Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

BOLIVIE

Entretien avec un dirigeant du POR-U

Inprecor n° 166, 6 février 1984 · p. 16-18 · 2 660 mots

Pérou et Bolivie Syndicalisme Économie mondiale

Démocratique prop lare (ver), con, on ce debrouen, nat nationalide renou-

EPUIS son arrivé au gouvernement, en octobre 1982, la coalition de l'Union tionnaire de gauche (MNR-I) du président de la République Hernan Siles Suazo, du Parti communiste bolivien (PCB) et du Mouvement de la gauche révolutionnaire

(MIR) du vice-président Paz Zamora, est en proie à une crise profonde. Dès janvier

1983, le MIR quittait le gouvernement, et la coalition gouvernementale s'ouvrait encore un peu plus à droite à des personnalités indépendantes ou membres du Parti démocrate-chrétien (PDC). Confronté à une importante offensive ouvrière sur ce terrain, le gouvernement d'Hernan Siles Suazo acceptait la mise en place d'un système de cogestion ouvrière majoritaire au sein de la Corporation minière bolivienne (Comibol), qu'il

A la fin 1983, le gouvernement de l'UDP refusait néanmoins le projet d'un cogouvernement (2) avec la Centrale ouvrière bolivienne (COB) et la Confédération syndicale unitaire des travailleurs paysans de Bolivie (CSUTCB), et adoptait un train de mesures d'austérité. De plus en plus isolé du mouvement ouvrier et populaire malgré la participation du PCB au gouvernement, le régime de Siles Suazo était aussi en butte aux attaques des forces de droite largement représentées au sein du Parlement. Et c'est le vote d'une motion de censure au Sénat, le 14 décembre 1983, qui provoqua la dernière crise gouvernementale, durant laquelle les ministres de l'UDP donnèrent leur démission. La droite réactionnaire espère bien en tirer profit, en agitant la menace des risques d'une intervention militaire face à l'instabilité gouvernementale et en exerçant des pressions diverses sur le plan institutionnel. Le sénateur Jaime Arellanon, membre de l'Action démocratique nationaliste (ADN) de l'ancien dictateur Hugo Banzer, n'a-t-il pas réclamé, le 14 décembre dernier, que ce soient les instances judiciaires suprêmes qui se constituent en gouvernement provisoire jusqu'à l'organisation d'élections générales en

1984 ? (3) La crise s'est momentanément dénouée par la formation, le 19 janvier, d'un nouveau gouvernement, le quatrième en quinze mois, composé de membres du MNR-I,

Nous publions ci-après une interview concernant l'analyse du cadre général de cette crise gouvernementale à répétition, avant son récent dénouement, accordée à Inprecor par un membre de la direction du Parti ouvrier révolutionnaire unifié (POR-U),

BOLIVE

Nouvelle crise

Entretien avec un dirigeant du POR-U s'agit maintenant de faire passer dans les faits (1). section bolivienne de la IVe Internationale (4).

« INPRECOR » : - Comment analyses-tu la crise gouvernementale qui s'est ouverte le 14 décembre dernier, avec la démission de tous les ministres du gouvernement d'Hernan Siles Suazo ?

POR-U: - Il faut rappeler gouvernement qui vient de démissionner était entré en fonction au mois d'août dernier après une précédente crise prolongée. A l'époque, il avait été question d'un retour des représentants du MIR au gouvernement. Le MIR avait quitté le gouvernement au mois de janvier 1983, tout en formellement l'UDP. Mais la tentative de recomposition de la coalition gouvernementale n'avait pas réussi. Le président Siles Suazo avait alors désigné un gouvernement composé de huit membres de son parti, le MNR-I, de deux membres du PCB, de deux membres du PDC et de deux personnalités indépendantes, à savoir un personnage proche du Mouvement nationaliste révolutionnaire historique (MNR-H) de Paz Estenssoro et un militaire. Parmi les membres du MNR-I nommés au gouvernement, ce sont les éléments de son aile gouvernementale de l'UDP droite, comme Alvarez Plata, nommé ministre de l'Intérieur, Fernando Baptista, ministre des Finances, et le colonel Cardenas Mallo, ministre de la Défense, qui do-

