Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ETAT ESPAGNOL

La bataille pour le libre droit à l'avortement

Inprecor n° 196, 13 mai 1985 · p. 26-27 · 1 234 mots

Femmes État espagnol

La batailie pour le libre droit à l'avortement Simultanément à son entrée dans la CEE, l'Etat espagnol se retrouve dans une situation d'obscurantisme en matière d'avortement. Il s'ajoute à deux autres pays de la CEE où l'avortement est pénalisé dans tous les cas: l'Irlande, où l'interdiction d'avorter est inscrite dans la Constitution, et la Belgique, où, bien que non dépénalisé légalement, l'avortement est toléré et largement pratiqué. Tout socialiste qu'il est, le gouvernement espagnol n'a pas résisté aux pressions de l'Eglise, de la droite et des milieux réactionnaires de tout poil. Un droit fondamental des femmes est encore bafoué dans un pays où le fameux « changement

Internationale

1 mars 1985

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démocratique » relève de plus en plus de la mythologie.

Ainsi, le Tribunal constitutionnel espagnol s'est prononcé contre la loi sur la dépénalisation de l'avortement présentée par le gouvernement socialiste et approuvée par le Parlement. Cette loi aurait autorisé l'interruption volontaire de grossesse en cas de viol, de malformation du fœtus ou de danger pour la vie de la mère. La loi dans son ensemble a été déclarée anticonstitutionnelle. Elle ne contiendrait pas les garanties suffisantes qu'exige l'article 15 de la Constitution, qui protège le droit de « tous » à la vie. Seul le cas de l'avortement « éthique » (grossesse consécutive au viol de la mère) est considéré conforme à la Constitution, si toutefois plainte a été déposée. Dans les deux autres cas, le Tribunal constitutionnel demande des garanties médicales pour éviter les « abus » : l'avis d'un deuxième médecin et la détermination des centres hospitaliers autorisés à pratiquer l'intervention. Le Tribunal constitutionnel s'étant prononcé à six c'est le président de cette instance qui a fait pencher la balance dans le sens du blocage de la loi.

Avorter en Espagne demeure donc un délit. D'après les données de l'Organisation mondiale de la santé, les grossesses non désirées concernent 50 % des 8 millions d'Espagnoles en âge de procréer. La femme enceinte tente d'abord souvent d'avorter elle-même, en utilisant toutes sortes de produits (persil, safran, eau de javel, etc.) Quand elle n'obtient pas le résultat escompté, elle a recours à une « faiseuse d'anges », pour une somme de 30 000 pesetas environ (1 600 francs). La sociologue Josuna Aguinaga estime à plus pratiqués en Espagne et qui entraînent des conséquences pour la santé mère, des hospitalisations ou des décès.

Un nombre croissant de femmes se rendent chaque année à Londres, Amsterdam ou à la frontière française pour se faire avorter dans de bonnes conditions. D'après les données officielles du bureau britannique de recensement, 23 000 Espagnoles ont subi un avortement en Angleterre en 1983. En juin 1984, le Tribunal constitutionnel dépénalise l'avortement pratiqué à l'étranger. Ainsi, sous un gouvernement du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), seules les femmes jouissant degré d'information et de revenus suffisants ont effectivement le droit d'avoir des enfants désirés.

Une autre possibilité : l'avortement à Tanger. En 1983, la mort d'une femme de 33 ans, mère de 4 enfants, lors de sa tentative d'avorter à Tanger, révélait l'existence de cette « Londres du sud », fréquentée chaque année par des centaines de jeunes Andalouses.

La possibilité existe d'avorter dans l'Etat espagnol, mais pour ... 80 000 à 100 000 pesetas (4 000 à 5 500 francs). En plus des risques légaux que cela suppoenvisageable que pour des femmes des zones urbaines ayant un minimum d'information et un revenu suffisant.

