Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

GUATEMALA

Interview de Rigoberta Menchu, dirigeante paysanne

· Inprecor n° 190, 18 février 1985 · p. 22-23, 23-24 · 2 842 mots

Amérique centrale

Résister au génocide de la dictature

GUATEMALA

ES dernières années, le Guatemala est devenu l'un des

L pays les plus connus pour ses violations des droits de l'homme, l'extermination massive de sa population indigène et la répression généralisée. Après 8 mois de vie commune, au cours de cette dernière période, avec ceux qu'on appelle

« la population en résistance », Rigoberta Menchu, vétérane des luttes paysannes, ne peut que se déclarer profondément impressionnée : « Mon peuple est admirable. »

Les dimensions du génocide guatémaltèque entrepris par la dictature de Lucas Garcia, et poursuivie par Rios Montt puis par Mejia Victores, trois présidents qui se sont succédés au pouvoir ces dernières années, ont profondément touché l'opinion publique internationale. Un habitant

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« Il est impressionnant de voir comment des dizaines de milliers de paysans sont parvenus à survivre, pendant plus de deux années, totalement en marge du système politique en vigueur, de ses structures de pouvoir, de ses formes d'organisation sociale et économique. Ces secteurs de la population qui, avec un niveau de conscience et d'organisation plus ou moins important se maintiennent au cœur des montagnes escarpées et boisées, nous les avons appelés

"la population en résistance" », nous déclare Rigoberta

Menchu.

L'AUTO-DÉFENSE ORGANISÉE

La résistance initiale de la population à abandonner ses lieux d'origine malgré la sauvagerie de l'armée, est incompréhensible si l'on ne prend pas en compte le sens de l'attachement à la terre dans la culture guatémaltèque, principalement indigène.

« Les gens ne pouvaient tout simplement pas abandonner leur parcelle, ils ne concevaient pas la vie en dehors d'elle, de la terre qui les vit naître, qui les a nourris et où reposent les leurs », nous dit-elle. Pendant des mois, l'armée a massacré, rasé et brûlé des petites fermes et les récoltes. Le bilan de cette politique, c'est un million de personnes « déplacées ", dont la majorité est confinée dans des « hameaux stratégiques », tandis que le reste vit le long de la frontière mexicaine ou tente de surviure dans les villes et les plantations de la côte sud.

Le secteur le plus conscient politiquemeni s'est replié dans les montagnes et s'est organisé dans des campements.

« Les campements pluri-ethniques ont posé des problèmes nouveaux. (...) Par exemple, diverses ethnies doivent coexisqu'avant la alors guerre chacune d'entre elles vivait dans une région différente. J'ai pour ma part visité des campeler « la base sociale de la guérilla ». leurs cadres et à mettre sur sept a été direc- 1984. A Chajul, dans la province du Quiche. (DR) ments où l'on parlait jusqu'à huit dialectes en plus de l'espagnol, et où coexistaient des expressions culturelles et des formes de vie différentes. Il y avait des catholiques, des protestants, et des indigènes avec leurs propres croyances régies par la coutume, et malgré cela, on est parvenu à un respect mutuel, une fraternité Par exemple, si les catholiques baptisent un enfant, ils le font selon leur propre rite, mais ils invitent toute la communauté et nul n'est contre le fait que l'on baptise un enfant. Les indigènes font une différente, mais tous y assistent également. Les mariages inter-ethniques sont encore rares, mais il y en a, alors qu'auparavant il n'y en avait jamais. » La nouvelle organisation sociale résultant de cette situation a supposé la constitution d'un pouvoir propre, où se retrouvent les chefs de chaque ethnie. L'existence de chefs est pour les indigènes une tradition, mais ils n'auraient pas pu se réortement frappé par la stratégie dite « de contre-insurrection » du gouvernement militaire, destinée à désarticuler et à annihi-

Après deux ans de repli militaire, les organisations de guérilla sont parvenues à survivre à la répression, à réorganiser à nouveau en difficulté les forces gouvernementales. Ce sont les paysans, et plus particulièrement les indigènes, qui sont les principaux acteurs de la lutte populaire. C'est ce qui ressort pleinement de l'interview de Rigoberta

Menchu, que nous publions ci-après et qui a été accordée à la revue nicaraguayenne Pensamiento Propio numéro 16, d'août ganiser de cette façon s'ils n'avaient pas, de plus, une grande habitude de la pratique politique. Ils coordonnent la vie du groupe, l'auto-défense, la production et la répartition des différentes tâches.

