L'évolution de la politique américaine pour le boycott du régime raciste
AFRIQUE DU SUD
A dernière année a vu se développer une importante remontée des luttes contre l'apartheid et l'exploitation c pitaliste en Afrique du Sud. Ces mobilisations ont culminé dans la grève générale régionale du Transvaal, au début novembre 1984, qui a été le point de convergence des mobilisations des élèves, de l'action revendicative dans les Townships
(habitat populaire des Noirs) et de la détermination du mouvement syndical. Le document de bilan de cette grève, que nous reproduisons dans ce numéro d'Inprecor, rend compte de l'am-
Peter BLUMER
Le 5 juin dernier, la Chambre des représentants des Etats-Unis adoptait, par
295 voix contre 127, un certain nombre de sanctions économiques à l'encontre de l'Afrique du Sud. La veille, la commission du Sénat, où dominent les élus du Parti républicain de Ronald Reagan, avait elle aussi pris position en faveur de sanctions économiques. Ces votes laissent penser qu'une partie des politiciens bourgeois ne croient plus guère à la politique dite d'« engagement constructif » de Ronald
Reagan qui consisterait, en théorie, à ne pas s'opposer au régime de Pretoria afin de faciliter ses efforts de réforme du système d'apartheid.
La doctrine de l'administration Reagan a en fait été un misérable rideau de fumée pour cacher une totale complicité avec le régime raciste. Les déclarations les plus réalistes des personnalités du pouvoir n'ont d'ailleurs jamais vraiment caché que la question essentielle était, à leurs yeux la défense des intérêts impérialistes en
Afrique du Sud grâce au maintien de la stabilité de l'actuel régime. C'est ainsi que le secrétaire d'Etat adjoint chargé des affaires africaines, Chester Crocker, déclarait : « En Afrique du Sud, pays dominant de cette région, il ne nous appartient pas de choisir entre Noirs et Blancs. Dans cet Etat opulent, où vit une population si diverse et dotée de tant de talents, d'importants intérêts occidentaux sont en jeu, tant sur le plan éconmique que stratégique, moral ou politique. Nous devons nous garder d'engager toute action susceptible d'aggraver les terrifiantes difficultés qui accablent les Sud-africains, quelle que soit leur race. » (1)
L'ÉVOLUTION DE LA POLITIQUE
IMPERIALISTE
C'est à cette orientation politique qu'une partie de la classe dirigeante nord- américaine ne croit plus. Mais quelles sont donc les véritables raisons de cette évolution ? Comment peut-on prendre au séet la campagne syndical. rieux les sempiternelles réflexions sur les droits de l'homme émanant des dirigeants impérialistes, alors même que ces débats ont trait à l'avenir de leurs intérêts matériels en Afrique du Sud ?
Le fait est que les décisions parleà l'encontre de l'Afrique du Sud interviennent après une montée sans précédent des mobilisations anti-apartheid aux Etats-Unis. Alors que depuis le 21 novembre 1984 se tient un piquet permanent devant l'ambassade sud-africaine à Washington, l'agitation contre le régime de Pretoria prend de l'ampleur sur plusieurs campus universitaires, et onze municipalités ont décidé d'interrompre leurs relations financières avec les entreprises américaines installées en Atrique du Sud. Il ne fait aucun doute que les parlecompte de ces mobilisations comme des pressions d'un certain nombre de lobbys et des Eglises. Mais cela ne peut suffire à tournant aussi prononcé dans l'attitude des représentants et des sénateurs nord-américains, tournant qui peut cependant s'avérer conjoncturel si d'autres événements surviennent en Afri-
La politique de Ronald Reagan visait officiellement à favoriser l'adoption de quelques réformes en Afrique du Sud et des tentatives de stabilisation régionale en Afrique australe par un processus de négociations avec les régimes nationalistes africains. Dans ces deux domaines, le bilan est lamentable. Les élections aux
