Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

FRANCE

Procès-test à Landau : le militarisme en accusation

· Inprecor n° 169, 19 mars 1984 · p. 18-19, 19-20 · 2 578 mots

France Allemagne Paix et armements

Les soldats inculpés accueillis par un piquet de solidarité à la sortie du tribunal de Landau. (DR)

Drolutionnie (LdR), sectio du contine , mane inde la tiquete, passiet eé- EUX jeunes soldats français du contingent, membres de la Ligue communiste réjugement le 23 février dernier devant le tribunal militaire français de Landau, en

République fédérale allemande (RFA) pour avoir pris position, avec 500 de leurs camarades des garnisons françaises d'Allemagne, en faveur du retrait des troupes d'occupa-

Ce procès fut en vérité celui du militarisme français, ainsi que celui des atteintes aux libertés démocratiques qu'implique l'orientation de militarisation des gouvernements capitalistes dans leur ensemble. Il a ainsi pris valeur de symbole, à l'heure où le puissant mouvement antiguerre qui se manifeste dans toute l'Europe est confronté à un problème stratégique décisif concernani i avvuuc a auvpter face aux appareils militaires et aux troupes stationnés dans les différents pays, qu'ils soient nationaux ou

Le verdict du procès des deux soldats français ne sera rendu que le 29 mars, mais, à l'évidence, par ce qu'il révèlera, tant au niveau de la stratégie de la hiérarchie militaire française qu'à celui des problèmes d'orientation posés au mouvement pacifiste, il

FRANCE

LIBERTE IBERTE

Procès-test à Landau:

le militarisme en accusation

tion des deux parties de l'Allemagne (1). étrangers. fera date dans l'histoire des luttes antiguerre. Bernard CLIFDEN Jean-Louis MICHEL

Au mois d'octobre 1983, des soldats du contingent avaient pris part aux grandes mobilisations pacifistes, en France, en Allemagne fédérale et en Hollande. Quelques dizaines, quelques centaines tout au plus, mais la signification de cet événement ne pouvait échapper à personne. Bravant la répression, ces pionniers signifiaient, par leur geste courageux, que les soldats voulaient eux aussi avoir leur mot à dire à propos de la politique de militarisation des gouvernements occidentaux. Les ministres de la guerre de ces gouvernements ne s'y trompèrent d'ailleurs pas. Depuis le ministre hollandais, menaçant du cachot ceux qui oseraient manifester, jusqu'au ministre britannique envisageant froidement de faire tirer contre les pacifistes, en passant par le ministre français de la Défense, Charles Hernu, donnant l'ordre d'emprisonner plusieurs dizaines de soldats, tous affirmèrent leur volonté de mettre un coup d'arrêt à cette conta-

LIBERTE gion pacifiste parmi la troupe, certes encore modeste, mais qui recèle les plus grands dangers pour les partisans du militarisme et des plans de guerre impérialis-

C'est dans ce contexte international que s'inscrit l'affaire de Landau. Trois soldats français arrêtés au mois d'octobre, puis jetés dans une forteresse militaire où ils devaient rester six semaines pour deux d'entre eux, huit semaines pour le troisième, sont envoyés devant la justice militaire d'exception. Le procès des deux premiers, Laurent Fritz et Olivier Lecour-Grandmaison, le 23 février dernier, devant le Tribunal aux armées des Forces françaises en Allemagne fédérale, n'était que l'épilogue judiciaire de cette attaque menée par la hiérarchie militaire.

Le gouvernement français, qui a fait arrêter ces jeunes soldats par la police militaire, violant ainsi sa propre légalité — la sécurité militaire n'étant théoriquement pas habilitée à interroger les soldats -, et qui a ensuite donné l'ordre à ses magistrats de poursuivre, puis d'envoyer ces trois soldats devant le tribunal militaire, a donc réagi avec célérité, en déclenchant pour la première fois depuis son élection en mai 1981, une mobilisation exceptionnelle de l'appareil d'Etat contre des soldats du contingent. Cette répression a été organisée en dépit même de l'inconsistance des dossiers de l'accusation. Car ce qu'ont mis en évidence les débats du procès, c'est avant tout que ces soldats ne sont poursuivis que pour leurs seuls écrits, un bulletin du comité de soldats du 32e régiment de génie à Kehl, et surtout une pétition pour le retrait des troupes françaises et des autres troupes étrangères d'Allemagne (cf. encart). C'est bien une « première », en termes d'atteinte aux libertés démocratiques, qu'a inauguré un gouvernement où siègent des ministres du Parti socialiste (PS), du Parti communiste français (PCF) et du Parti socialiste unifié (PSU).

