E 4 mars 1985, une manifestation a rassemblé à La Paz
50000 personnes,
/ neurs arrivés le matin même dans la capitale. C'est la première fois depuis vingt ans que les mineurs descendent aussi massivement sur la ville, mais cette fois pour s'affronter directement au gouvernement de l'Union démocratique populaire
(UDP) qu'ils avaient pourtant contribué à porter au pouvoir fin 1982, en renversant la dictature militaire du général Garcia
Meza.
Les mineurs, qui représentent la colonne vertébrale de la
Centrale ouvrière bolivienne (COB), se sont rendus à cette manifestation à bord de camions surchargés, debout sur les bennes, depuis leurs mines d'Oruro et de Huanuni, dès les premières heures du 4 mars. Les travailleurs des entreprises de La
Paz, et surtout les comités de ménagères, se sont joints massivement à eux. Durant la manifestation se détachaient les principaux mots d'ordre suivants : « Mort
La manifestation du 4 mars à La Paz inaugurait quatre journées de marches ininterrompues et d'assemblées massives dans le théâtre de plein air de la capitale, durant lesquelles plus de 10 000 mineurs se réunirent quotidiennement pour discuter de la suite à donner aux événements.
Face à cette situation s'est alors développé un réseau croissant de solidarité avec les mineurs, visant au début à assurer étaient nourris au restaurant universitaire, dans les cantines populaires, mais aussi dans les cantines organisées par les comités de ménagères. Ces derniers faisaient preuve de leur efficacité en distribuant chaque jour environ 20 000 rations alidans une situation marquée par la pénurie de produits alimentaires essentiellement due à la spéculation. Au fur et à mesure que les mineurs se sont installés dans la ville, le potentiel énorme de solidarité à leur égard s'est exprimé encore plus fortement. Les employés de la Banque centrale leur versaient de l'argent. Les étudiants organisaient des collectes de fonds. La mécanique de soutien se mettait en branle dans les autres syndicats.
LA PAZ EN GREVE GÉNÉRALE
Dès le premier jour de leur présence à La Paz, les mineurs ont décidé de s'organiser en assemblée permanente. Ils y discutaient quotidiennement de l'état de la lutte et de la meilleure façon de faire aboutir leurs revendications. Dans leur plate-forme revendicative de 14 points se détachaient une exigence sociale de première urgence, avec la revendication d'un salaire minimum vital et une échelle moune confrontation majeure zérisme ! Dehors Siles! Siles assez, dont une dizaine de milliers de mi- d'affameurs ! » (1) Les mineurs à Banzer et au banbile des salaires, ainsi qu'une exigence politique, avec le mot d'ordre de « Siles à la porte ! » L'assemblée permanente des mineurs décidait en outre de se maintenir à La Paz après le premier jour pour imposer ses revendications.
Dès le 6 mars, le gouvernement indiquait clairement son rejet de 11 des 14 points revendicatifs avancés dans la lutte. Le syndicat des mineurs ripostait en poussant la COB à lancer un appel à la grève générale autour de la revendication centrale et unificatrice du salaire minimum vital avec échelle mobile. Le lendemain, la direction élargie de la COB, qui regroupe une centaine de délégués syndicaux, décidait la grève générale illimitée, et la réunion du comité exécutif de la COB, le 8 mars, mettait au point le document traditionnel fixant les dispositions de cette grève générale. Ce document définissait les services qui devaient fonctionner pendant la grève, les méthodes de lutte, etc.
décidé d'assurer le fonctionnement des télex de la presse internationale, mais d'interrompre les communications intérieures. Ce plan a été respecté, bien qu'inégalement. Mais il conservait un aspect défensif et limité. Ainsi, la tâche de blocage des routes assignée au mouvement paysan a, paradoxalement, permis à l'armée de faire une démonstration de force à peu de frais pour lever ces barrages, plus qu'elle ne contribua à la jonction entre la mobilisation paysanne et la lutte des mineurs et des travailleurs de
C'est la sixième fois que la COB ap pelle ainsi à la grève générale depuis septembre 1982, date à laquelle elle portait au pouvoir, précisément par la grève générale, le gouvernement de l'UDP. Cette sixième grève générale, de mars 1985, était
BOLIVIE mort au gouvernement criaient aussi « Vive l'unité de la gauche ! » et le désormais classique « Le peuple armé ne sera jamais écrasé ! » Cependant, tout comme en juin 1973 au
Chili, lors du « tancazo », le peuple bolivien n'est pas armé (2).