1. Publication en français de l'ambassade américaine à Paris, 29 août 1981.
2. Sur la question des Parlements « métis » et « indien » et des élections d'août 1984, se reporter respectivement à Inprecor numéro 163 du 19 décembre 1983 et numéro 179 du 10
3. En 1979, l'Afrique du Sud instaurait qu'elle a annexé en 1949, une « solution interne » consistant à feindre de remettre le pouvoir local à des formations politiques liées à Pretoria. L'objectif des élections qui s'étaient alors tenues était évidemment de marginaliser l'Orga(SWAPO), qui mène la lutte contre la dominapleur de cette action et de la place qu'y a pris le mouvement
Parallèlement à ces mobilisations se développe aussi un mouvement de solidarité anti-apartheid qui a donné lieu, notamment aux Etats-Unis, à de vastes mobilisations pour l'isolement du régime raciste sud-africain. Tout cela remet donc à l'ordre du jour dans le mouvement de solidarité le débat sur la question du boycott du régime d'apartheid. Ce sont ces thèmes qu'abordent les deux articles qui suivent.
Chambres « métisse » et « indienne » instituées par le régime de l'apartheid ont été sanctionnées par un boycott massif des intéressés, en août 1984. La répression s'abat chaque jour de manière plus dure sur les mobilisations et les grèves de
Au niveau régional, le régime du Premier ministre Pieter Botha maintient sa
« solution interne » du statut de la Namibie, solution que rejettent les pays occidentaux, car ils ne croient pas à cette voie pour stabiliser la situation du Sud-ouest africain (3). L'accord de Nkomati avec le
Mozambique a été, pour ce dernier, un marché de dupes qui s'est surtout traduit pour le moment par un reniorcement de la guérilla pro-sud-africaine de la Résistance nationale mozambicaine (RNM) (4).
Enfin, en Angola, les autorités viennent de mettre la main sur un commando sud- africain qui s'apprêtait à saboter les installations de la compagnie pétrolière américaine Gulf Oil dans la province de Cabinda, ce qui illustre la persistance du double langage sud-africain à l'égard de Luanda.
Tout cela ne fait que souligner l'existence de marges de manœuvre propres du régime raciste par rapport à l'impérialisme.
La politique de Washington consistait, dans le passé récent, à établir une sorte de nouvelle coexistence pacifique en
Afrique australe, pour favoriser la relance des investissements américains en Angola et au Mozambique et pour permettre au régime de Pretoria de résoudre ses problèmes internes et de résorber la subversion.
tion sud-africaine en Namibie et avait d'ailleurs boycotté cette consultation. Toutefois, les institutions issues de qui n'étaient pas reconnues par la communauté internationale, connurent rapidement une crise de légitimité. Pourtant, en avril dernier, quelques jours seulement après l'annonce de la décision du retrait des troupes sud-africaines du sud angolais, Pretoria annonçait la reprise d'une
« solution interne » en Namibie, au grand dam de l'ONU et des puissances impérialistes, qui soutiennent une perspective d'accession à l'indépendance dans le cadre de l'application de la résolution 435 des Nations-Unies.
4. Cf. Inprecor numéro 173 du 14 mai
Les étudiants de l'Université libre du Wisconsin manifestent pour le boycott de l'Afri-
Rien de tout cela n'a pu se faire, compte tenu à la fois de l'ampleur des contradictions en action, de la montée du mouvement des masses en Afrique du Sud, de la crise économique qui frappe maintenant ce pays, et de la crise de direction politique qui s'amorce dans le camp de la bourgeoisie blanche et raciste. C'est l'effet de tous ces facteurs combines, bien plus qu'un quelconque problème d'alignement de la politique américaine sur la défense des droits de l'homme, qui a servi de toile de fond aux débats parlementaires de ces derniers mois aux Etats-Unis.