« Les hommes se consacrent au contrôle et à la surveillance de la zone, à la protection du campement, à l'envoi messages aux autres campements d'une même région. Il existe entre eux un système de communication fonctionnel, presqu'aussi rapide que le téléphone. Si l'armée pénètre dans la zone par un point quelconque, elle est rapidement repérée et tous les paysans en sont avertis. Il y a un système d'alarme et de retraite, des plans d'urgence pour que la population se replie de façon dispersée et se retrouve ensuite. C'est ce qui a sauvé beaucoup de vies. »

Mais la population ne se contente pas de s'échapper. Elle possède également des formes d'auto-défense. « Les machet-

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tes et les couteaux n'ont pas beaucoup d'intérêt pour Se défendre, puisque l'armée possède des mitrailleuses. La population n'a d'autres armes que des pièges faits en bois très dur, aiguisés en forme de pointes. On ouvre des tranchées autour du campement aux endroits où l'on pense que l'armée passera. Chaque pieu a sa fonction. Ils sont unis les uns aux autres par des lianes, de telle sorte que quand quelque chose bouge aux alentours, les pieux sortent automatiquement et brisent aisément pieds et jambes. Ceux du camp sont les seuls à connaître le secret de ces pièges. (...) Ils n'ont même pas voulu me le confier, ce qui reflète une haute conscience des problèmes de sécurité. »

DES SEMAILLES QUI TROMPENT L'ARMÉE Le manque d'aliments est un grave problème, mais on est parvenu à y donner une réponse collective et très intelligente. « Des camarades vont de bon matin aux provisions. (...) Toute herbe ou toute liane qui peut se cuire peut servir. D'autres se consacrent aux moissons, un peu ici, un peu là, de telle sorte que si l'armée arrive, elle peut en trouver une partie, mais il lui est difficile de tout trouver. (...) On sème du maïs, des haricots, du yuca, du malanga, mais aussi beaucoup d'autres herbes comestibles que la population a découvertes, qui paraissent pousser naturellement et que l'armée ne peut découvrir.

« Aujourd'hui dans la zone d'Ixcan, qui comprend une partie d'El Quiche et de Huehuetenango, au nord-ouest, la population est parvenue à semer non seulement des surfaces réduites de une ou deux "cordes", mais jusqu'à 200 ou 300 "cordes" dans plusieurs endroits, parce que l'armée n'y vient plus, et cela depuis que la guérilla a accru son activité. Le 9 avril 1984, la troupe s'est retirée, et le 12, les paysans ont commencé les semailles. L'Ixcan est fertile, et c'est bon pour les paysans.

« Il y a aussi une loi dans les campements. Il existe des règles décidées par la

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communauté pour châtier le membre de la collectivité qui enfreindrait la discipline. Le châtiment n'est pas imposé par un chef, mais par la collectivité. Tout le monde donne son accord. Le camarade a commis telle erreur, qui va à l'encontre des intérêts de nos fils, de notre vie, de notre sécurité, et il ne faut pas qu'elle se reproduise. On discute du cas, et si le camarade répète son erreur, c'est qu'il n'a pas la volonté de se corriger. Alors il est puni. »

La responsabilité n'est pas le seul fait des hommes. « Les femmes font la cuisine pendant toute la nuit, pour que la la fumée qui monte au-dessus des arbres ne soit pas aperçue de loin par les soldats. Les enfants aident mais surtout, ils se préparent pour l'avenir. Ils sont l'avenir. » Quadrillage d'un village, à la veille des élections de mars 1982. (DR)

LES ENFANTS

SONT « L'AVENIR DU PEUPLE »

« A six heures du matin, ils sont déjà prêts avec leur petit paquet. L'un porte son pantalon, l'autre sa chemise, un petit récipient, un couteau, un briquet, un peu de provisions. Même s'ils n'ont que deux ou trois ans, ils sont prêts. Le petit matin est une heure dangereuse, car l'attention de la nuit se relâche aux environs du campement et l'armée peut s'approcher et intervenir par surprise.»