A la suite du rejet par le Tribunal constitutionnel, des députés socialistes ont proposé l'élaboration d'un nouveau projet de loi qui contienne une « indication sociale » autorisant l'avortement au cas où la grossesse poserait de graves problèmes sociaux à la femme enceinte. Le groupe parlementaire socialiste, estimant que « ce n'est pas le moment opportun », l'a refusé, alors même que la sentence du constitutionnel laissait ouverte cette possibilité. L'indignation face à la sentence du Tribunal constitutionnel a été immense au sein de la population, et plusieurs dizaines de milliers de personnes ont participé aux manifestations organisées le 25 avril dernier à Madrid, à Barcelone, à Oviedo et dans d'autres villes du pays. C'est un premier pas, mais la Coordination du mouvement des femmes qui avait appelé à cette mobilisation n'entend pas en rester là. « C'est le moment, a déclaré Empar Pineda, responsable de la Commission pour le droit à l'avortement du Mouvement féministe de Madrid, de dire au gouvernement, quand il légiférera sur l'avortement, qu'il parte du point de vue que c'est un droit des femmes et non de l'idée qu'il s'agit d'un délit qui serait dépénalisé dans trois cas. » (El Pais, 18

Le projet de loi doit en effet être discuté aux Cortès (Parlement) au début du mois de juin prochain, et de nouvelles manifestations sont prévues à cette occasion. Et les femmes espagnoles sont bien décidées à faire savoir haut et fort que ce sont elles qui veulent pouvoir décider. « Droit à l'avortement, les femmes décident », c'est le slogan central de la campagne qu'elles mènent depuis deux ans. Et elles ont fait savoir, dès le début, qu'elles étaient contre le projet de loi limitatif par le gouvernement du PSOE Aussi refusent-elles aujourd'hui de se mêler du débat entre parlementaires qui discutent à perte de vue sur les nuances qu'il faudrait éventuellement introduire pour prendre en compte certains aspects psychologiques. Ce qu'elles veulent, c'est qu'on leur reconnaisse un droit démocratique élémentaire, celui de contrôler leur propre corps. Ce qu'elles ne veulent plus, c'est d'être incarcérées pour avoir exercé ce droit, comme c'est le cas d'une femme récemment condamnée à 6 mois de prison. Ce qu'elles ne veulent plus, c'est se sentir menacées, comme ces 400 femmes dont le nom figure dans le fichier d'un centre d'interruption de grossesse de Valence, qui a été saisi par la police. Aucune de ces femmes n'avait avorté parce qu'elle avait été violée, ou parce que sa vie était en danger, ou encore parce qu'il y avait de malformation du fœtus. tes l'avaient fait parce qu'elles y étaient contraintes pour des raisons sociales ou économiques.

En 1982, lors du célèbre procès de Bilbao, la mobilisation avait permis d'obtenir l'acquittement pour dix femmes et un homme inculpés d'avortement. Mais, aujourd'hui, les autorités laissent entendre qu'elles condamneront plus sévèrement ceux ou celles qui aident les femmes à avorter. C'est une manière comme une autre de tenter d'empêcher les interruptions de grossesse. C'est pourquoi les féministes espagnoles appuient avec enthousiasme l'initiative d'un gynécologue qui doit passer en procès pour avoir pratiqué des avortements, et qui a proposé d'organiser des cours pour des sage-femmes et des médecins, afin de leur enseigner comment pratiquer un avortement

L'avortement n'est plus une question tabou dans l'Etat espagnol, comme c'était encore le cas il y a quelques années, au moment où seuls quelques groupes féministes osaient en parler. La Coordination des centres de planning familial, qui a tenu son congrès en avril dernier à La Coruna s'est prononcée non seulement pour le droit à l'avortement, mais pour l'avortement libre et gratuit, ce qui marque un pas en avant dans la prise de conscience de l'importance de ce droit pour toutes les femmes, quelle que soit leur condition sociale. La bataille pour le droit des femmes, c'est aussi une bataille contre la droite et la réaction, et il ne faut pas que les femmes espagnoles se retrouvent seules dans cette lutte.

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