Il se trouve, par ailleurs, que quelques jours avant le vote à la Chambre des représentants nord-américaine, le Premier ministre français Laurent Fabius avait lui aussi annoncé la possibilité d'un changement d'attitude de son pays envers Pretoria, en déclarant notamment : « Nous sommes désireux d'investir dans cette région du monde. Mais si dans un délai raisonnable, entre dix-huit mois et deux ans, des mesures précises ne sont pas prises par le régime sud-africain pour en terminer avec ses pratiques, alors je pense que non seulement la France ne pourra pas continuer ses investissements, mais qu'elle devra marquer un coup d'arrêt. » (5) Cette déclaration a été faite à l'occasion d'un colloque mondain sur les droits de l'homme. Mais on ne peut pas croire que cela fut simplement motivé par les circonstances. Même si, comme il est probable, la France n'appliquera pas ses menaces, on peut raisonnablement penser que les gouvernements occidentaux sont maintenant très inquiets de l'évolution de la situation en Afrique du Sud. Ils ont pris conscience que ce pays peut dé. sormais se trouver dans une situation d'affrontements sociaux d'envergure s'accompagnant d'une très forte radicalisation de la population noire. Les fausses menaces envers le régime sud-africain, proclamées à la façon de Laurent Fabius, ne sont que des actes désordonnés qui rappellent que l'impérialisme est à la recherche d'une solution, mais qu'il ne la trouve pas.
Toute cette agitation relance le débat sur le bien-fondé du boycott de l'Afrique A QUI PROFITERAIT LE BOYCOTT?
Depuis que cette question est posée, le régime raciste répond en expliquant d'une part que cette proposition de boycott est d'abord le produit d'un complot communiste permanent contre l'Afrique du Sud et que, d'autre part, les premières victimes d'un tel boycott seraient les travailleurs noirs eux-mêmes. C'est ce qu'expliquait le ministre adjoint des Affaires étrangères sud-africain aussitôt après la décision des députés américains. Pour montrer qu'il ne s'agissait pas là simplement d'un constat objectif, il ajoutait : «Les Américains doivent savoir que l'Afrique du Sud se défendra et montrera au monde entier qu'elle est une puissance régionale en Afrique. » Le raid militaire des forces sud-africaines contre des militants du Congrès national africain (ANC) vivant dans la capitale du Botswana aura que du Sud. (DR) servi d'avertissement illustrant ces propos du ministre sud-africain.
L'administration américaine devait elle aussi enfourcher cette argumentation. George Shultz expliqua, le 16 avril 1985 devant le Club national de la presse à Washington, que la prise de sanctions économiques à l'encontre de l'Afrique du Sud « conduirait à des actions inefficaces qui renforceraient davantage les résistances au changement que les forces favorables aux réformes » car, à son avis, « il y a eu plus de changements en Afrique du Sud lors des quatre dernières années que lors des trente années précédentes » .
Pour justifier sa position, le gouvernement américain a financé une étude du professeur Laurence Schlemmer, de l'Institut de recherche sociale de l'université du Natal en Afrique du Sud, afin de répertorier le point de vue des Noirs de ce pays sur la question du retrait éventuel des investissements étrangers. Evidemment, l'enquête a abouti au résultat que les trois quarts des Noirs seraient opposés à un tel processus de désinvestissement. Cette conclusion est pourtant largement controversée par un autre universitaire, Herman Giliomée, de l'université du Cap, et par une série d'articles parus dans la presse indépendante (6). Il s'agit en effet d'un débat fondamentalement politique qui intègre les perspectives stratégiques en Afrique du Sud. Ce n'est donc pas un sondage dans un pays éminemment répressif qui peut donner une claire image de l'opinion des Noirs sur cette affaire.
Tout ce beau monde feint de se préoccuper du nombre des emplois créés par les multinationales, mais fait mine de ne pas voir que celles-ci investissent au pays de l'apartheid pour des raisons strictement liées au taux de profit qu'elles escomptent tirer de leurs investissements. Que ce taux de profit vienne à baisser fortement et ce n'est pas la campagne de boycott des investissements en Afrique du Sud, mais tout simplement les lois du capitalisme, qui amèneront les compagnies étrangères à retirer leurs capitaux de ce pays. Personne ne se souciera alors du chômage que ce processus entraînera. La crise économique qui s'abat maintenant sur l'Afrique du Sud réduit fortement les pos sibilités de surprofits pour une série d'entreprises. Les sociétés impérialistes Ford et Coca-Cola ont ainsi annoncé qu'elles réduiraient leur participation dans les entreprises sud-africaines pour y devenir minoritaires. Une société d'habillement de Caroline du Nord, Blue Bell, et un fabriquant de matériel de haute technologie, Perkin Elmer, ont vendu la totalité de leurs avoirs en Afrique du Sud. Plusieurs compagnies britanniques, telles que Associated British Foods et ICL, ont fait de même. Selon l'hebdomadaire The Economist, plus de trente sociétés américaines ont quitté l'Afrique du Sud depuis 1980 (7). Tout cela est largement dû à la récession économique, et personne dans le monde capitaliste n'est venu parler à ce propos des conséquences de ce phénomène sur l'emploi des Noirs.
