A nouvelle flambée des combats au Liban a incontestablement marqué une rupture qualitative dans l'évolution des rapports de forces, à la fois sur les plans lo.
1 cal et régional. Elle a été la « chiquenaude » qui a fait s'écrouler ce château de cartes qu'était l'Etat « légal » d'Amine Gemayel. Ce dernier se retrouve dépourvu de tout appui un tant soit peu significatif du côté musulman, et, après la démission du chef du gouvernement, Chafic Wazzan, se confirme l'effritement des derniers vestiges du consensus « national » intercommunautaire dont il avait joui lors de son élection,
L'armée « légale », dont le régime Gemayel avait fait son atout principal et dont la « cohésion » avait été tant vantée par ses instructeurs militaires américains et français, s'est disloquée. La grande majorité des soldats et officiers musulmans se sont, soit joints aux forces de l'opposition, soit mis à l'écart de la bataille en cours. Gemayel n'a plus pour soutien local que son propre parti confessionnel réactionnaire, les Phalanges
Les Britanniques et les Italiens de la Force multi-impérialiste (dite Force multinationale) qui le soutenaient, ont retiré leur épingle du jeu. Les troupes américaines sont aussi en voie de retrait, mais l'intervention américaine subsiste sous forme de bombardements navals et aériens. Seul le gouvernement de François Mitterrand joue encore au dur. Il maintient ses troupes, pour le moment, essayant de prouver aux régimes bourgeois des ex-colonies et protectorats français que l'armée française est un soutien digne de confiance. En fait, Mitterrand s'abrite derrière sa proposition de remplacer la Force multi-impérialiste par une Force de l'Organisation des Nations-Unies (ONU), pour adopter sur le terrain une nouvelle attitude neutraliste, bien plus opportuniste, et préparer éventuellement un retrait des troupes françaises « dans l'honneur ».
Quelle que soit l'issue des combats en cours, l'impérialisme mondial a déjà subi un grave revers au Liban. Son protégé, Amine Gemayel, qui avait succédé à son frère assassiné, Béchir Gemayel, est totalement discrédité et son Etat démantelé. Le relais régional de l'impérialisme que constitue l'armée sioniste est moins que jamais capable et désireux d'intervenir dans cette nouvelle étape de la crise libanaise. Les Etats impérialistes eux-mêmes sont moins que jamais disposés à fournir à Gemayel le seul moyen de renverser à nouveau le rapport des forces militaire en sa faveur, à savoir une intervention massive des troupes impérialistes sur le terrain. L'impérialisme américain a compris depuis longtemps que « le Liban n'est pas Grenade », comme ne cesse de le répéter l'opposition armée libanaise. Il est d'ailleurs éloquent que les mêmes troupes américaines qui ont participé à l'opération d'invasion de Grenade se voient au-
LIBAN
L'effondrement du régime
d'Amine Gemayel
jourd'hui contraintes de se retirer du Liban. C'est la première fois, depuis une décennie, que l'impérialisme américain se trouve ainsi confronté, avec l'Amérique centrale et le Proche-Orient, à la possibilité réelle d'un embourbement militaire dans deux ou plusieurs Vietnam, à échelle réduite il est vrai, mais suffisamment importants pour être dissuasifs, notamment en période de campagne électorale aux Etats-Unis. UN REVERS POUR L'IMPÉRIALISME
Plutôt que d'opter pour une plus grande intervention dans le « guêpier » libanais, une fraction de plus en plus importante de l'establishment américain préconise ouvertement le lâchage du Liban. Après tout, ce pays n'est pas en soi un enjeu considérable. Ce n'est ni un pays pétrolier ni un pays d'importance stratégique majeure. Toutefois, le véritable enjeu des combats en cours au Liban, depuis l'été 1983, n'est pas tant l'influence directe sur le pouvoir central libanais que l'ensemble de la politique américaine dans la région, définie par le double cadre des accords de Camp David et du plan Reagan. En effet, c'est la conclusion, sous patronage américain, du traité israélo-libanais du 17 mai 1983 qui a mis le feu aux poudres au Liban (1).