Cette opération de Siles Suazo - lequel avait par ailleurs fermé la porte à la participation au gouvernement de la COB et de la CSUTCB - n'a pas permis pour autant d'arrêter l'offensive de la droite réactionnaire. Celle-ci continue d'exploiter, contre le gouvernement de l'UDP, le rapport de forces dont elle dispose, notamment au Sénat. La tactique utilisée, aussi bien d'ailleurs par l'ADN de l'ancien dictateur Hugo Banzer que par le MIR, est celle des interpellations au Parlement, mettant systématiquement le gouvernement sur la sellette. En même temps, la droite poursuit une campagne de dénonciation, lancée depuis plusieurs mois, de prétendues opérations de guérilla auxquelles des groupes d'extrême-gauche seraient en train de se préparer. Un groupe de 7 personnes - dont 5 Boliviens et 2

Sont été arrêtés fin octobre, sous l'inculpation d'entraînement militaire dans une localité de la province de La

Paz. Ce qui intéresse la droite dans cette affaire, ce n'est pas de mettre fin à de telles entreprises, somme toute dérisoires, mais d'y trouver des prétextes pour attaquer aussi bien le MNR-I que le PCB, en les accusant de complicité. La propre sœur d'un dirigeant de la gauche du MNR-I, Rospigliossi, était en effet soupçonnée d'avoir maille à partir avec les « guérilleros ».

Finalement, la droite a centré son attaque contre les mesures économiques adoptées le 17 novembre par le gouvernement, qu'elle considère santes bien qu'elles favorisent pourtant certaines couches des classes exploiteuses. Toute cette campagne de la droite a finalement débouché sur une motion de censure du gouvernement votée majoritairement par le Sénat, le 14 décembre 1983. Bien que la Constitution ne les contraignait pas à le faire, les ministres du gouvernement de l'UDP ont donné leur démission ouvrant ainsi la crise gouvernementale actuelle.

Il faut aussi ajouter que l'Eglise a saisi l'occasion pour intervenir à son tour sur la scène politique. Les évêques ont lancé un appel en faveur d'un « pacte politique avec une trève sociale permettant de regarder avec espoir vers l'avenir ».

En fait, le leitmotiv des déclarations des principaux partis politiques et des commentaires de la presse bourgeoise est désormais celui de l'unité ou de la convergence nationale et de la trève sociale qui devrait en découler. Le but de cette campagne n'est pas, à court terme, de préparer les conditions d'un coup d'Etat militaire. L'objectif des partis bourgeois et des organisations patronales est la formation d'un gouvernement dont le centre de gravité serait nettement déplacé vers la

Siles Suazo, qui avait déjà, au mois d'août 1983, esquissé la perspective de la mise en place d'un gouvernement de « convergence nationale » pour la fin de l'année 1983, a été ensuite assez prudent. Pour sortir de la présente crise gouvernementale, il pourrait maintenir la coalition actuelle en changeant des ministres, revenir à la collaboration avec le MIR, ou inclure dans le gouvernement des représentants du MNR-H. La situation est assez compliquée, y compris du fait des divisions qui déchirent tous les partis. Il est donc difficile de faire des prévisions précises. En tout cas, il y aura probablement un déplacement à droite de l'axe et des orientations du gouvernement, et le rapport entre celui-ci et les masses populaires ne pourra que se détériorer davantage, ce qui ne manquera pas de créer des problèmes, notamment au PCB, déjà secoué par des débats internes assez vifs.

1. Cf. Inprecor numéro 153 du 20 juin 1983, « La prise du contrôle des mines par les travailleurs ».

2. Cf. Inprecor numéro 160 du 7 novem3. Le Monde, 16 décembre 1983. 4. Cf. Inprecor numéro 157 du 26 septembre 1983, « Création du POR-Unifié ».

Page 17

- La crise politique est dans une très large mesure alimentée par une situation économique qui ne cesse de se dégrader. Peux-tu nous définir plus concrètement cette situation économique ?

- La crise politique est effectivement surdéterminée par une profonde crise économique et sociale.

Au mois de mars, tout en rejetant la revendication d'un salaire minimum vital régulièrement réajusté sur la base d'une échelle mobile des salaires, le gouvernement de l'UDP avait décidé que des réajustements de salaires auraient lieu chaque fois que l'index officiel des prix augmenterait de 40 %. En pratique, les rattrapages ont été toujours tardifs et n'ont aucunement compensé la perte de pouvoir d'achat provoquée par une inflation galopante. Par exemple, lors de l'adoption des mesures économiques de novembre, les 40 %, alors que le coût de la vie avait augmenté de 150 % environ dans la même période (5).