L'autre argument qui est généralement employé pour justifier et défendre l'investissement en Afrique du Sud est celui de la pression positive que les sociétés étrangères exerceraient sur les conditions de travail et la législation sociale sud-africaine. Des codes de conduite avaient en effet été introduits pour favoriser cette politique (8). Tel était le cas du code Sul livan pour les entreprises américaines Mais voilà bien longtemps que l'on sait que ces règlements sont peu ou même pas du tout suivis par les sociétés impérialistes investissant en Afrique du Sud. Certes, il y a de plus en plus d'entreprises étrangères qui reconnaissent les syndicats indé. pendants non raciaux et acceptent de concéder des améliorations des conditions de travail. On comprend d'ailleurs fort
5. Le Monde, 2-3 juin 1985. 6. South African Labour Bulletin, Johannesburg, mai 1985.
7. The Economist, Londres, 30 1985.
8. Sur la question des investissements étrangers en Afrique du Sud et de l'attitude des compagnies impérialistes par rapport au code de conduite, se reporter aux articles parus dans Inprecor numéros 109 du 28 septembre 1981, 112 du 9 novembre 1981 et 115 du 21 décembre 1981.
bien que les patrons concernés ont plutôt intérêt à ce que les grèves ne se multiplient pas trop et que leurs usines tournent. Mais leur « bonne volonté » a bien entendu les limites que fixe la rentabilité capitaliste. Un récent rapport portant sur 107 entreprises britanniques travaillant en Afrique du Sud souligne le nombre important des infractions commises par rapport au code de conduite établi par la économique (CEE). Sept firmes verseraient des salaires qui se situent en-dessous du minimum vital à 1700 de leurs employés, et 39 autres compagnies donneraient à environ 9 000 de leurs ouvriers un salaire inférieur au salaire recommandé par la CEE. Vingt entreprises seulement parmi les 107 qui ont été étudiées reconnaissent les syndicats indépendants. Un rapport du ministère britannique du Commerce et de l'Industrie note de son côté l'augmentation actuelle du nombre de travailleurs touchant un salaire inférieur au minimum
Tout cela n'a donc pas grand chose à voir avec de prétendus effets des investissements impérialistes « positifs » pour le sort des travailleurs noirs. Ces derniers ont certes pu dans certains cas utiliser le fait qu'ils avaient affaire à une multinationale pour obtenir certains avantages et faire aboutir certaines de leurs revendications, mais cela est toujours survenu parce qu'il y avait dans les entreprises concernées un syndicat qui savait utiliser ces opportunités. C'est donc précisément sur la base de l'établissement d'un rapport de forces que les travailleurs ont pu obtenir quelques largesses dans certaines sociétés étrangères. Mais le patronat de ces entreprises n'est pas d'une autre nature que le patronat sud-africain.