Enfin, le mot d'ordre « Non aux élections ! », lesquelles sont fixées pour le mois prochain, était largement repris. Une variante plus politique affirmant que « les élections ne sont pas une solution » fusait aussi, mais avec moins d'écho. Il est vrai que ces élections générales anticipées, décidées à la fin de l'année dernière après les grèves générales de novembre et décembre 1984, constituent une manœuvre de la droite répondant aux exigences de Hugo Banzer, du Mouvement nationaliste révolutionnaire historique (MNRH) de Paz Estenssoro, mais aussi du
Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR) de Paz Zamora, jusqu'alors partie prenante du gouvernement. Toutefois, le refus pur et simple de ces élections ne suffit pas à lui seul à tracer une perspective politique alternative.
quant à elle désormais directement dirigée contre le gouvernement de l'UDP. Ce fait illustre la rapidité avec laquelle, en moins de trois ans, le fossé s'est creusé entre le mouvement de masse et l'UDP. Le
15 mars, pour mettre en difficulté le dirigeant de la COB Juan Lechin, le président
Siles Suazo a ressorti la proposition d'un co-gouvernement, à savoir d'un gouvernement de coalition avec la COB. Mais, alors que la revendication antérieure de la COB à ce sujet était celle d'un co-gouvernemajoritaire, où les représentants syndicaux domineraient, le président Siles
Suazo s'est contenté de proposer une formule dans laquelle les représentants de la
COB resteraient minoritaires. Cette proposition fut rejetée du fait de la pression du mouvement de masse et des projets politiques de Lechin, qui ne l'inclinaient pas à l'acceptation d'une telle solution avec le gouvernement de Siles Suazo.
La grève a finalement duré plus de quinze jours. Le 23 mars, les mineurs ont dû remonter sur leurs camions pour retourner dans les mines, certains pour y reprendre le travail, beaucoup pour continuer à chômer sans perspectives. Une partie importante d'entre eux n'a déjà plus de travail, du fait de la crise de l'extraction de l'étain, richesse traditionnelle du pays et base matérielle de la force sociale et syndicale des mineurs. Si la grève s'est
1. Hugo Banzer, dirigeant de l'Alliance démocratique nationaliste (ADN), est l'ancien dictateur au pouvoir entre 1971 et 1978. Siles Suazo, dirigeant du Mouvement nationaliste révolutionnaire de gauche (MNR-I), est l'actuel préde la République et chef du gouvernesident ment de l'UDP.
2. Le « tancazo » fut, en juin 1973, une espèce de répétition générale du coup d'Etat militaire tragique de septembre 1973 contre le gouvernement de Salvador Allende au Chili.
260 pesos en novembre 1982, contre re. On assiste en effet à un phénomène
FEDERACION DE MINEROS formellement terminée par un compromis, c'est-à-dire par une augmentation des revenus de 400 %, partiellement en bons alimentaires, cela ne résoud rien, quand l'inflation dépasse les 2 000 % et quand il n'existe pas d'échelle mobile des salaires susceptible de garantir le pouvoir d'achat des travailleurs.
Cette quinzaine de jours de grève générale a été rythmée par des manifestations de rue quotidiennes. Parallèlement, la capitale bolivienne connaissait une militarisation progressive (directement planifiée et coordonnée avec les services américains), avec une présence accrue et un quadrillage de plus en plus serré de la part de la police et de l'armée, sous l'autorité directe du gouvernement. Le porte-parole public du pouvoir, le ministre de l'Infor-
Rueda Pena, a orchestré avec tous les moyens de communication une campagne de dénigrement des mineurs, les traitant de terroristes et de putschistes favorables à un coup d'Etat. De son côté, vice-président du gouvernement, Garett, n'hésita pas, pendant le voyage du président Siles Suazo à Montevideo, à déclarer publiquement la nécessité d'instaurer l'état de siège pour rétablir la situadirectement politique, la contre-offensive du gouvernement tourna autour de trois idées clefs : le refus des revendications des mineurs, leur dénonciation comme terroristes, le maintien du principe des élections générales, avec leur report au 14 juillet 1985.
