Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

GRANDE-BRETAGNE

Les dirigeants du Parti travailliste se refusent à soutenir les mineurs

· Inprecor n° 181, 8 octobre 1984 · p. 3-6 · 2 808 mots

Grande-Bretagne Syndicalisme

A grève des mineurs britanniques contre les fermetures des mines dure maintenant depuis presque sept mois. La fin de la deuxième grève nationale des dockers a relâché la pression qui s'exerçait sur le gouvernement pour l'amener à régler le conflit (cf. Inprecor numéro 179 du 10 septembre 1984). Arthur Scargill, président du

Syndicat national des mineurs (NUM), a accusé le gouvernement d'avoir effectivement saboté les récentes négociations entre l'Office national des charbonnages (NCB) et le syndicat. Suivant la manière dont les choses se présentent en ce moment, la grève ris-

Les prochaines batailles auront lieu lorsque le gouvernement essaiera de transporter les réserves de charbon, des mines vers les centrales électriques. La confédération unique des syndicats britanniques (TUC), à son congrès au début septembre, s'est engagée, en paroles, à « soutenir pleinement » les mineurs. Mais de là à organiser une solidarité active, il y a un pas que les dirigeants du TUC se gardent bien de franchir. A une réunion récente des syndicats qui représentent les travailleurs des centrales électriques n'a abouti à rien de plus concret que de proposer des « discussions » avec les mineurs. Au lieu de promouvoir des actions de solidarité, les dirigeants du TUC se consacrent simplement à la mise en place de nouvelles négociations, à travers le Service d'arbitrage des conflits du travail, organisme lié au gouvernement.

Le congrès annuel du Parti travailliste, qui débute le ler octobre à Blackpool, représente la prochaine échéance d'importance, où la question de l'organisation de la solidarité avec les mineurs sera à l'ordre du jour. Des critiques de gauche de la direction du parti vont soutenir l'accusation que les actions de cette dernière et de Neil Kinnock, le nouveau leader du parti, ont été au mieux ambiguës et, au pire, nuisibles à la cause des mineurs. Des appels au congrès pour organiser la solidarité tous azimuts viendront

Les dirigeants du Labour se refusent à soutenir la grève des mineurs que fort de se poursuivre pendant l'hiver.

à la fois des syndicats et de la base du parti.

Pour beaucoup de militants du mouvement ouvrier, l'élection de Neil Kinnock comme leader du Parti travailliste au congrès de 1983 a représenté une situation nouvelle. Kinnock, fils de mineur gallois, avait toujours été lié à la gauche

Beaucoup de militants espédu parti.

raient que sous sa direction le gros des acquis remportés par la gauche travailliste

GRANDE-BRETAGNE sur la question des réformes démocratiques des structures du parti serait sauvegardé et que certaines orientations adoptées par les congrès, comme celle en faveur du désarmement nucléaire unilatéral, par exemple, seraient défendues par la di-

L'élection simultanée du droitier Roy Hattersley comme leader adjoint a certes suscité des réactions plus partagées, mais la majorité de la base du parti et une Manifestation de mineurs britanniques en avril dernier. (DR)

majorité écrasante des syndicats qui y sont affiliés ont appréhendé la nouvelle équipe de direction comme la « combinaison idéale » pour unifier le parti sur la base de sa politique radicale. La grève des mineurs a constitué le test le plus prolongé, à la fois pour la nouvelle direction et pour l'esprit d'optimisme qu'avait soulevé l'élection de Kinnock. Le Comité exécutif national (NEC) du Parti travailliste adopté une position de soutien total à la grève, orientation qui reflète le travail de solidarité effectué au niveau de la base. Mais la direction du parti au Parlement a refusé de soutenir les actions du Syndicat des mineurs, se limitant seulement à constater son « accord » avec leur argumentation contre les fermetures des mines, mais rejoignant les positions du gouvernement en condamnant les actions des mineurs à chaque tournant critique de la grève.