LE PROCUREUR EN ACCUSATION

Confrontés à une riposte immédiate, unitaire et déterminée des forces ouvrières et démocratiques, des mouvements pacifistes, tant en France qu'en Allemagne fédérale et, au-delà, dans plusieurs autres Etats européens, le gouvernement français et ses juges militaires avaient dû reculer une première fois en acceptant la mise en liberté provisoire des accusés, à la fin du mois de novembre et au début décembre (2).

Le jour du procès, à Landau, dans un décorum suranné rappelant fort opportunément à tous que cette justice militaire demeurait, en dépit des dires gouvernementaux, une justice d'exception, le poids des mobilisations de solidarité s'est fait pleinement sentir. Comme l'avait indiqué Olivier Lecour-Grandmaison lors de son intervention devant le VIe congrès de la LCR, en janvier dernier, ce procès a été tout à la fois celui du militarisme et des atteintes aux libertés démocratiques qu'implique la politique actuelle de militarisation des gouvernements occidentaux.

S'expliquant sur le fond de leurs motivations, nos deux camarades n'ont eu cune peine à montrer qu'ils se trouvaient ce jour-là dans le box des accusés parce qu'ils avaient voulu rester, sous l'uniforme et pendant leur conscription, les jeunes travailleurs combattant pour la paix et les libertés démocratiques qu'ils étaient auparavant dans la vie civile. En termes clairs et précis, avec une chaleur qui n'appartient qu'à ceux qui ont raison devant l'histoire et qui savent que leurs luttes rencontrent un grand écho à l'extérieur, ils ont fait le procès des conditions scandaleuses dans lesquelles de jeunes Français effectuent aujourd'hui encore leur service militaire en Allemagne fédérale. Ils ont montré, exemples à l'appui, comment des officiers réactionnaires, méprisant tout autant les soldats du rang que la population allemande, s'efforçaient

1. Cf. Inprecor numéro 159 du 24 octobre 1983 et numéro 160 du 7 novembre 1983.

2. Cf. Inprecor numéro 164 du 9 janvier 1984.

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LIBEREZ LESU de dresser contre les mouvements pacifistes ces milliers de jeunes embrigadés sous les drapeaux de l'impérialisme français. Puis les nombreux témoins cités par la défense leur ont succédé à la barre.

Successivement, l'amiral Antoine Sanguinetti s'exprimant au nom de la Ligue des droits de l'homme, Serge Depaquit au nom du PSU, Alain Krivine, Ernest Mandel, Angela Klein (qui a coordonné la campagne de solidarité en Allemagne fédérale), le père Jean Cardonnel, le prêtre catholique de Grande-Bretagne Bruce Kent, secrétaire de la Campagne pour le désarmement nucléaire (Campaign for Nuclear Disarmament, CND), Jakob Moneta, ainsi que le journaliste Paul Noirot, se sont employés à démontrer le caracanti-démocratique de cette justice d'exception, où le militarisme est tout à la fois juge et partie. Ils se sont élevés contre le fait que près de quarante ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, le peuple allemand puisse être considéré comme responsable de crimes commis alors en son nom par les nazis. N'est-ce pas là, en effet, la justification impérialiste du maintien de troupes étrangères sur le sol allemand ? Evoquant son passé de déporté à Buchenwald, Paul Noirot rappela que, lors du procès de Nurenberg, il fut alors reproché à d'autres soldats leur obéissance aveugle aux criminels de guerre nazis. Ernest Mandel, quant à lui, a affirmé sa conviction que la réunification socialiste de l'Allemagne, engageant le prolétariat de ce pays aux côtés des autres classes ouvrières de ce continent dans la perspective des Etats-Unis socialistes d'Europe, contribuera de manière décisive à mettre un terme historique à la résurgence d'un militarisme monstrueux. Angela Klein, avec un ton juste et émouvant, est venue apporter la solidarité fraternelle des mouvements pacifistes allemands avec ces soldats étrangers, dont l'attitude tranche si nettement avec celle des dirigeants impérialistes qui ne considèrent l'Allemagne que comme un éventuel champ de bataille. Tous ont réclamé avec force l'acquittement de ces deux soldats, dont chacun a loué le courage.