« LA SITUATION NE PEUT PAS ETRE PIRE » L'exaspération des masses populaires et la tension de la situation politique s'explique clairement au travers de quelques chiffres significatifs, même s'il ne s'agit pas de statistiques scientifiques. Au marché parallèle, le dollar s'échangeait contre Juan Lechin (à droite) à la tête de la manifestation du 4 mars dernier. (DR)
1200 pesos en novembre 1983, contre 15 000 pesos en novembre 1984, contre 150 000 pesos en février 1985, et contre 170 000 pesos, le 4 mars 1985 ... Au marché officiel, qui indique les dévaluations décidées par le gouvernement dans le cadre de la politique dictée par le Fonds monétaire international (FMI) et mise en œuvre par l'UDP, le change est passé de 200 pesos pour un dollar en novembre 1982 à 45 000 pesos pour un dollar en février 1985. Mais de novembre 1984 à février économique conclu le 9 février dernier par le gouvernement, et de la dévaluation brutale liée aux autres mesures économiques adoptées à cette occasion.
Une dévaluation de cette dimension et une inflation galopant à cette vitesse évoquent irrésistiblement la situation de l'Allemagne de 1923. Le gouvernement bolivien a dû engager une dépense de 60 dollars (600 millions de francs) simplement pour faire imprimer des billets de banque importés de GrandeBretagne par avion. Il devient impossible, dans les conditions imposées par cette inflation, d'importer des biens, des pièces détachées. Les entreprises ne peuvent plus fonctionner. La spéculation effrénée touche tous les produits, à commencer par les médicaments dont le prix en dollar est dix fois supérieur à leur prix en France. Le prix d'une boîte de lait en poudre permettant de nourrir un enfant pendant deux semaines est supérieur au salaire mensuel d'un ouvrier de La Paz. Le salaire minimum ouvrier est de 16 dollars et, selon les statistiques officielles, le salaire moyen atteindrait 39 dollars par mois. Dans ces conditions, les chiffres de l'inflation eux-mêmes n'ont plus guère de sens.
Un des domaines les plus spectaculaires de la spéculation touche à la nourritu-
STM
classique de stockage et d'accaparement. Il n'y a donc pas pénurie absolue de biens alimentaires, mais un stockage spéculatif qui a pour conséquence de faire monter les prix, d'un côté, et d'affamer le peuple, de l'autre.
La politique de l'UDP et la crise économique générale aggravent la pauvreté structurelle du pays. Dans cette situation s'imbriquent la politique du FMI, la fuite des capitaux, la grève des investissements, la fraude fiscale massive qui accroît le déficit budgétaire et entraîne de nouvelles restrictions dans les budgets sociaux déjà faméliques ... Selon une étude récente de l'Unicef, 80 % de la population recensée en 1976 pouvait déjà être considérée comme étant en situation de pauvreté. La montée inflationniste s'ajoute au chômage et au sous-emploi. La dynamique est infernale. Lorsque les travailleurs réclament un salaire minimum vital, il faut donc prendre le terme « vital » au pied de la lettre. Ce qui est en question, c'est bel et bien la stricte survie, le droit de manger, comme le premier et le plus élémentaire des droits démocratiques (cf. encadré). C'est dans ce contexte qu'il faut resituer la sixième grève générale illimitée convoquée par la COB et le fait que les mineurs soient restés à La Paz durant près de vingt jours, à plus de 4 000 m d'altitude, avec des rations quotidiennes de famine, dormant dans des conditions de fortune. Ces mineurs, qui ont une longue tradition de combativité, d'organisation et de politisation, n'ont strictement plus que leurs chaînes à perdre, ce qu'ils exprimaient à leur façon, en répétant obstinément que « cela ne pouvait pas être pire ».
LES ENJEUX
ET LE BILAN DE LA GREVE Dès le début de cette grève, un problème s'est posé de façon plus pressante encore que lors des grèves précédentes. Sur le plan social, la satisfaction des revendications de la part du gouvernement était difficile à arracher. Un salaire minimum vital garanti par l'échelle mobile s'opposerait directement à la politique du FMI et aux intérêts du patronat, qui a déclenché une campagne de presse furieuse contre les travailleurs. La revendication la plus immédiate met donc à l'ordre du jour un affrontement socio-politique et pose, de fait, la question du pouvoir. C'est ce qu'exprimaient d'ailleurs à leur façon les mots d'ordre exigeant le départ de Siles Suazo et dénonçant la tenue des prochaines élections.
Pourtant, les difficultés sautent aux yeux, aussi bien sur le plan économique que sur le plan politique.