LES ATTAQUES PUBLIQUES

DE LA DIRECTION DU PARTI TRAVAILLISTE CONTRE LA GREVE

La lutte des mineurs a commencé au mois de mars, quand le gouvernement Thatcher a annoncé la fermeture d'un puits dans la région du Yorkshire, bastion du NUM. La direction de ce dernier a décidé de mobiliser ses forces région par région, appelant les directions régionales à organiser la solidarité avec les mineurs du Yorkshire partis les premiers en lutte et qui ont envoyé des piquets volants pour expliquer l'enjeu de la lutte aux adhérents de la base du syndicat dans d'autres régions. Une large majorité des 180 000 adhérents du ont répondu positivement à cet appel, et la grève s'est dans la région importante et rentable de Nottingham, ont exigé une consultation nationale des syndiqués sur la question d'une grève nationale illimitée, avant de

Le gouvernement a alors mobilisé toutes ses ressources médiatiques pour condamner les méthodes « dictatoriales » de la direction du syndicat et exiger l'organisation d'une consultation de ses adhé rents, exigence qui a été reprise par la direction des charbonnages et par des minis-

Au début, Kinnock et la direction du groupe parlementaire travailliste ont gardé le silence. Mais, avec l'intensification de la campagne de presse, Kinnock a apporté sa voix au chœur de la bourgeoisie. Les dirigeants des mineurs ont réagi âprement. Dans une interview à Socialist Action, hebdomadaire marxiste-révolutionnaire, le 20 avril, Peter Heathfield, secrétaire général du NUM, a déclaré : « Nous sommes déçus de ne pas avoir reçu le soutien total de la direction du Parti travailliste. Les bras m'en tombent. quand ils parlent d'une consultation de nos adhérents. Comme si cela résoudrait le problème. Ce n'est pas le cas. Les gars du Yorkshire, les Gallois, les Ecossais et les mineurs du Nord-Est ne vont pas permettre à ceux qui travaillent dans les puits rentables de leur nier le droit de défendre leurs emplois. (...) La déclara-

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tion de Neil Kinnock a été assez piètre. Elle équivalait à un appel à une consultaappeler le gouvernement à intervenir pour de nouvelles instructions MacGregor (président du NCB, ndlr.) pour que nous puissions retourner au travail et continuer à produire le charbon dont cette nation a besoin. »

Les propos de Kinnock ont aussi semé la consternation dans les rangs des de militants du Parti travailliste qui s'étaient déjà engagés dans le soutien à la grève. Quelques semaines après le début de la grève, plus de 400 comités de soutien avaient été lancés au niveau local à travers le pays, dont la grande majorité ont été impulsés par la gauche du parti. La pression de la base s'est reflétée par l'action sans précédent de l'exécutif national du Parti travailliste qui, en avril 1984, décida d'effectuer, en soutien aux mineurs, un prélèvement sous forme de cotisation volontaire pour les 270 000 adhérents du pa. équivalant au moins à 50 pence (6 francs) par semaine.

Jack Collins, secrétaire général de la région du Kent du NUM, commentant le contraste entre les actions de la base du parti et l'orientation de la direction, a déclaré, dans une interview donnée à Socialist Action du 29 juin : « A l'égard du Parti travailliste, je dois faire la différence entre les milliers de militants de base qui se sont mobilisés derrière nous et des dirigeants comme Hattersley et Neil Kinnock. Je dirais que ces derniers prennent en quelque sorte une assurance maintenant pour qu'à l'avenir, quand ils voudront réellement s'attaquer frontalement aux mineurs, ils puissent prétendre qu'ils ont été conséquents. Et à ceux des dirigeants du Parti travailliste qui s'attaquent à Arthur Scargill, je déclare que je voudrais qu'ils soient aussi résolus à faire appliquer la politique du parti que l'est Scargill à faire appliquer celle du

Les attaques faites en privé contre Scargill par la direction du Parti travaillisont été largement rapportées par la presse, qui a attribué à Kinnock des propos comparant le dirigeant des mineurs aux généraux qui, pendant la Première Guerre mondiale, ont envoyé leurs soldats au massacre dans des batailles inutiles. Mais de tels propos ont pesé peu en comparaison des attaques publiques croissantes contre les actions menées par le Syndicat des mineurs. La campagne pour une consultation nationale des syndiqués s'est épuisée après la conférence du NUM, au mois d'avril, qui a engagé le syndicat à une grève nationale illimitée, et les médias ont alors tourné toute leur attention sur la question des piquets de grève.