Pendant la journée. les enfants suivent des cours donnés par des femmes ou un responsable. « Leur ardoise, c'est la terre, leur crayon un morceau de bois. La maîtresse dicte la leçon, ils copient, elle vérifie puis, ensuite, ils effacent. Ils n'ont pas de cahier et l'enseignement est plus lent, mais cela avance. On leur apprend aussi l'histoire de leur peuple, de leur pays. » U'ne autre responsabilité, c'est de faire de la gymnastique. « C'est pour apprendre à marcher dans la montagne, s'ils doivent partir en courant. »

Le reste du temps, les enfants s'amusent. « Leurs jeux sont impressionnants. Les enfants ne connaissent pas d'autres jeux que la guerre. Ils s'identifient aux animaux de la nature où ils vivent, ils pensent que leur maison, c'est la seule belle maison de la montagne. »

Les enfants sont un facteur important de cohesion entre les differentes ethnies. La majorité d'entre eur apprennent les différents dialectes. « Nous le voyons bien quand ils jouent, surtout quand ils discutent. Dans l'emportement. ils oublient leur dialecte, et hop, ils parlent le dialecte de l'autre. C'est charmant de voir ça. Néanmoins, le dialecte demeure pour eux un signe important d'identité. Ils se

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demandent les uns aux autres : "Tu as un dialecte ? S'ils n'en ont pas, ils leur en donnent un, comme on donnerait un nom. Les "ladinos" (descendants métissés des Espagnols, ndlr.) répondaient auparavant : "Non, je n'ai pas de dialecte." Mais ils en ont appris un, l'ont et répondent fermement: "Oui, j'ai un dialecte, c'est le mam ou le canjobal ou un autre." »

La nouvelle forme de vie de ces milliers de paysans les ont contraints à faire face avec imagination à de nombreux problèmes, notamment aux maladies qui etaient soit inconnues auparavant, soit mieux contrôlées. L'une des pires, c'est le « colmoyote », provoquée par une espèce de mouche qui pique les enfants sur la tête. « Elle dépose une larve qui se sous la peau, avec juste un respirer, suffisamment petit pour être visible. Le vers se développe à l'intérieur. Aussi longtemps que la chair n'est pas ramollie et n'a pas atteint la consistance d'un avocat, on ne peut pas l'extirper, car on n'a pas le matériel chirurgical adéquat. C'est terrible de voir les têtes des enfants pleines de vers. »

La faim, le manque de vêtements, la malaria qui est généralisée, ou le paludisme qui provoque des morts, sont aussi d'autres maux qui touchent ces communautés paysannes. « On essaye d'y trouver

La population cueille beaucoup de plantes et on les fait boire aux mala-

Un jour l'une, le lendemain une autre, puis une autre et, en fin de compte, les gens retrouvent la santé. S'ils ont plusieurs herbes, ils ne savent pas forcément laquelle guérit ou si toutes mais ils connaissent la recette. »

DES RÉPONSES PROPRES Quand, à la fin de 1982, la guérilla a été obligée de se replier face à l'offensive contre-insurrectionnelle de la dictature, ce peuple, aux niveaux de conscience politique divers, plus ou moins organisé, est parvenu à donner ses réponses propres à la situation. « Ils ne m'ont pas dit s'ils se sont sentis abandonnés ou pas, s'ils ont ou pas de contacts avec les organisations révolutionnaires maintenant. Il y a beaucoup de secrets que le peuple garde au

« Mais on peut voir certaines choses. Des gens qui disparaissent du ment puis qui reviennent, et on peut entendre des commentaires comme celui-ci : "Avant, nous ne savions pas comment se faisait la guerre, nous n'en avions pas idée. Mais maintenant, nous savons, nous avons dû nous défendre et nous avons appris qu'il y a des moments difficiles et qu'il y a des nous sommes forcés de passer dans cette guerre." „

« La population la plus consciente maintenant qu'il revient peuple de faire la guerre, qu'il n'est pas nécessaire d'avoir un fusil pour se battre contre les soldats, et qu'on peut se battre avec des pièges. C'est là un peuple qui se de façon permanente, conscient que c'est le seul moyen non seulement de

La dictature au coin de la rue. (DR) défendre sa vie, mais aussi de résister, de défendre sa terre, ses intérêts culturels, la pensée et le sentiment collectifs, de défendre le futur.