Sur le plan économique, comme les fois précédentes, mais avec plus de fermeté et d'agressivité, le gouvernement a dit « non ». En réalité, contrairement à ce qu'a pu en rapporter la presse occidentale, il était prêt à négocier, mais dans des limites précises. Ainsi, une partie importante des augmentations salariales accordées à l'issue de la guerre consisteraient
en bons d'alimentation. Elles resteraient donc sans effet multiplicateur sur les systèmes fragiles, mais néanmoins réels, de protection sociale (pensions, assurances, retraites) décisifs pour une population exposée à la silicose, aux accidents du travail, et souvent hors d'état de travailler passé l'âge de 35 ans. De plus, une concession sous forme de bons alimentaires suppose la capacité d'assurer une contre-partie en produits disponibles dans les magasins de distribution de la Comibol (entreprise minière de l'Etat). Il était en effet prévisible que les spéculateurs seraient peu disposés à remettre leurs marchandises en circulation contre des bons garantis par un gouvernement en sursis !
Sur le plan politique, les mineurs réclamaient certes le départ de Siles Suazo, mais sans proposer de solution alternative. Le dirigeant historique de la COB, Juan Lechin, n'avançait à ce sujet absolument aucune proposition. Il réclamait le départ de Siles, tout en se refusant à pré ciser, comme le réclamaient des secteurs combatifs du mouvement gréviste, un « non » à Banzer et un « non » à Paz Estenssoro. Et cette attitude n'est pas le fait du hasard. L'affrontement avec le gouvernement est ouvert. Le problème du pouvoir est potentiellement posé. Mais il existe un énorme décalage entre la force du mouvement et la capacité de sa direction. C'est ce vide qui permet à un personnage comme Juan Lechin d'utiliser cette mobilisation comme moyen de pression pour tenter une opération de mise à l'écart de Siles au profit d'une alternative gouvernementale autour de Paz Estenssoro et de Garett. Cette « solution » aurait, aux yeux des premiers intéressés l'avantage de couper l'herbe sous les pieds à Hugo Banser en retardant les élections et en leur permettant de disposer des leviers de l'Etat pour préparer, à une échéance plus éloignée, des élections à leur propre me-
C'est dans cette optique qu'il faut in terpréter le radicalisme verbal dont Lechin a fait étalage pendant la grève. Il réainsi fièrement ceci : " Si nous avions des armes, les bourgeois se cacheraient sous leurs lits. » Cette rodomontade exprimait aussi le sentiment des travailleurs mobilisés. Elle se terminait pourtant invariablement dans la bouche de Lechin par la conclusion suivante : « Mais nous n'avons pas d'armes, ce n'est donc pas possible. Il ne reste donc que la solution du moindre mal. » C'est la dialectique traditionnelle du maximalisme verbal et de l'opportunisme pratique. Elle exprime les aspirations radicales du mouvement de masse, tout en le laissant sans perspectives concrètes pour mieux le manipuler en faveur d'objectifs politiciens.
Dans cette opération, Lechin pouvait utiliser de façon annexe les prises de position du PRIN, le petit parti qui lui est lié, lequel caressait l'idée, comme beaucoup d'autres formations de gauche, qu'une initiative concertée avec les « militaires patriotiques » serait un bon moyen de faire face à la situation et d'éviter des élections générales dont le résultat pourrait tourner à l'avantage de Hugo Banzer. La formule avancée par l'hebdomadaire de gauche Aqui, dans son édition du 9 mars 1985, allait dans un sens analogue. Elle proposait de « former un gouvernement de salut national, avec la participation du peuple, par le biais de ses organisations syndicales, de ses partis politiques et autres secteurs, et incluant les groupes militaires intéressés à empêcher une régression droitière ». C'est la formulation la plus élaborée d'une solution de ce type. Pourtant, conscient de la précarité d'une telle perspective, le même hebdoen précisant : « Mais une alternative de ce type ne peut être le produit d'une improvisation, et tous les éléments de jugement connus montrent qu'il n'y a aucun type d'organisation qui garantisse si peu que ce soit que, par ce chemin, il existe une solution bénéfique pour le peuple. »
Il est vrai que la notion de « militaires patriotiques » recouvre une réalité assez floue et mal définie. Certains officiers bénéficiaires de promotions hiérarchiques sous le gouvernement de l'UDP redoutent effectivement les conséquences pour leur carrière d'un retour au gouvernement de la droite et des représentants des trafiquants de drogue.
Tout ceci marque les limites de ce type d'alternative de gauche à l'UDP. En vérité, c'était dans la conjoncture que trouvaient les meilleurs pour la grève générale, d'obtenir un succès même partiel dans la lutte revendicative des mineurs, de manière à conserver, à accumuler et à réorganiser les forces populaires. Cela nécessitait de développer une politique d'unité allant largement au-delà d'un simple regroupement d'organisations dites révolutionnaires, sans souci ni volonté de s'adresser à d'autres composantes réformistes du mouvement ouvrier; d'élargir le cadre de mobilisation en faisant converger des structures telles que les comités populaires, les organisations ouvrières et paysannes dans un forum ou une assemblée populaire, peu importe le nom, atin de mettre sur pied un instrument plus représentatif de l'engagement populaire que la seule réunion des délégués de la COB. Cette dernière reflétait mal la dynamique réelle du mouvement social et s'était montrée faciofficialiste réuni autour de Juan Lechin.