Les aciéries, partout à travers le pays, commençaient à utiliser de plus en plus de charbon extrait par les briseurs de grève ou provenant des importations. mois de mai, la situation est devenue critique à l'aciérie de Ravenscraig, dans l'ouest de l'Ecosse. Les mineurs et les cheminots ont conclu un accord pour permettre seulement des livraisons minimum de charbon, juste dans le but de maintenir en activité les hauts fourneaux. Le gouvernement et la presse sont alors devenus hystériques, accusant les syndicats d'aggraver la situation de l'aciérie, qui était déjà menacée de fermeture.

LE SOUTIEN DE LA BASE

TRAVAILLISTE AUX GRÉVISTES

La direction du parti s'est par contre mobilisée sans hésitation contre cette décision conjointe des mineurs et des cheminots de Ravenscraig. Kinnock s'est empressé d'appuyer une déclaration d'un des membres de son « cabinet fantôme » appelant les syndicats à reconsidérer leur position sur cette question. Cette déclaration a été très bien accueillie par le gouvernement, et la presse s'en est largement servie contre le Syndicat des mineurs. L'utilisation du Parlement par les dirigeants travaillistes pour condamner les mineurs contrastait nettement avec leur manque de volonté de s'en servir comme forum pour soutenir la cause

Harry Cohen, membre du Campaign Group, un regroupement d'une trentaine de députés de la gauche travailliste, a écrit dans Socialist Action du 25 « Les organisations de base du parti dans les circonscriptions font beaucoup pour soutenir la grève. Mais c'est au Parlement que le soutien n'a pas été suffisant. La di-

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rection du groupe parlementaire a évité de provoquer un vrai débat sur le conflit. Un tel débat n'a pas eu lieu depuis les dix semaines que dure la grève. Le Campaign Group a désespérément proposé une résolution soutenant pleinement le NUM dans son juste combat et déclarant sa défiance vis-à-vis de la politique gouvernementale à l'égard de la grève. (...) Cette motion a reçu le soutien de plus de 60 députés travaillistes. C'est le Campaign Group qui a pris l'initiative au Parlement. Nous discutons du conflit au cours de nos réunions hebdomadaires auxquelles nous invitons régulièrement des dirigeants des mineurs. Nous avons décidé un prélèvement de 5 livres par semaine (60 francs) pour tous nos membres, et nous avons réussi à faire adopter cette mesure par tout le groupe parlementaire travailliste. »

Cependant, malgré l'activité gauche travailliste et les attaques de plus en plus violentes du gouvernement contre les mineurs, la direction du parti a maintenu sa politique équivoque par rapport au conflit. En privé, Kinnock a argumenté que la grève des mineurs était très nuisible au Parti travailliste sur le plan électoral. Ce n'est pas par hasard que l'intervention des dirigeants travaillistes contre l'embargo syndical sur les livraisons de charbon à jours seulement avant les élections muni-

Mais les militants de base du syndicat des mineurs n'avaient pas la même opinion sur la question. Colin Lenton, responsable de la section du NUM de Bold, à écrit dans Socialist Action du 25 mai : qu'il a été élu avec le plein soutien du NUM et que sans ce soutien il n'aurait pas été élu. Il a refusé de soutenir clairement la grève parce qu'il pensait que cela lui ferait perdre de la popularité et des voix au profit du Parti social-démocrate aux élections européennes. Je dis à Kinnock : "La seule façon de faire avancer le Parti travailliste, c'est de s'engager à 100 % au côté des mineurs. Et cela signifie participer aux piquets de grève et prendre la parole à nos rassemblements". »

Les inquiétudes de Kinnock se sont révélées fausses. Le Parti travailliste a largement progressé, aussi bien aux élections municipales qu'aux élections européennes du 17 juin. Dans les deux cas, les progrès les plus nets ont été faits dans les régions où le Parti travailliste était dirigé par la gauche, qui avait activement parțicipé à la campagne de solidarité avec les mineurs. A Liverpool, par exemple, où la direction locale du parti avait lié la bataille pour défendre les services sociaux de la ville contre les attaques du gouvernement à la solidarité avec les mineurs, il y eut un raz-de-marée travailliste aux municipales, aux dépens des conservateurs et des libéraux.