D'après les premiers calculs, l'année 1983 a été marquée par une diminution du produit intérieur brut (PIB) de 7%. D'autres calculs indiquent même le chiffre de 10 %. Les représentants des entrepreneurs privés affirment que le potentiel industriel n'est utilisé qu'à 50% de sa capacité. Le chômage ne cesse d'augmenter. Depuis octobre 1982, plus de 200 petites ou moyennes entreprises ont été fermées, ce qui est beaucoup pour un pays assez peu industrialisé comme la Bolivie. Il est inutile de rappeler, par ailleurs, que le problème de la dette extérieure reste extrêmement grave et pèse très lourdement sur la politique du gouvernement. Cette dette atteint désormais les 6 milliards de dollars (environ 48 milliards de francs).

Le gouvernement semble pourtant surtout se préoccuper de donner des assurances au secteur privé. Les mesures économiques prises en novembre dernier impliquaient, entre autres, que la Banque centrale assume à son compte la dette extérieure de ce secteur. Par contre, il effectue des manœuvres au détriment de la Comibol, qui reste pourtant la plus importante source de devises. Alors qu'à partir du mois de mai dernier le gouvernement aurait dû donner à la Comibol 50 de dollars (400 millions de francs), il ne lui en a attribué que 7 millions (56 millions de francs). Un tel comportement est de toute évidence inspiré par la volonté de créer des problèmes à une entreprise d'Etat où la cogestion ouvrière majoritaire a été, en principe, introduite.

- A propos, justement, de la cogestion ouvrière majoritaire de la Comibol, est-il déjà possible d'en faire un premier

- Non. Jusqu'ici, la direction cogestionnaire à majorité ouvrière a été constituée au niveau central, mais la discussion n'a pas encore commencé quant aux normes concrètes de fonctionnement. La fédération syndicale des mineurs (FSTMB) a rédigé pour sa part une proposition en ce domaine (6). Au niveau local par conorganismes installés depuis l'action des mineurs, du mois d'avril dernier, qui restent en place.

- La presse internationale n'a pas donné beaucoup d'écho aux luttes ouvrières et populaires de ces derniers mois. Que peux-tu nous dire à ce sujet ?

- Les 2 et 30 août 1983, il y a eu des mobilisations organisées par la COB, à La Paz et dans d'autres villes, autour de revendications et d'objectifs définis par la centrale syndicale dans un plan d'urgence économique. Par la suite, une nouvelle phase de luttes s'est ouverte. Elle est caractérisée par un développement considérable des luttes sectorielles. Les grèves et les mobilisations des ouvriers de l'industrie, des mineurs, des instituteurs, de différentes catégories de travailleurs du secteur tertiaire se sont multipliées. Les paysans se sont mobilisés à leur tour à plusieurs reprises, et notamment dans la ré gion des Yungas, où ils appliquent à nouveau la méthode de lutte qu'ils considèrent comme la plus efficace, à savoir les barrages routiers.

Pour l'essentiel, les revendications sont d'ordre salarial. L'échelle mobile des salaires avec la définition d'un salaire minimum vital n'ayant pas été instituée, chaque secteur lutte de son côté pour arracher des augmentations. Les mineurs - parmi lesquels ceux de Huanuni jouent toujours un rôle d'avant-garde - ont débordé la direction de la FSTMB elle-même, exigé l'approvisionnement régulier de leurs cantines, qui manquent souvent des biens de consommation les plus essentiels, et continuent de revendiquer le minimum vital avec échelle mobile des salaires (7). Les paysans ont arraché des concessions au gouvernement en ce qui concerne l'organisation des marchés paysans, les transports, l'aide technique, etc. Mais ils sont contraints relancer systématiquement leur mobilisation, car le gouvernement ne respecte pas les engagements pris

Les mesures économiques gouvernementales du 17 novembre ont provoqué de très vives réactions. La COB s'est alors rendu compte qu'une nouvelle vague de luttes dispersées était en train de se pro-

Elle a donc repris centralement l'initiative en proclamant un arrêt national du travail pour les 13 et 14 décembre. Le succès de cette action fut incontestable. Pourtant, aucune manifestation ne fut organisée dans la capitale. Dans la région des mines par contre, il y a eu des mobilisations massives presque partout, notamment à Oruro, où a eu lieu une marche très combative, la plus importante depuis l'avènement du gouvernement de

- Quels sont les débats qui traversent les syndicats sur les objectifs et les orientations à donner aux luttes en ce moment?

