Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

MILITARISATION

Le point sur le mouvement pour la paix en Europe Occidentale

· Inprecor n° 184, 19 novembre 1984 · p. 28, 27 · 1 975 mots

Jacqueline Allio était le pseudonyme de Jacqueline Heinen, membre de la direction internationale dans les années 1980, responsable du travail femmes et du travail sur la Pologne.

Paix et armements Italie Grande-Bretagne Allemagne

L noteares américain ped pe dentpe endentale de mement de les gou- 'OPPOSITION des peuples d'Europe occidentale au déploiement des missiles nuvernements respectifs, est loin d'être sur le déclin. C'est ce dont témoignent les manifestations qui, en Allemagne de l'Ouest (RFA), en France et en Espagne ont à nouveau rassemblé des centaines de milliers de personnes ces dernières semaines.

Il serait vain, toutefois, de nier que le mouvement antiguerre traverse une phase difficile dans plusieurs pays. Les récentes manifestations ont souvent été en-deçà des espoirs des organisateurs, et les forces de police en ont parfois profité pour agresser violemment leurs participants, en particulier lors d'initiatives s'en prenant à la dénonle ve lived through two world Wars ware here, determined & therell never be a Third!"

MILITARISATION

Europe de l'Ouest

ciation de L'OTAN. Jacqueline ALLIO

Les gigantesques mobilisations de l'automne 1983 n'avaient pu empêcher le déploiement des premiers missiles en Grande-Bretagne, en RFA et en Italie. Dès lors, les militants pacifistes de ces pays se sont vus confrontés à la nécessité de redéfinir leurs perspectives d'action, qui entraîna des clivages politiques er profondeur.

En RFA, plusieurs porte-parole du mouvement, comme le social-démocrate Oskar Lafontaine ou l'écrivain Heinrich Böll, se sont même explicitement opposés aux manifestations contre les manœuvres de l'OTAN, qui ont finalement rassemblé 50 000 personnes à Fulda, fin septembre 1984. L'objectif visait à bloquer les déplacements des troupes britanniques, belges, françaises et allemandes rassem blées pour ces exercices d'une ampleur sans précédent. Pour les dirigeants ré formistes, cette action apparaissait un peu trop visiblement pour ce qu'elle était, un vigoureux « Non à l'OTAN! » Mais cela n'a pas empêché les mêmes personnalités de prendre part, un mois plus tard aux manifestations contre le déploie ment des missiles, qui ont rassemblé quelque 400 000 personnes dans tout le pays. A Bonn, Oskar Lafontaine se prononça fermement pour le désarmement unilatéral, tandis qu'Heinrich Böll proposait au mouvement de la paix allemand de se fixer pour but d'en finir avec le gouvernement conservateur d'Helmut Kohl et de constituer une alliance « rouge et verte » entre le Parti social-démocrate (SPD) et les Verts capable d'imposer le retrait des missiles. Tout laisse présager qu'on assis-

Le point sur le mouvement

pour la paix en

tera donc à de nouvelles mobilisations massives à l'occasion des échéances fixées pour la deuxième phase de déploiement des Pershing en RFA, prévue pour l'automne 1985. D'ici là, l'aile la plus avancée du mouvement devra mener bataille pour faire valoir son point de vue selon lequel il ne saurait être question de remporter de victoire sérieuse dans la lutte contre l'implantation des missiles sans une remise en cause de l'ensemble de la politique militariste du gouvernement en place. C'est à un type de problème analogue que les mouvements pacifistes italien et britannique se trouvent confrontés.

En dépit de l'ampleur des mobilisations de l'an passé en Italie, la manifestation de Rome, le 27 octobre dernier, n'a rassemblé que 6 000 personnes, soit cinq fois moins que le minimum prévu par les estimations. Cette mobilisation avait pourtant été convoquée par un éventail très large d'organisations, allant de la coordination des comités locaux jusqu'aux trois principales centrales syndicales, en passant par diverses associations liées au Parti socialiste (PS) et au Parti communiste (PCI). En outre, cette date correspondait à la réunion de l'Union de l'Europe occidentale (UEO) dans la capitale italienne, au cours de laquelle les ministres de la Défense des pays européens de l'OTAN devaient réaffirmer leur inféodation totale à la politique de militarisa-