Face à ces témoignages aussi nombreux et chaleureux que sérieux, le commissaire du gouvernement n'a pu que réclamer, au terme d'un réquisitoire laborieux, une peine de principe. Au demeurant, avec la grossièreté qui caractérise les agents serviles de la répression d'Etat, ce commissaire devait ne trouver des excuses à nos camarades que parce « qu'ils sont

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intelligents, cultivés et qu'il ne s'agit pas d'appelés moyens ». Comment mieux résumer la nature de classe de cette justice militaire, prête à tout contre les plus faibles et les moins bien organisés ? Bref, à sa manière, notre accusateur aux ordres avait tout de même compris que le rapport des forces ne lui était pas favorable.

En outre, les juges durent supporter non seulement les témoignages implacables produits par la défense, mais aussi la centaine de militants francais et allemands qui ont organisé, durant toute la journée, un piquet de solidarité aux portes du tribunal, en scandant inlassablement d'expression dans les casernes ! Acquittez nos camarades ! ». Cette initiative n'étant bien évidemment du goût ni de la gendarmerie française ni de la police allemande, la coopération entre les forces de répression des deux Etats se conjugua toute la journée pour photographier et ficher tous ceux qui étaient venus apporter leur solidarité. Au petit matin, à la frontière, les douaniers s'étaient déjà passés le mot pour faire traîner en longueur les formalités, faisant ainsi fi du principe de libre circulation des hommes et des idées, si souvent brandi par les gouvernements capitalistes d'Europe de l'Ouest comme étendard d'une politique européenne.

FRATERNISER AVEC LA TROUPE ET LA SOUSTRAIRE A L'INFLUENCE

DU MILITARISME D'ici au 29 mars, date à laquelle sera rendu le verdict, il s'agit de maintenir, voire d'amplifier la pression auprès des magistrats du Tribunal militaire aux armées de Landau, et en direction du gouvernement français, en premier lieu pour éviter toute mauvaise surprise. Mais il faut aussi prendre la mesure exacte des enjeux de ce procès. L'acquittement de nos ca-

LANDAU S

marades serait un formidable encouragement pour tous ceux qui, en Europe, se battent derrière les murs des casernes pour la paix et les libertés. Au contraire, toute condamnation, surtout si elle s'accompagnait du retour en prison d'Olivier Lecour-Grandmaison et de Laurent Fritz, aurait des effets négatifs sur la mobilisation des soldats aux côtés du mouvement

Dès le 23 février au soir, au cours d'un meeting réunissant 200 personnes à Landau, présidé par Martin Grau (représentant des Verts allemands du Palatinat), où prirent la parole de nombreux orateurs français et allemands, ainsi qu'Ernest Mandel, un important engagement unitaire fut pris, celui de défendre tous les soldats qui seraient victimes de la répression en raison de leurs prises de position et de leurs luttes pour la paix. En s'orientant résolument dans cette voie, les mouvements pacifistes résoudraient une des questions les plus difficiles que pose la politique de militarisation du point de vue d'une stratégie d'opposition efficace. En Allemagne fédérale, la conférence nationale du mouvement pacifiste, des 11 et 12 février dernier, a décidé de s'engager, à la suite de l'Appel de Heilbronn (3), à soutenir une campagne pour l'objection de conscience au nom de la lutte pour la paix. Dans l'Etat espagnol, des projets similaires ont vu le jour dans les débats du mouvement antiguerre.