- Il y a des discussions et des différenciations. Sur le problème crucial du salaire minimum vital avec échelle mobile, par exemple, deux positions s'affrontent. Le courant du PCB - partiellement soutenu par le président de la commission économique de la COB - s'est prononcé contre cette revendication, qu'il considère comme irréaliste dans le contexte actuel. Un autre courant inclut différentes forces, dont les militants trotskystes. Il a eu gain de cause, tout d'abord dans la

5. Lors de la grève organisée par la COB à la mi-décembre, les revendications avancées concernaient, entre autres, une augmentation du salaire minimum d'environ 2 000 francs (il est actuellement de l'ordre de 500 francs) et une indexation des salaires sur l'augmentation du coût de la vie, car l'inflation prévue pour 1983 était de l'ordre de 270 %. (Cf. le Monde, 16 décembre 1983).

6. Cf. Inprecor numéro 147 du 11 avril 1983, « Le projet de cogestion ouvrière majoritaire de la Fédération syndicale des travailleurs des mines de Bolivie (FSTMB) ».

7. Cf. Inprecor numéro 147 du 11 avril 1983, « Le débat sur la cogestion et l'échelle mobile des salaires », entretien avec Felipe Vasquez, dirigeant de la FSTMB.

Page 18

FSTMB, puis ensuite dans une réunion élargie de la direction de la COB. Ceci a obligé la direction de la COB, où le PCB reste pourtant majoritaire, à introduire cette revendication dans son plan d'urgence économique. Toutefois, une chose est de coucher une revendication sur le papier, et une autre d'en faire un axe réel de mobilisation. Voilà donc le problème qui subsiste à l'étape actuelle.

Soit dit en passant, le PCB paie aujourd'hui un prix élevé, à cause de sa position de participation au gouverne. ment de l'UDP et de soutien à sa politique. Beaucoup de militants et de responsables politiques sont opposés à la ligne officielle. Des conflits se sont produits au niveau même de la direction. Le remplacement récent, au ministère du Travail, d'un membre du PCB, Ramiro Barranchea, par un autre, Horst Grebe, considéré comme plus maléable, est un reflet de

Finalement, un problème d'orientation plus général se pose. Alors que, malgré les polémiques et les conflits, la direction de la COB maintient toujours un dialogue avec le gouvernement, d'autres voudraient en arriver à une rupture ouverte.

- Le congrès de la COB du mois de mai 1984 sera donc une échéance impor-

- Sans aucun doute. Les délégués de tous les travailleurs du pays y discuteront des problemes cruciaux qui se posent a eux et des orientations à adopter. Il y aura certainement des discussions très du-

Les militants syndicaux membres ou sympathisants du POR-U qui ont des responsabilités dans le mouvement syndical, parfois même en tant que dirigeants nationaux, se battront avant tout pour que la revendication du salaire minimum vital avec échelle mobile devienne un axe central de mobilisation. En même temps, ils insisteront sur l'urgence de fixer une plate-forme de revendications commune tous les secteurs ouvriers. C'est le seul moyen, en effet, d'éviter que ne se multiplient les luttes sectorielles en ordre dispersé, qui impliquent un risque d'usure certain. Ils souligneront aussi la nécessité de lutter pour que la cogestion ouvrière majoritaire s'applique effectivement dans le secteur nationalisé et que le contrôle ouvrier soit introduit dans le secteur pri-

La bataille pour atteindre ces objecfront unique de la gauche incluant, sur une base unitaire, la COB, la CSUTCB, et tous les partis et organisations de la classe ouvrière. La COB doit être la colonne vertébrale de ce front. Son congrès devra donc se transformer en une véritable assemblée populaire qui représentera l'alter-

Parlement bourgeois. C'est en partant d'une telle assemblée que des organismes de pouvoir populaire pourront et devront surgir a travers tout le pays. •

Propos recueillis pour Inprecor, La Paz, 20 décembre 1983.

Une erreur sur cette page ?