Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

NOUVELLE-CALEDONIE

Entretien avec Jean-Marie Tjibaou

· Inprecor n° 190, 18 février 1985 · p. 28, 27 · 1 258 mots

France

vice président du gouvernement provisoire de Kanaky

NOUVELLE CALEDONIE

E voyage en France de Jean-Marie Tjibaou, vice-président

L du gouvernement provisoire de Kanaky, à la fin du mois de janvier, a permis à l'activité de solidarité anticolonialiste avec la lutte du peuple kanak de passer à un stade supérieur. D'ores et déjà, la lutte du peuple kanak polarise les forces politiques en métropole. Qui plus est, un large courant de sympathie, plongeant ses racines dans les sentiments anticolonialistes de nombreux militants ouvriers et mence à se dessiner. C'est l'Association information et soutien aux droits du peuple kanak qui donne un cadre unitaire à l'expression de ces sentiments. Cette structure a organisé un meeting de solidarité réunissant plus de 5 000 personnes à

Paris, le 29 janvier dernier. Dépassant toutes les prévisions, ce rassemblement, dont on n'avait pas vu l'équivalent depuis de nombreuses années à Paris, témoigne de la sensibilisation à la cause du peuple kanak.

Comme le note l'hebdomadaire Rouge du ler février 1985

- organe de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), section française de la IVe Internationale —, « la cause du peuple kanak est en train de mobiliser ou de remobiliser toute une frange de travailleurs et de jeunes qui n'acceptent plus la politique du gouvernement ni l'arrogance de la droite et des fascistes ». De nombreuses réunions de solidarité avec le peuple kanak sont en effet l'objet d'agressions de la part de commandos fascistes. L'ampleur de la mobilisation en France s'est aussi ex-

« ROUGE » : - Ton séjour à

Paris touche à sa fin. Quel bilan peux-tu en faire ?

Jean-Marie TJIBAOU : - J'en tire un bilan très, très positif. Mais je dois dire que le rythme de travail que nous avons eu rappelle celui des gens que l'on attachait autrefois sur les bateaux pour les faire ramer sans s'arrêter.

Lors de ce séjour, j'ai essayé de faire de mon mieux et je pense que du point de vue de la lutte du peuple kanak, on beaucoup progressé. De même qu'a progressé la prise de conscience de toutes les organisations qui nous ont apporté leur soutien.

-- Comment ont réagi les différentes formations politiques que tu as rencontrées?

— J'ai été reçu par les dirigeants du du Parti socialiste.

Parti communiste et

Ces grandes organisations ont réaffirmé leur anticolonialisme, mais leur soutien effectif se fait quelque peu attendre ...

- Y a-t-il eu des engagements concrets?

- Nous avons accueilli avec plaisir l'appel au meeting parisien par la CGT.

La rencontre avec ses responsables a été un contact très gratifiant et même étonnant, car je ne connaissais Henri Krasucki

Entretien avec Jean Marie Tjibaou,

anticolonialistes. démocrates, comganisations anticolonialistes organisée le 18 janvier. édition du ler février dernier. Le drapeau du FLNKS dans les rues, à Paris. (DR) que par le biais des médias. De même du côté de la FEN (Fédération de l'éducation nationale), avec laquelle les contacts ont été d'autant plus intéressants que sur place, en Nouvelle-Calédonie, PEGC (syndicat de la FEN organisant les instituteurs) ne s'est pas montré très ouvert aux revendications du peuple kanak. Cela rend leur soutien ici d'autant plus important.

Je dois aussi remercier la LCR qui, en liaison avec l'Association information et soutien aux droits du peuple kanak, a beaucoup travaillé. Votre imprimerie a tiprimée lors de la première réunion des comités de solidarité déjà constitués dans une quinzaine de villes. Elle est aussi en partie la conséquence du caractère unitaire de l'Association, qui refuse toute exclusive politique et fait appel à tous les