L'ABSENCE D'ALTERNATIVE
UNITAIRE A GAUCHE Une série de problèmes sont cependant apparus dans la lutte, imposant ainsi des limites aux initiatives prises par les révolutionnaires pour répondre à la situation si ces derniers voulaient à la fois tenir compte des rapports de forces effectifs et fixer des objectifs concrets de lutte sans décevoir la mobilisation.
Un premier problème, dont les mineurs eux-mêmes avaient le plus grand mal à prendre conscience, s'est concentré dans le rôle d'avant-garde secteur de la classe ouvrière bolivienne. L'ensemble du mouvement ouvrier et populaire ne marche en effet pas à son rythme, ce qui peut entraîner des décalages dommageables. Les mineurs, quant à eux, ont confiance en leur force (3). Ils se souviennent d'avoir joué le rôle décisif dans le renversement de la dernière dictature militaire. Ils ont l'habitude de se lancer seuls dans le combat. Or, vu les enjeux de l'épreuve de force en cours, leur exemple et la sympathie qu'il peut susciter parmi les autres couches populaires ne suffisent pas à résoudre tous les problèmes de la mobilisation. Il faut pour cela un front solide et bien structuré, rassemblant l'ensemble des secteurs du mouvement ouvrier, populaire, paysan, y compris les classes moyennes paupérisées, les salariés moyens et les petits bourgeois. Le développement des comités populaires de quartier, pour remplir des fonctions indispensables comme le ravitaillement, et le projet d'une structure nationale unitaire pour défendre un plan de sauvegarde nationale, peuvent modifier la situation.
En effet, l'une des plus importantes faiblesses de la lutte réside dans l'extrême dispersion des forces, y compris des forces politiques, de la classe ouvrière. Au début de l'automne de 1984, certaines de ces organisations, en formant ensemble la Direction révolutionnaire unifiée (DRU), avaient donné l'exemple et l'espoir d'une dynamique unitaire (4). Ces organisations sont toutefois restées ensuite bien en-deça des espoirs qu'elles avaient fait naître, dans leur capacité d'initiative, alors que se développait déjà la crise de l'UDP. Cette crise a d'abord pris la forme de tensions internes, puis du retrait du MIR du gouvernement, et enfin du départ du PC.
Depuis le début de l'automne 1984, le PC bolivien était pris en tenaille entre la politique économique et sociale du gouvernement de l'UDP — auquel il participait - et la résistance du mouvement de masse. A l'occasion du 6e congrès de la COB, la pression et la radicalisation des travailleurs s'étaient clairement mées. Une rupture s'était manifestée entre une aile importante des délégués et les représentants du PC. La crise dans les rangs de la Jeunesse communiste, dès la fin 1984, est une autre expression des contradictions qui rongent le PC. Son départ du gouvernement de Siles Suazo est une réponse à ces difficultés. Ainsi, le PC va soutenir les mobilisations populaires suite aux mesures gouvernementales du 9 février 1985. Il soutiendra la manifestation du 4 mars 1985 et la grève générale appelée par la COB. Mais il ne donnera aucune perspective d'organisation ni de politique d'ensemble au mouvement.
La décomposition de l'UDP et la polarisation sociale rendent difficile pour lui de proposer une nouvelle alliance du type de l'UDP. Il met donc en avant. d'une
3. Faute de direction de rechange, le potentiel antibureaucratique qui existe chez les mineurs peut prendre des formes incohérentes, comme ce fut le cas à Huanuni par exemple. Les mineurs y élirent contre la direction sortante un « candidat de la base » qui s'est par la suite révélé être lié à Hugo Banzer et fut renversé son poste de délégué local des mineurs en moins de trois mois.
4. Sur la formation de la DRU, voir Inprecor numéro 183 du 5 novembre 1984.
part le « danger de régression fasciste » et, d'autre part, il dénonce « les revendications maximalistes, irréalistes et aventuristes du trotskysme » (5). Tout en proposant la « réarticulation de l'instrument politique unitaire efficace », il oppose de fait son refus aux propositions unitaires de diverses forces de gauche. Il peut évidemment mettre à profit, pour justifier sa position dans ce domaine, le sectarisme d'organisations membres de la DRU, sectarisme qui révèle l'absence d'une politique de front unique, combiné parfois avec une extrême légèreté dans la façon dont elles conçoivent les rapports politiques avec des secteurs dits « patriotiques » de l'armée.