Le régime syrien qui, jusqu'à cette date, avait adopté une attitude réservée, sinon positive à l'égard de Gemayel — tout en le mettant en garde contre la conclusion d'un accord séparé avec Israël -, avait, depuis lors, poussé les forces politiques et militaires libanaises sous son influence, à lutter contre le pouvoir phalangiste et les troupes impérialistes. Et ceci d'autant plus que le rôle dissuasif d'Israël perdait de plus en plus de son efficacité au fil des jours, au point que l'armée sioniste se retira de la région du Chouf en plein été 1983, sans demander son reste et sans pour autant réussir à mieux assurer sa sécurité dans sa zone de repli au Liban-Sud. La bataille de la montagne qui s'en suivit se solda par une lourde défaite des milices phalangistes ( « Forces libanaises »), relayées par l'armée « légale » de Gemayel qui, avec l'appui militaire impé rialiste, parvint à stopper l'avance des forces druzes du Parti socialiste progressiste de Walid Joumblatt, auxquelles s'étaient jointes des forces de la « dissidence » palestinienne, avec le soutien de
Le cessez-le-feu du 25 septembre dernier devait permettre la tenue d'une réunion de « réconciliation » à Genève, un mois plus tard, au cours de laquelle les Syriens espéraient convaincre Gemayel d'abroger l'accord israélo-libanais du 17 mai. Ce dernier fut, en effet, chargé par les participants à la réunion d'examiner avec ses tuteurs américains les modalités de cette abrogation, devenue un préalable nécessaire à une deuxième session de « réconciliation ». Il se rendit immédiatement à Washington dans ce but, pour se voir opposer une fin de non-recevoir, l'administration Reagan refusant l'annulation d'un traité dont elle avait fait un sujet de fierté et qu'elle avait présenté comme un pas fondamental vers la « Pax Americana » au Proche-Orient. Pour le gouvernement américain, le traité du 17 mai 1983 s'ajoutait au traité de paix égypto-israélien et préparait la voie à un traité jordano-(palestino)-israélien, qui achèverait de remplacer l'isolement arabe de l'Egypte par celui de la Syrie, mise au ban à son tour pour « extrémisme pro-soviétique ». L'Egypte du président Hosni Moubarak entra d'ailleurs en jeu, au même moment, aidant Yasser Arafat dans la bataille du Liban-Nord (2), pour être payée en retour par une action spectaculaire de celui-ci en faveur de la fin du boycott arabe et islamique de l'Egypte, dernier obstacle subsistant devant l'adhésion ouverte des régimes réactionnaires arabes au plan Reagan. C'est Arafat qui a ouvert la voie à une
1. Cf. Inprecor numéro 158 du 10 octobre 1983.
2. Cf. Inprecor numéro 166 du 6 février 1984.
langiste se retrouve ainsi plus étroit et Beyrouth laissent prévoir qu'il va le faire.
réunion comme celle qui vient de se tenir à Washington entre Reagan, Moubarak et le roi Hussein de Jordanie. La réaction arabe a décidé de jouer franc-jeu, après des années d'hypocrisie !
C'est dans ce contexte-là, celui des embrassades Arafat-Moubarak, de la tenue d'une réunion de l'Organisation de la conférence islamique à Casablanca, en janvier 1984 - qui décida de réintégrer l'Egypte dans la communauté islamique -, que se déclencha le dernier round des combats au Liban, la Syrie ayant décidé de contre-attaquer dans ce dernier pays et d'y infliger un revers à la politique américaine en imposant l'abrogation du traité du 17 mai. C'est à Beyrouth même, cette fois, que les combats commencèrent, déclenchés par une offensive de la fraction pro-iranienne du mouvement chiite, liée à la Syrie, qui suscita une riposte de l'armée de Gemayel si brutale qu'elle ne réussit qu'à consommer la rupture entre ce dernier et la quasi-totalité des forces politiques musulmanes du pays.