Enfin, les comités pacifistes italiens, qui ont une longue tradition de solidarité avec les peuples d'Amérique centrale, avaient mis l'accent sur l'importance d'une mobilisation massive sur ce thème à la veille des élections au Nicaragua et aux USA. Le colloque qui, à l'initiative de divers délégués à la Convention de Pérouse (1), avait été organisé la veille à Rome, sur le thème de la politique de l'UEO et de l'OTAN, n'a pas non plus fait recette. Il faut dire que le PCI était absent de cette réunion, tout comme de la manifestation. Il n'a d'ailleurs pas caché qu'il considérait l'UEO comme un cadre de discussion favorable devant permettre à l'Europe de conquérir plus d'autonomie par rapport aux USA. On comprend dès lors qu'il n'ait pas mobilisé ses troupes pour manifester contre une institution qu'il juge « plutôt positive ».

Or, l'un des problèmes majeurs apparus depuis un certain temps au sein du mouvement pour la paix italien, c'est précisément la difficulté des comités locaux à mettre en œuvre les décisions prises lors des coordinations nationales, lorsque le PCI y est opposé. Cela témoigne de la fragilité des structures locales, qui laisse un certain espace aux manœuvres du PCI. Car ce dernier, à défaut de pouvoir nier l'existence et le caractère radical du mouvement pour la paix, cherche plutôt à le contrôler étroitement. Les comités ont repoussé récemment la proposition du PCI de remplacer le secrétariat actuel de la coordination nationale du mouvement pour la paix par une structure de consultation qui donnerait plus de poids aux organisations politiques et aux personnalités. Ils ont décidé d'organiser, en janvier prochain, une Assemblée nationale préparée sur textes, afin d'avoir une discussion en profondeur sur les perspectives mouvement pacifiste.

En Grande-Bretagne, les comités de base de la Campagne pour le désarmement nucléaire (CND) sont confrontés à une offensive orchestrée par l'aile droite de la direction de ce mouvement. Cette dernière a refusé d'appuyer la proposition d'une manifestation nationale à l'occasion du 5e anniversaire de la décision du Parlement européen, de 1979, concernnant le déploiement des missiles de croisière (Cruise). Sa proposition alternative était celle d'une action nationale ... contre les armes soviétiques. La direction du CND n'a rien fait pour mobiliser les pacifistes britanniques en appui à l'initiative des femmes de Greenham Common intitulée « 10 millions de femmes pendant 10 jours contre les manœuvres de l'OTAN » et qui rassembla 40 000 femmes autour de la base militaire le dernier jour de cette semaine d'action de masse, qui se déroula du 20 au 30 septembre dernier. Les dirigeants du CND ont même refusé d'informer les médias des violences policières dont les femmes avaient été victimes. Là encore, comme en RFA, le refus d'ap puyer la mobilisation tient au thème politique mis en avant. Non seulement la direction du CND n'est pas prête à participer à des actions de mobilisation contre l'OTAN, mais elle répand l'illusion qu'il suite page 27 1. Cf. Inprecor numéro 177 du 9 juillet 1984 et 180 du 24 septembre 1984.

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suite de la page 28 serait possible d'aménager l'OTAN de manière à en faire un pacte strictement défensif uniquement basé sur un armement conventionnel. Cette offensive a remporté une première manche, l'adoption du document intitulé « Politique de défense de la Grande-Bretagne », recent congres annuel du Parti travailliste, au début du mois d'octobre. Ce texte, qui avait fait l'objet de très peu de débats préalables, fut adopté par 4/5e des délégués au congrès. De nombreux délégués de gauche le votèrent parce qu'il maintenait l'orientation concernant le désarmement unilatéral. Mais ce texte remet surtout en cause la position traditionnelle du Parti travailliste sur la sortie de la Grande-Bretagne de l'OTAN et la réduction des dépenses militaires, tout cela au nom de la perspective d'une OTAN « non-nucléaire ».

Plusieurs dirigeants syndicaux ont argumenté contre la réduction des dépenses d'armement conventionnel sous prétexte que cela impliquerait des risques de chômage accru pour les travailleurs de ces secteurs de la production. Loin de penser que le document en question était en retrait sur la question de l'OTAN, le leader du syndicat des Transports et des travailleurs non-qualifiés (TGWU), Ron Todd, affirma que la politique visant à changer l'Alliance atlantique de l'intérieur lui paraissait « plus fructueuse laisser le contrôle aux USA, qui ont le doigt sur le bouton ».