Les élections européennes ont constitué un test encore plus clair, puisqu'elles ont eu lieu après les batailles rangées entre la police et les mineurs à l'entrepôt de coke d'Orgreave, près de Sheffield. Les affrontements d'Orgreave, au cours desquels des centaines de mineurs des piquets de grève ont été blessés à cause de l'utilisation par la police des tactiques andéveloppées Nord, ont été diffusés tous les soirs à la télévision, en Grande-Bretagne et à l'étranger. Cependant, l'attitude de Kinnock n'a pas été de dénoncer ces « innovations » de la police en matière répressive, mais de présenter les grévistes et les forces de l'ordre comme étant également responsables de la violence. Dans une longue interview à ce sujet au quotidien bourgeois Financial Times, Kinnock dévait déclarer: « Les mineurs ont peut-être tort, mais ils ne sont pas déraisonnables. Ils réagissent simplement à une situation créée et encouragée par le gouvernement; leurs tactiques sont le reflet inversé de celles de qui insistent sur le fait qu'ils tent pour gagner". Kinnock a poursuivi en affirmant que la différence entre le mouvement syndical britannique et beaucoup de ses homologues européens était qu'il n'a jamais utilisé la violence de façon systématique. « Ils (les mineurs) savent que la violence empêche d'obtenir l'appui de l'opinion publique. Ils savent que c'est cela qui signifie être Britannique », ajouta-t-il aussi. Sans doute est-ce au nom de l'intérêt « d'être Britannique » que Kinnock a ainsi poursuivi sa politique de condamnation des mineurs qui « se

Dans son premier discours comme leader travailliste au congrès du TUC en

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septembre dernier, Kinnock s'est fait contester par des délégués de la gauche, quand il a dénoncé la violence dans le conflit des mineurs, en affirmant que « la violence détourne l'attention des enjeux centraux (du conflit) et qu'elle obscurcit la justesse et la force de la cause des mineurs ». Mais à aucun moment Kinnock n'a expliqué que la violence qui marque le conflit est une conséquence directe de l'opération policière répressive massive. Pour essayer d'empêcher les mineurs d'organiser des piquets de grève pour défendre « la justesse et la force » de leur cause, le gouvernement dépense 2 millions de livres (23 millions de francs) par jour à lâcher sur les bassins houillers plus de 20 000 policiers équipés de matraques et de boucliers, et utilisant des chevaux et des chiens contre les grévistes. Forts de cette expérience, les dirigeants des mineurs appellent aujourd'hui à remplacer Thatcher par un gouvernement aussi fidèle à la classe ouvrière que le sien l'est à la bourgeoisie.

SE BATTRE POUR GAGNER L'orientation de la direction travailliste concernant la grève commence toutefois à attirer des critiques, même de la part de ceux qui avaient été les partisans les plus ardents de cette direction. Ecrivant dans la revue officielle du Parti travailliste, New Socialist, Peter Hain et Jean McCrindle, tous deux membres du Comité de coordination travailliste qui a organisé la campagne de Kinnock pour l'élection du leader du parti, critiquent ce dernier pour avoir « laissé son obsession de la violence mettre en sourdine son soutien à la cause des mineurs ».

La semaine suivant le discours de Kinnock au congrès du TUC, du début septembre, les Conservateurs ont profité de la brèche ainsi ouverte pour déclarer -que des mineurs condamnés pour actes de violence pourraient risquer des peines de prison à vie. Jusqu'ici, presque 5 000 mineurs ont été interpellés lors de l'organisation de piquets de grève, et beaucoup attendent toujours de passer en jugement.

La signification de cela est tout à fait claire. De plus en plus, l'attitude de la direction Kinnock montre la nécessité pour la gauche, dirigée par Tony Benn au Parti travailliste et par Arthur Scargill dans les syndicats, de s'organiser et de présenter une alternative aux hésitations et à la couardise de l'équipe Kinnock-Hattersley. Pour construire une telle alternative, il faudra du temps et des expériences supplémentaires. Au congrès du Parti travailliste du début octobre, Kinnock aura encore sans doute suffisamment de soutien pour remettre en cause quelques-uns des acquis les plus importants de la gauche de ces dernières années, à la fois sur des questions de fonctionnement interne et sur les positions politiques radicales adoptées.

Il est peu probable que se dessine une alternative centrale à la direction du Parti travailliste d'ici les prochaines élections législatives de 1988. Néanmoins, des alliances sont en train d'être nouées au niveau de la base, entre des militants syndicaux et travaillistes, qui doivent pouvoir constituer le fondement d'une aile gauche organisée pour qui le concept de « se battre pour gagner » soit considéré comme une vertu positive.

Steve ROBERTS,

Londres, le 22 septembre 1984.

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