L'OPPOSITION A GEMAYEL
ET LES PERSPECTIVES L'action de la fraction « modérée », très majoritaire, du mouvement chiite Amal permit d'arracher Beyrouth-Ouest au contrôle de Gemayel, au début février. L'intervention des forces druzes de Walid Joumblatt, à partir du 13 février dernier, permit de réaliser la jonction entre la capitale et la montagne, et donc avec les zones sous contrôle syrien. Le réduit phaplus menacé que jamais. Gemayel est auJourd'hui soumis aux pressions contradictoires de l'extrême droite chrétienne, alliée à Israël, et de l'opposition musulmane, alliée à la Syrie : d'un côté, la partition du Liban et la formation d'un Etat-croupion allié à l'Etat juif, dans un contexte de chaos guerrier, de l'autre, la soumission à la Syrie d'un Etat libanais formellement unifié, mais où les fascistes des Forces libanaises essayeront de maintenir l'autonomie de fait qu'ils exercent dans leur région (au nord et à l'est de Beyrouth-Est), tandis qu'Israël maintiendra une
« autonome », sous domination chrétienne réactionnaire au Liban-Sud Gemayel a tenté une ultime conciliation des deux camps avec le plan saoudo-américain, mort-né parce qu'il continuait à placer les retraits syrien et israélien sur un même pied et ne pouvait, par conséquent, qu'être rejeté par la Syrie, qui continue pour sa part à exiger l'abrogation unilatérale du traité du 17 mai et considère comme légitime sa propre présence au Liban. C'est un douloureux dilemme pour Gemayel, mais il est évident que l'option syrienne est la seule des deux options possibles qui puisse s'accorder tant bien que mal avec les intérêts bien compris de la bourgeoisie libanaise, y compris sa fraction maronite, dont l'isolement dans un réduit chrétien signifierait un arrêt de mort économique. Si tel est le cas, Gemayel, en fait, n'a plus d'autre choix que de se plier aux conditions syriennes. A l'heure où nous écrivons, les nouvelles de
Si tel est le cas, Gemayel pourrait espérer une nouvelle réunion de « réconciliation », qui pourrait se tenir cette fois-ci en Arabie Saoudite. Il en résulterait, pour la première fois depuis 1943 - année de l'indépendance du Liban, où fut adopté le fameux « Pacte national » qui régit le partage du pouvoir entre les diverses fractions communautaires de la bourmodification importante du cadre institutionnel du pays, dans le sens d'un rééquilibrage au profit des fractions bourgeoises musul manes. Il en résulterait, surtout, un retour à la situation de 1977, avec un pouvoir central libanais largement inféodé à la Syrie. Gemayel pourrait réussir à rester à la présidence, mais en perdant le pouvoir réel, ou du moins le monopole de celui-ci, avec les conséquences décrites plus haut.
Une chose est cependant certaine : l'issue des derniers combats au Liban ne saurait transgresser le cadre du pouvoir bourgeois, quelles qu'en soient les formes. L'ensemble des forces majeures de l'opposition à Gemayel sont, en effet, des forces bourgeoises, de même qu'est bourgeoise la dictature baasiste syrienne qui les parraine. Le Front de salut national (FSN), auquel le Parti communiste libanais (PCL) est affilié, est dirigé par trois figures clés de la bourgeoisie libanaise, dont les seuls points communs sont l'hostilité aux Phalanges et la dépendance à l'égard de la Syrie : Soleyman Frangié, ex-président de la République, maronite, ex-allié des Phalanges de 1975 à 1978; Rachid Karamé, ex-Premier ministre, sunnite, recordman de l'exercice de cette
fonction jusqu'en 1975 ; et Walid Joumblatt, héritier de son père, leader féodalo-bourgeois de la communauté druze.
Quant au mouvement Amal, dirigé par l'avocat chiite Nabih Berri, il se situait, jusqu'à ces derniers jours, à la droite du FSN auquel il avait refusé de se rallier, préférant éviter la rupture avec Gemayel. Amal, ou plutôt le Mouvement des déshérités dont il est l'émanation militaire, fut créé au début des années 1970, dans le but évident d'embrigader les masses chiites pauvres sous une direction bourgeoise capable de démagogie populiste et confessionnelle, contrairement aux leaders chiites traditionnels, les plus arriérées des vestiges de la féodalité libanaise. En fait, l'opération Amal était principalement dirigée contre le PCL, dont la remontée spectaculaire, à partir de 19681972 (Ile et Ille congrès) se traduisait par un recrutement principalement chiite. De 1975 à 1982, Amal ne mena pas un seul combat contre le camp des Phalanges et de ses alliés, mais se construisit à coup de batailles contre le PCL et les organisations palestiniennes, avec une propagande essentiellement anticommuniste et xénophobe rejoignant celle des Phalanges. Sous l'influence de la révolution iranienne, une fraction minoritaire d'Amal se radicalisa dans un sens khomeiniste et scissionna du Mouvement en 1982, en dénonçant la collusion de Berri avec les Phalangistes.