Rien d'étonnant, dès lors, à ce que la direction du CND ait rejeté une motion de 19 groupes locaux appelant à une campagne contre l'OTAN, et qu'elle ait refusé de mettre ce thème à l'ordre du jour du congrès annuel du CND qui doit se tenir fin novembre. Une vingtaine de comités de base du mouvement en désaccord avec cette orientation se sont réunis à la mi-octobre, afin de préparer la bataille en vue de ce congrès sur le thème de « Grande-Bretagne hors de On assiste aujourd'hui à un processus de différenciation politique au mouvement pacifiste ouest-européen. Les comités de base déterminés à maintenir des perspectives d'action de masse et à intégrer pleinement la question de l'OTAN dans leurs obiectifs de lutte se heurtent de plus en plus aux dirigeants réformistes qui freinent des quatre fers et misent avant tout sur les négociations inter-gouvernementales. C'est particulièrement frappant aujourd'hui en Hollande, où la direction du Conseil interconfessionnel pour la paix (IKV) a refusé, jusqu'ici, de se prononcer sur la perspective d'une manifestation de masse à l'automne 1985, date à laquelle les premiers missiles devraient être déployés dans ce pays. Ce n'est pourtant pas la détermination qui manque parmi les militants hollandais, en particulier chez les « Jeunes contre les missiles », qui se battent pour que l'ensemble du mouvement organise un référendum autogéré. De ce point de vue, la situation semble nettement meilleure en Belgique, autre pays où le déploiement des premiers missiles doit avoir lieu à l'automne 1985. La principale organisation de paix dans ce pays —le VAKA flamand - maintient une orientation sans concession en faveur du désarmement unilatéral, à l'encontre des illusions répandues par l'organisation wallonne - le CNAPD - qui, elle, joue la carte des négociations. Le principe d'une grande manifestation de rue a néanmoins été retenu pour le 20 octobre 1985.

Mais c'est vers l'Etat espagnol que se tournent aujourd'hui les regards de ceux qui sont convaincus que le ment futur du mouvement ouest-européen dépendra de sa capacité à intégrer pleinement toutes les dimensions de la politique de militarisation des gouvernements impérialistes. Après les fantastiques mobilisations du printemps dernier dans ce pays, les groupes pacifistes ont défini de nouvelles échéances d'action dans la bataille qu'ils mènent pour que le gouvernement du Parti socialiste ouvrier espagnol d'organiser un référendum constitutionnel sur les questions des bases américaines installées en Espagne et de l'intégration de ce pays à l'OTAN. L'Espagne participe aux organismes « politiques » de l'OTAN depuis 1982 et non à sa structure militaire intégrée. Le gouvernement vient de reconduire cette situation. Le 2 décembre prochain sera une grande journée d'actions importantes dans tout le pays, préparée depuis le mois d'octobre par des initiatives décentralisées - marches beaux, défilés de marionnettes - qui ont réuni des dizaines de milliers de personnes. Tout le monde s'accorde dire qu'il s'agit d'un grand succès dans la ces activités ont traduit un élargissement du mouvement à de nou-

Il faut souligner, par exemple, l'importance du référendum autogéré qui s'est tenu à l'usine Miniwatt à Barcelone, et qui représentait un test du point de vue du type d'action susceptible de mobiliser le milieu ouvrier sur les questions de la paix. 70% des mille travailleurs de l'entreprise y ont participé et, parmi eux, 90 % ont répondu « oui » à la question « Etes-vous pour la sortie de l'Etat espagnol de l'OTAN et pour le démantèlement des bases américaines ? " Ce vote avait été préparé par un intense travail de propagande et d'explication par le collectif « Travailleurs pour la paix et le désarmement », qui s'est constitué dans cette entreprise au début du mois d'octobre.

C'est là un exemple des initiatives qui peuvent être prises dans tous les pays pour assurer une jonction entre les préoccupations du mouvement ouvrier et celles du mouvement antiguerre, et pour jeter les bases de nouveaux développements de la mobilisation pour la paix au printemps et à l'automne prochains, au moment où se posera de nouveau concrètement le problème du déploiement de

Jacqueline ALLIO, 8 novembre 1984.

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