Nos camarades du Groupe révolution socialiste (GRS), section antillaise de la IVe Internationale, ont aussi pris de nombreuses initiatives de solidarité. Ils ont publié un numéro spécial de leur revue Tranchées consacré à la Nouvelle-Calédonie, sous le titre « La vérité sur la lutte du peuple kanak » et participé à toutes les rencontres destinées à mettre sur pied des cadres unitaires de solidarité en Guadeloupe et en Martinique. Le 14 janvier, un tel comité de soutien a été créé à Fort-de-France à la Martinique, soutenu par un nombre important d'anticolonialistes sans appartenance de parti, et d'orcomme le GRS, la Jeunesse d'avant-garde (JAG, organisation de jeunesse du GRS), et le Parti communiste martiniquais (PCM). Une manifestation a été

Dans les prochains numéros d'Inprecor, nous reviendrons sur d'autres exemples de solidarité internationaliste avec la lutte du peuple kanak. Nous publions pour l'instant l'interview accordée par Jean-Marie Tjibaou à Rouge et publiée dans son ré des affiches en hommage à Eloi Machoro et d'autres avec le drapeau de Kanaky. Je remercie vos militants qui ont organisé une petite fête en notre honneur dans vos locaux, qui était très chaleureuse et sympathique. Nous avons apprécié la force de votre soutien. Les contacts qu'Alain Krivine avait pris lors de son séjour nous ont beaucoup aidés pour concrétiser les raporganisation et tous ceux qui, ici, soutiennent les luttes de libération et le peuple kanak. Tout cela a (suite page 27)

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(suite de la page 28) permis un contact plus authentique, parce qu'en relation directe avec le terrain, et je tiens à donner un coup de chapeau à cette relation privilégiée.

Il faut aussi citer les contacts avec d'autres organisations comme le MRAP (Mouvement contre le racisme, l'antisémitisme et pour la paix), la Ligue des droits de l'homme, Justice et Paix, la CFDT, l'Eglise protestante de France. Je n'ai pas pu comme je le souhaitais, rencontrer des responsables de l'Eglise catholique. J'ai également eu une entrevue avec Pierre Mauroy, qui nous a apporté son soutien personnel.

Mais le plus important, c'est peutêtre la rencontre de samedi dernier avec tous les comités qui se sont mis sur pied en province, à l'initiative de personnes qui n'ont peut-être jamais vu un Kanak de leur vie. Tout cela est émouvant, gratifiant, et je pense que nous partageons le même mouvement de sympathie pour une cause qui doit servir le peuple kanak, mais aussi la montée de la conscience progressiste en France.

— Tu retournes aujourd'hui en Kanaky. D'après les enseignements que tu tires de ce séjour, comment envisages-tu la prochaine étape de la lutte ?

- Hier, on a commencé à évoquer une action à l'échelle nationale en Nouvelle-Calédonie, voire même internationale, aux alentours du 20 avril, après Pâques ... Cela reste à voir sur place avec les comités locaux. Cela pourrait concrétiser et donner un élargissement de ce qui s'est passé hier soir avec le meeting. C'est vraiment une rencontre extraordinaire qui nous a réchauffé le cœur, ainsi qu'à tous ceux qui l'ont préparée. Cela a réchauffé le cœur de tous les militants qui luttent pour quelque chose de meilleur, de nous

Le meeting d'hier soir est une action décisive. Ce type d'action menée en France est très importante pour nous, surtout avant le vote sur l'autodétermination, pour faire prendre aux Calédoniens une position déterminante. Non pas pour ou contre la France, mais pour résider, travailler en Nouvelle-Calédonie, pour vivre libres avec les Kanaks. Le soutien en France même sera d'un grand secours pour faire contrepoids au RPCR (Rassemblement pour la Calédonie dans la Ré publique, homologue du RPR de Jacques Chirac en Nouvelle-Calédonie) qui, avec la mobilisation nationale de l'opposition, en arrive à expliquer qu'être pour la liberté du peuple kanak, c'est être contre la France.

Le mouvement de sympathie ici est un mouvement pour la grandeur de votre peuple et il peut aider ceux qui, en Nouvelle-Calédonie, hésitent, qui ont peur de prendre position pour la liberté du peuple kanak sans être contre leur patrie d'origine.

Propos recueillis pour Rouge par Raphaël Duffleaux, Paris, le 30 janvier 1985.

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