En outre, le PC se refuse de prendre en charge le programme issu de l'expérience des masses travailleuses boliviennes (plan d'urgence de la COB, loi fondamentale agraire, etc.), mais propose un vague « programme avancé, avec la participation des masses » (6). La responsabilité de la direction du PC n'est pas secondaire pour comprendre les difficultés extrêmes dans lesquelles trouve placé le mouvement revendicatif depuis plusieurs mois.
La DRU n'a pas été capable de répondre à la dispersion organisationnelle du mouvement ouvrier en se consolidant elle-même et en offrant une politique unitaire plus large, à commencer par une proposition d'unité adressée au PC qui se trouvait en difficulté, son organisation de jeunesse ayant rompu avec lui. Elle n'a pas été davantage capable de faire surgir une direction de la COB à la hauteur de ses tâches, alors qu'elle avait représenté un pôle décisif lors du 6e congrès de la COB, en août 1984. Enfin, la DRU n'a pas su tirer parti de la crise qui s'est manifestée dans les rangs du PC, contraint de sortir du gouvernement en portant le poids de deux années de participation gouvernementale.
La création d'un instrument de lutte unitaire et efficace de la gauche ne constitue donc pas un clair projet de la part de la DRU. En pratique, il ne se dessine qu'embryonnairement à travers une tentative encore fragile de lier les structures de la COB aux comités populaires (cf.
Les problèmes cruciaux mis en évidence par cette mobilisation du mois de mars 1985 demeurent donc en-
Dans un éditorial Unidad, en date du ler mars 1985, après une autocritique qui passe comme chat sur braise sur le bilan de l'UDP, le PC reconnaît, de son côté, la « nécessité de concrétiser avec tous les partis et forces populaires une unité pour les doter d'une direction politique ». En réalité, il continue évidemment à lorgner du côté des forces bourgeoises, même peu significatives, et des militaires dits progressistes. Il était néanmoins alors possible, pour les organisations révolutionnaires, de le prendre au mot, pour concrétiser cette politique d'alliance, et de lui proposer, selon sa propre formule, « un front unique efficace de la gauche », sur la base d'un pro-
gramme qu'il n'est pas nécessaire d'inventer, puisqu'il constitue d'ores et déjà une conquête du mouvement ouvrier bolivien et est synthétisé par le plan d'urgence de
- auquel ont été officiellement ajoutées les revendications d'étatisation du système bancaire et de monopole du commerce extérieur -, la loi fondamentale de réforme agraire et la mise sur pied d'une structure de distribution coopérative assurant la jonction entre la production et la distribution (7).
Un front établi sur une telle base constituerait un outil efficace pour conduire la bataille en vue de rassembler un Forum populaire. Il ferait surgir les éléments d'un pôle alternatif apte à s'engager dans la lutte pour un authentique gouvernement des travailleurs, populaire, anti-oligarchique et anti-impérialiste. Mais si Lechin a pu manœuvrer avec autant de facilité et aboutir finalement à un compromis qui constitue pour les mineurs une semi-défaite politique, c'est parce qu'il a pu tirer parti du vide existant. Lechin a mis à profit le vide de perspectives laissé par la DRU, dans la mesure où ce regroupement d'organisations qui avaient remporté un succès lors du 6e congrès de la COB, ne disposait pas de relais organisés de cadres à la hauteur de ses responsabilités et tâches dans la COB, et, d'autre part, parce qu'il manquait lui-même d'unité et d'un projet politique cohérent.
responsabilité l'unité des forces de gauche incombe cependant fondamentalement à la politique du PC, à son type de participation au gouvernement de l'UDP, et aux faiblesses intrinsèques du projet de la DRU, malgré
5. Editorial de Unidad, organe du PCB, du 6. Editorial de Unidad, du 2 au 8 mars 7. Sur le plan d'urgence de la COB, voir Inprecor numéro 188, du 21 janvier 1985.
