepter les plans dictés par le FMI, dont l'une des mesures réclamait justement la suppression de la Caisse générale de compensation. Cette institution intervenait pour maintenir le prix des produits céréaliers et

Mais, ignorant complètement les contradictions et préoccupés par l'objectif d'une intégration sociale des travailleurs et de l'Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT) dans son jeu . politique, la bourgeoisie a été incapable populaires (autre que salariées) d'une telle

Or, le pain et les denrées alimentaires céréalières ne sont pas un produit comme les autres pour les masses populaires tunisiennes. Ce n'est pas seulement un symbole, mais c'est aussi la base de l'alimentation pour la majorité d'entre elles. Inchangée depuis 1960, la part des produits céréaliers dans le budget familial est de 10 % pour 75 % des ménages. La moitié de la population consacre 50 % de son budget à l'alimentation. Dès lors, cette mesure gouvernementale avait de réelles conséquences en termes de dénutrition et d'un déséquilibre alimentaire accru.

Par ailleurs, comme dans bien d'autres pays dominés où des explosions sociales similaires ont eu lieu (émeutes de la faim au Brésil en 1983, Maroc en 1981), la responsabilité de l'impérialisme est très nette. Les mesures préconisées par le FMI sont sans rapport avec l'état réel de la production mondiale de céréales, qui connaît un excédent. Elles ont pour but de maintenir la situation du marché céréalier pour les pays impérialistes qui le dominent, en condamnant des millions d'habitants du tiers monde à vivre en situation de sous-alimentation, voir à la famine. Les Etats-Unis jouent un rôle particulièrement cynique dans cette situation. Faisant du « dumping » sur le prix des céréales en 1983, ils ont réussi à devenir le premier fournisseur de l'Egypte, du Maroc et de la Tunisie. Relayées par des régimes bourgeois compradores, ces mesures sur les prix des céréales ont ainsi pu avec plus de force, en Tunisie par exemple. LA « LIBÉRALISATION » POLITIQUE

A L'ÉPREUVE DE L'AUSTÉRITÉ

Cette crise sociale a aussi mis a nu l'aspect dérisoire de « l'expérience démocratique tunisienne » et de la politique de consensus. La légalisation de deux forces bourgeoises d'opposition, le Mouvement des démocrates socialistes (MDS) et le Mouvement de l'unité populaire (MUP) quelques jours avant les mesures d'augmentation des prix, ainsi que l'octroi de quelques compensations salariales, n'ont pas suffi pour éviter l'affrontement. Et le recours à la répression sauvage a été le seul moyen pour le gouvernement de sauver la situation, comme dans chacune des épreuves de force précédentes.

Certes, le gouvernement a finalement reculé et ajourné les mesures de hausse des prix. Bourguiba a trouvé le moyen de tirer son épingle du jeu en sur son bonapartisme décadent Mais ses manœuvres n'ont pas fait illusion, et si le gouvernement a opéré un recul, c'est surtout pour éviter l'élargissement des luttes et pour ne pas remettre en cause le fragile édifice politique mis en place depuis 1979. Le maintien d'une certaine libéralisation politique est pour

1. Le 26 janvier 1978, des centaines de milliers de travailleurs participaient à une grève générale, à l'appel de la centrale syndicale unique, l'Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT). Celle-ci fut durement réprimée : 400 tions, dont toute la direction syndicale de l'épo-

2. Aujourd'hui, Mzali et Bourguiba croient avoir trouvé un bouc émissaire en la personne du ministre de l'Intérieur, Driss Guiga, qui a été limogé. Sans mésestimer le rôle particulier de celui-ci, appuyé par certaines fractions de la bourgeoisie, il est bon de rappeler que c'est la provocation contre les masses que représente l'augmentation des prix décrétée par le chef du gouvernement, Mzali, qui a fait déborder le vase. C'est l'ensemble de ce gouvernement qui est donc responsable de la répression et de son ampleur.

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lui le seul moyen de garder une petite base sociale et de contenir relativement les luttes.

C'est de ce point de vue que l'attitude des forces d'opposition légalisées a été la plus honteuse, en particulier la position prise par le Parti communiste tunisien qui, tout en demandant « le report des mesures » dénonçait « le vandalisme » et le « recours aux manifestations de rue ». Ces forces, qui se présentent comme une alternative démocratique, n'ont même pas dénoncé la responsabilité du gouvernement Mzali ni réclamé sa démission immédiate. Ces partis visent essentiellement un compromis avec le régime, et se sont disqualifiés une fois de plus eux yeux des masses tunisiennes.

L'attitude du syndicat unique, PUGTT, n'a pas été brillante non plus. L'UGTT n'a pas su prendre, tout au long de l'année 1983, une position claire contre la perspective de suppression de la Caisse de compensation. Au moment des manifestations, elle s'est ainsi trouvée complètement en dehors du mouvement de mobilisation. Bien que quelques militants syndicaux aient participé aux manifestations, bien que des grèves sur le tas aient eu lieu en solidarité dans des entreprises comme la RNTA (tabacs), la SNT (transports), la SNCFT (chemins de fer), la position de la direction de l'UGTT a été conciliatrice de bout en bout. Elle n'a pas réclamé l'annulation des mesures de hausse des prix, et s'est contentée de demander des compensations salariales qui ne font que repousser le problème un certain temps. Elle s'est enfin empressée de conclure un accord avec le gouvernement sur ces bases, quelques heures seulement avant que le « combattant suprême » (Bourguiba) n'annonce la suspension des mesures de hausse.

Le report de ces mesures signifie principalement que le problème resurgira nécessairement dans quelques mois, avec encore plus d'ampleur. Le gouvernement espère toutefois gagner du temps pour, d'ici là, désamorcer les explosions sociales et diviser les travailleurs, en accordant de pâles compensations salariales qui seront vite grignotées par la hausse des prix.

Un large débat au sein du syndicat et une réorientation positive sur cette question seront l'un des enjeux de la crédibilité de l'UGTT vis-à-vis de toute une série de couches sociales qu'elle n'organise pas.

Dans ces conditions politiques, il n'est pas étonnant que les courants islamiques aient conjoncturellement pris un poids sans commune mesure avec leur influence réelle. Présents dans les quartiers misérables de Tunis, comme Melassine et Djebel Lahmar, où leur discours populiste rencontre un certain écho, ils sont apparus à certains endroits comme la seule alternative radicale au régime. Exerçant depuis quelques années une

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influence non négligeable sur la jeunesse lycéenne et étudiante, utilisant des méthodes fascisantes pour s'imposer, ils ont su encadrer quelques groupes pour tirer profit des manifestations auxquelles ils ont participé tardivement. L'absence des forces syndicales et politiques du mouvement ouvrier aura ouvert la voie à une influence accrue de ces groupes islamiques.

SOLIDARITE AVEC LES LUTTES

OUVRIERES ET POPULAIRES

Il revient donc aux organisations ouvrières, politiques syndicales, de et changer d'attitude et de comprendre que la défense des masses exploitées nécessite une position claire vis-à-vis de ces problèmes économiques vitaux. Une telle orientation ne peut être que la dénoncia-

LE POUVOIR A CÉDÉ, LA LUTTE DOIT CONTINUER !

Nous publions ci-après de larges extraits d'une déclaration du Groupe révo-

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