Le droit à l'objection de conscience doit effectivement être défendu comme un droit démocratique, en raison même de ce que sont les armées bourgeoises européennes, intégrées ou non à l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN). Nul ne peut ignorer que la grande masse des jeunes effectuent leur service militaire dans les armées, et qu'il en sera ainsi aussi longtemps que les régimes bourgeois se survivront. Nous revendiquons, pour notre part, un droit fondamental à l'apprentissage des armes pour tous et toutes, sur les lieux de travail et sans encasernement. Ceci ne saurait évidemment se confondre avec le système de la conscription militaire mis en place par les armées bourgeoises. En outre, certaines armées européennes sont en voie de professionnalisation, et l'armée britannique est, quant à elle, exclusivement com-

3. L'Appel d'Heilbronn est un appel de personnalités en faveur de l'objection de conscience en RFA.

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posée de professionnels. C'est pourquoi, radicales de celles que peuvent et doivent bien une épine plantée au centre de l'Euquel que soit le choix politique fait par certains courants du mouvement antiguerre en faveur de l'objection de conscience, le problème reste entier pour la grande majorité de la jeunesse enrégimentée. Il serait irresponsable d'abandonner des centaines de milliers de jeunes, appelés du contingent ou engagés, à la seule influence militariste des officiers réactionnaires qui servent, par vocation ou par intérêt, les plans de guerre de l'impérialisme.

Au contraire, il s'agit de rechercher partout la fraternisation du mouvement antiguerre avec la troupe. Dans les armées de l'OTAN, une ligne de fracture passe en effet entre la masse des soldats et ceux qui, aux plus hauts niveaux de la hiérarchie, participent à l'élaboration et à la mise en œuvre de la politique militaire impérialiste. Il faut, à la faveur de mots d'ordre judicieusement choisis et d'une intervensystématique troupes, faire apparaître cette ligne de fracture, en donnant la preuve aux soldats concernés que le mouvement de masse antiguerre n'est pas dirigé contre eux, comme s'efforcent de le leur faire croire les officiers réactionnaires, mais qu'il défend aussi leurs intérêts, en luttant contre la militarisation qui les déporte loin de chez eux et les destine à devenir de la « chair à neutrons » dans les plans de guerre de l'OTAN.

La campagne des soldats français en Allemagne fédérale et le procès de Landau ont puissamment contribué à actualiser cette perspective qui est parmi les plus retenir ceux qui luttent pour la paix. Cela a contribué à rendre légitime aux yeux de larges secteurs du mouvement antiguerre d'une intervention en direction des troupes, intervention trop longtemps délaissée, comme devait le reconnaître Martin Grau lors du meeting de

Landau. La mobilisation des soldats français de RFA a porté le fer là où les gouvernements capitalistes sont les plus en porte-à-faux dans la poudrière allemande, qui a le triste privilège de concentrer le plus grand nombre de troupes étrangères et de systèmes d'armes, conventionnels ou nucléaires, parmi les plus sophistiqués.

Tout indique aujourd'hui que la revendication unitaire de retrait des troupes étrangères des deux parties de l'Allemagne, qu'on la justifie comme nous le faisons dans la perspective des Etats-Unis socialistes d'Europe ou, comme le fit Bruce

Kent à Landau (voir encadré), constitue du jugement, adressez vos messages de protestation auprès du :

- Ministre de la Justice, 1, place Vendôme, 75001 Paris ;

- Président de la République, Palais de l'Elysée, 75008 Paris ;

ainsi qu'auprès de l'ambassadeur de France en poste dans votre pays rope dans le talon de l'OTAN. C'est la raison pour laquelle — au-delà de l'affirmation, lors du procès de Landau, d'un rapport de forces favorable aux soldats et aux mouvements pacifistes —, l'intervention doit se poursuivre en direction des troupes françaises en RFA, et s'élargir en direction de toutes les troupes étrangères stationnées en Allemagne. C'est là, en effet, le contenu concret que peut prendre aujourd'hui la perspective d'une fraternisation permanente entre les troupes et le mouvement antiguerre. Une telle dimension de la mobilisation antiguerre ouvrira inévitablement d'autres perspectives, qui devront trouver leur place dans les débats à la conférence internationale des mouvements de la paix, qui doit se tenir cet été à Pérouse, en Italie.

Bernard CLIFDEN, Jean-Louis MICHEL,

1er mars 1984.

Pour témoigner de votre solidarité avec les soldats de Landau jusqu'à la date

- Président du TMA de Landau, quartier Mangin, Dorenbergstrasse, Landau,

Joignez un double de vos démarches aux collectifs de solidarité aux adresses

— pour la France : Madeleine Millaud, 50, bd. Jean-Jaurès, 92110 Clichy-la-

- Pour l'Allemagne : Angela Klein, Mainzerlandstrasse 147, 6000 Frankfurt 1.

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