8. Depuis le début de la lutte, les médias ont mené une campagne systématique pour tenter de diviser les travailleurs et de faire éclater tout embryon de front unitaire. Dans le cadre de cette campagne, une large part a été faite aux dénonciations des prétendues provocations accusations, reprises par la presse européenne, s'inscrivent dans un mouvement plus ample, accusant régulièrement les mineurs de terrorisme l'audience décisive que cette dernière avait conquise auprès des délégués combatifs du 6e congrès de la COB (8). En définitive cependant, le résultat de cette grève générale est négatif sur le plan économique et revendicatif, en ce sens que les hausses salariales obtenues sont dérisoires par rapport au rythme de l'inflation et à l'ampleur de la mobilisation des mineurs et des masses populaires à La Paz pendant plusieurs semaines. Mais le résultat n'est pas immédiatement pareil sur le plan de l'accumulation d'expériences et du niveau de conscience. Le résultat des récentes mobilisations à ce niveau dépend de la capacité des courants révolutionnaires à tirer pour l'avenir les leçons des événements récents, à indiquer les prochains pas en avant à accomplir, et à stimuler l'organisation des masses laborieuses et populaires en ce sens.
LA CONTRE-OFFENSIVE
BOURGEOISE ET LES ELECTIONS
Le manque d'une alternative révolutionnaire fut évidemment utilisé par les forces bourgeoises, qui ont réagi à trois
Avec l'appui d'un secteur important de l'armée sous les ordres du général Sejas, Siles Suazo a mis l'accent sur le maintien de l'ordre et la militarisation, tout en continuant de négocier avec les grévistes pour garantir la tenue des élections. Il est clair que l'impérialisme américain cherche à favoriser une solution reposant sur un régime fort organisé autour d'une armée plus institutionnelle et régulière que celle du général Garcia Meza pourrie par le trapour avoir lancé en l'air des bâtons de dynamite pendant les manifestations. Pour eux, ce maniement de la dynamite, qui est leur instrument de travail, est chose courante. Dans le cas présent, ils entendent exprimer leur combativité, de la même manière qu'ils utilisent des bâtons de dynamite pour célébrer leurs fêtes traditionnelles. La campagne antiterroriste mettait donc dans le même sac les mineurs, les « trotskystes », Juan Lechin. Le PC n'a pas manqué de mener une campagne parallèle à celle des médias, en prenant prétexte de l'ultra-gauchisme propagandiste du POR-Lora, dont la ligne générale se réduit à une propagande pour la dictature du prolétariat sans propositions immédiates ni transitoires.
fic de drogue, et qui disposerait d'une façade de légitimité électorale. La réplique n'a donc pas été pour l'instant celle, traditionnelle, d'un coup d'Etat militaire s'opposant frontalement aux masses, mais celle d'une militarisation progressive qui a pris par surprise et déconcerté les travailleurs, plus habitués à des épreuves de for-
En même temps s'est développée une offensive dite « démocratique », la droite réussissant le tour de force de se présenter comme la champiönne des élections contre les « golpistes de gauche ». C'est le monde - et l'histoire de la Bolivie - mis la tête à l'envers, dans ce pays qui a connu 180 coups d'Etat militaires. La gauche dénonce donc à juste titre la manœuvre électorale de la droite, d'ailleurs amorcée dès l'instauration du gouvernement UDP en 1982, car la majorité parlementaire est toujours restée mains de l'opposition de droite. Au-delà de ces dénonciations, la gauche n'avance cependant pas de véritable politique de rechange autre que des opérations peu sérieuses en relation avec les secteurs des militaires dits patriotiques. Il lui serait pourtant possible de défier la campagne de propagande de la droite sur le terrain même de la défense des libertés démocratiques. Dans la situation de débâcle économique du pays, les premiers droits démocratiques à garantir ne sont-ils pas les droits sociaux les plus élémentaires, commencer par le droit de se nourrir ? Car les morts de faim ne voteront plus.
Enfin, l'offensive bourgeoise vise, dans ce conflit, à infliger une défaite aux mineurs qui constituent la colonne vertébrale de la COB. La bourgeosie sait parfaitement que la base matérielle de la force des mineurs est en train de s'effriter. Les coûts de production de l'étain grimpent plus vite que les prix de vente. L'essentiel des investissements productifs vont maintenant vers les mines privées et non plus vers les mines nationalisées. Défaire les mineurs dans ces conditions, c'est affaiblir le contre-pouvoir social de la COB, vieille obsession de la bourgeoisie bolivienne. En même temps, elle mène une campagne tapageuse, présentant le bilan du gouvernement de l'UDP comme un bilan de faillite d'un gouvernement du peuple, pour faire porter aux travailleurs la responsabilité d'une politique qui n'était pas la leur. Car le « peuple » n'a jamais été réellement au pouvoir avec ce gouvernement de l'UDP, même si certains des partis politiques qui avaient sa préférence électorale y étaient représentés.