« Cette population qui résiste attend quelque chose, car elle était et demeure la base d'appui du mouvement révolutionnaire. Elle démontre une fois de plus que ce que l'on sème au sein du peuple ne meurt jamais. » La nouvelle de la réactivation des actions de guérilla au milieu de l'année passée, dans les campagnes comme dans la capitale, s'est répandue comme une traînée de poudre dans tous les campements en résistance et a été « un motif de réjouissances parmi la population. »

LES PATROUILLES CIVILES : UNE ARME A DOUBLE TRANCHANT

La population en résistance n'est toutefois qu'une minorité parmi toute la population affectée par la répression menée par la contre-insurrection. On qu'il y a environ entre 600 000 et 700 000 paysans confinés dans des hameaux stratégiques. Arrachés à leurs foyers, persécudont un ou plusieurs membres de la famille ont été assassinés par l'armée, ces gens essayent également de surviure et, sous des formes différentes, ils résistent également. On estime à 50 000 ceux qui sont intégrés dans les « patrouilles civiles d'autodéfense », organisations paramilitaires contrôlées par l'armée, et à plusieurs -dizaines de milliers ceux qui ont préféré émigrer vers la capitale ou dans les plantations de la côte sud-est qui produisent pour l'agro-exportation, ou le long de la frontière mexicaine.

Rigoberta Menchu raconte que la misère et la répression sont une constante dans tous les cas. Elle définit les hameaux stratégiques comme de véritables « camps de concentration. » cù, si l'on n'obéit pas, le châtiment peut être la mort. Au nord-ouest du pays se produisent des rébellions qui touchent des villages entiers, dont la population rejoint ceux qui sont en état de résistance, surtout depuis que l'action révolutionnaire s'est intensifiée.

« L'armée se méfie également beaucoup des patrouilles civiles. Elle a peur que cette population silencieuse, humble mais qui est en train d'apprendre les méthodes de l'ennemi, ne se retourne contre eux et ne soit infiltrée par les révolutionnaires. (...) Certains camarades des patrouilles, contactés par les organisations paysannes confirment ces peurs par leurs paroles : "Nous savions qu'un jour ils allaient revenir. (...) Ici, il y a leurs balles, leurs carabines. Nous les avons conservées pour continuer la lutte un jour." D'autres disaient : "Regarde camarade, ici nous avons appris un peu à manier les armes avec l'armée, et si un jour vous voulez commencer la guerre, nous serons là". »

LES RÉFUGIÉS : SE LEVER ET REGARDER SA PATRIE

Les réfugiés qui sont en territoire mexicain conservent un profond esprit nationaliste, assure Rigoberta. « Il faut comprendre qu'ils ne sont pas partis de leur plein gré, ni même pour défendre leur vie, pour chercher du travail ou pour vivre bien. Non ! Ils défendent beaucoup plus que ça. » Certains ont à peine franchi la frontière de quelques mètres et se sont risqués à affronter les incursions de l'armée guatémaltèque et des bandes paramilitaires. Pourquoi n'ont-ils pas été plus loin ? « Eh bien, tous les jours ils veulent se lever et regarder leur patrie. Les gens se sentent heureux près de leur patrie, de leur terre, et ici, chaque fois qu'ils veulent la voir, ils le peuvent car elle est proche. La patrie est plus importante que le dan-

« Personne ne me l'a dit, mais je peux affirmer qu'il y a des liens, une identification entre la population en résistance et la population réfugiée. Cette derniè-

"nos frères qui défendent la terre, qui sont restés dans la montagne", pendant qu'a l'intérieur on parle de "ceux qui sont là-bas, ne dorment pas, qui reviendront un jour". C'est comme si les réfugiés du Mexique constituaient un campement de plus. En réalité, les uns comme les autres n'ont et ne peuvent avoir d'autres perspectives que celles du mouvement révolutionnaire. gnifie pas qu'ils soient des guérilleros. Non. Mais ils disent qu'ils ne peuvent retourner dans leur pays tant qu'il y aura l'armée, tant que leur patrie ne sera pas libre. Ile ne veulent pas non plus être Mexicains. (...) Et sur ces montagnes, qui peut se méprendre ? Qu'on le veuille ou non, il y a des contacts, des témoignages qui circulent sur ce que ces gens vivent partout. Même si la propagande officielle dit le contraire, ils savent que à assassiner, que les hameaux stratégiques de certaines zones se révoltent contre les militaires, qu'il y a des grèves et des mouvements de quartier dans les villes, et que chaque fois plus, on écoute et on entend parler des chos" de la montagne et de la capitale. Partout, beaucoup attendent le moment. » Propos recueillis par Pensamiento Propio,

Managua, numéro 16, août 1984.

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