Aujourd'hui, face à la crise de l'UDP et à la décomposition du pouvoir de Siles Suazo, la droite — le MNR-H de Paz Estenssoro, l'ADN de Hugo Banzer, le MIR de Paz Zamora - est donc clairement passée à l'offensive. Le gouvernement repose de plus en plus sur une armée partiellement réorganisée depuis deux ans, et qui sert de levier à l'instauration d'un pouvoir assez fort pour frapper l'aile marchante du mouvement ouvrier et appliquer les plans du FMI. La difficulté d'un tel projet tient à la force de résistance encore importante du mouvement de masse et aux contradictions au sein même de la direction bourgeoise. Les élections désormais fixées pour le 14 juillet prochain devraient permettre d'accélérer la mise en place de ce projet, de donner une couverture institutionnelle plus solide au pouvoir et de tracer un cadre dans lequel se noueront les alliances entre les formations
L'extrême gravité de la crise sociale permet de comprendre que la radicalisation ouvrière et populaire, bien réelle, s'additionne aussi d'éléments de désespoir. Ceci, combiné avec les moyens tradid'Etat dans le déroulement des élections, peut permettre à la droite de marquer des points électoraux chez les paysans, dont les luttes n'ont convergé que partiellement avec celles des ouvriers ces derniers temps, et même dans des secteurs • populaires lassés par le chaos et les privations. Un tel phénomène est vraisemblat ble dès lors que les luttes les plus résolues ne débouchent sur aucune conquête durable et que la dispersion organisationnelle de la gauche continue à prévaloir.
Les forces de gauche se doivent donc de riposter à cette entreprise sur le terrain même de la défense des droits démocratiques, en soulignant que le droit formel de voter n'est pas le seul aspect de la démocratie quand une part importante de la population est confrontée à une question de survie alimentaire. Ensuite, il serait nécessaire, tout en dénonçant les objectifs de l'opération électorale, d'assurer, si les élections ont effectivement lieu, la participation d'un « front de la gauche uni et efficace », tirant son autorité de sa pré-
Les convulsions qui secouent le pays annoncent la fin d'un cycle de l'histoire bolivienne, ouvert avec la révolution de 1952 (9). Du point de vue économique, une part importante de l'avenir du pays se joue dans la région de Santa-Cruz, à l'est, où se trouvent concentrés les secteurs dy-
CONSE JO CENTRAL SUD
EMPRE VO
MUSUMISLA La manifestation du 4 mars à La Paz. (DK) namiques de l'économie : pétrole, gaz, élevage, sans parler de la cocaïne, dont les revenus, non contrôlés par l'institution étatique, sont équivalents si ce n'est supérieurs aux revenus des exportations minières traditionnelles du pays. Or, cette région décisive est séparée des vallées et de l'altiplano (de Cochabamba à La Paz et Oruro). La bourgeoisie de Santa-Cruz manifeste un « régionalisme » qui prend parfois une tonalité sécessionniste. Le mouvement ouvrier et populaire est considérablement plus faible dans cette région, et la droite et l'extrême droite y sont beaucoup plus fortes, sans parler des forces paramilitaires liées au trafic de drogue. La césure entre la bourgeoisie de l'est et celle de La Paz, qui s'appuie sur l'exportation de l'étain, alimente la crise structurelle de direction politique de la classe dominante.
Enfin, il est frappant de constater que les leaders politiques ou syndicaux comme Paz Estenssoro, Lechin, Siles Suazo, Banzer, sont issus pour l'essentiel de la génération politique de la révolution de 1952, qui atteint aujourd'hui la limite d'âge. On peut y voir également le symbole de la fin d'une époque et l'une des raisons des difficultés rencontrées aussi bien par la bourgeoisie que par la COB recomposer une nouvelle direction (10).
André DUBOIS, 27 mars 1985. 9. En 1952, une insurrection de masse a porté au pouvoir le MNR, pas encore divisé, et dont le dirigeant central était Paz Estenssoro. • Le régime qui est sorti de la révolution a notamment nationalisé les mines d'étain et adopté une réforme agraire.
10. Dans le camp populaire, l'assassinat froidement planifié du dirigeant du PS-1, Quiroga Santa Cruz, lors du coup d'Etat de 1980, revêt une signification importante. Avec lui était éliminé un dirigeant capable d'organiser les forces politiques et syndicales et jouissant d'un important prestige personnel et d'une grande auto-