Comme le note une revue publiée en Afrique du Sud, « la General Motors (South Africa) a récemment fourni un excellent exemple des rapports entre les investissements. la technologie et l'em-
OPEN MEETINOS APARTHEID & INVESTMENTS r SOUTH AFRKA Répressions. (DR)
ploi, ainsi que de l'écart qui existe entre les paroles et les actions des sociétés étrangères sur la question du boycott des investissements. Le jour même PDG condamnait la campagne pour le désinvestissement pour le manque d'intérêt qu'elle porterait à l'emploi des travailleurs noirs, sa société faisait deux déclarations. La premiere annonçait que la General Motors (SA) avait l'intention de dépenser 40 millions de rands (187 millions de francs) pour rééquiper une chaîne de production à l'usine GM de Port-Elizabeth, afin de lancer sur le marché un nouveau modèle. Il est presque sûr que cet argent proviendra des bénéfices amassés par GM (SA) et ne représentera pas un nouvel afflux de capitaux en Afrique du Sud. Mais dans une autre déclaration, GM annonça que la situation défavorable du marché nécessitait la mise au chômage technique de 465 travailleurs pendant 8 semaines, ce qui représentait plus de 10% de la force de travail de la société, avec une possibilité réelle d'une réduction permanente du nombre de ses
L'OPINION DES OPPRIMÉS La plupart des organisations et des personnalités noires ont pris position en faveur du boycott de l'Afrique du Sud. En général, leur analyse se résume dans le point de vue que malgré de possibles conséquences négatives pour les travailleurs d'un tel boycott, il ne s'agirait en fait « que de désagréments à court terme dans le but d'obtenir un avantage pour longtemps ». L'éveque Desmond Tutu, récent prix Nobel de la paix, a lui-meme soutenu l'idée du retrait des investissements étrangers comme moyen de pression sur le régime si certaines conditions n'étaient pas remplies dans les 18 à 24 mois (11). L'ANC s'est aussi déclaré de longue date en faveur du boycott. Enfin, nombre de syndicats indépendants et non raciaux qui organisent aujourd'hui des centaines de milliers d'ouvriers sont favorables à cette politique. La plus grosse centrale syndicale, le Conseil des syndicats d'Afrique du Sud (CUSA) s'est plutôt déclarée, par la voix de son président, favorable à un « désengagement sélectif ». La seconde grande centrale syndicale, la (FOSATU), a quant à elle fourni une explication détaillée et argumentée de son soutien à la ligne de boycott de l'Afrique du Sud. Dans une résolution d'avril 1984, la FOSATU expliquait qu'« en tant qu'organisation syndicale qui doit s'occuper des problèmes de l'emploi et de salaires de ses adhérents, elle devait réfléchir sérieusement à la question du désinvestissement. Cependant, l'avis de la FOSATU est que la pression en faveur du désinvestissement a eu un effet positif et ne doit pas être relâchée. La FOSATU est absolument opposée aux investissements étrangers qui se font dans le cadre des conditions d'oppression maintenues par ce régime. La FOSATU est aussi claire sur le fait que c'est la construction d'un mouvement ouvrier fort en Afrique du Sud qui doit être au centre de ses préoccupations, car c'est ce qui pourra dicter les conditions des investissements étrangers et, en fin de compte, assurer que les usines, les machines et les bâtiments qui existent actuellement en Afrique du Sud seront maintenus dans le pays pour le bien ultime de tout le
Il y a en effet différents aspects du boycott à partir du moment où on distingue les investissements spéculatifs, les usines et les machines, les actions boursières ou les prêts bancaires. Chacun de ces aspects du problème n'a pas forcément la signification pour la stratégie à long terme du mouvement ouvrier sud-africain. C'est ce que semble indiquer l'un des dirigeants de la FOSATU, Alec Erwin, quand il explique : « La pression en faveur du désinvestissement a plusieurs dimensions. Elle peut s'exercer directement sur l'Etat au travers de la suppression des facilités de crédit étranger, ou bien de façon indirecte au travers des pressions sur les sociétés multinationales, qui constituent un lobby puissant. Ces formes de pression sont appuyées par la FOSATU. Cependant, pour notre part, nous faisons une distinction entre cela et le retrait effectif des avoirs qui sont actuellement investis en Afrique du Sud. Cela soulève un différent. D'un point de vue formel et légal, ces avoirs peuvent appartenir à des sociétés étrangères. Cependant, ils ont été développés et enrichis par le dur travail des travailleurs sud-africains. De l'avis de la FOSATU, ces avoirs font maintenant partie - et dans presque tous les cas une partie utile et nécessaire - de la richesse sociale d'Afrique du Sud. Nous ne voyons donc absolument aucun sens à l'idée de renoncer à une partie de la richesse sociale de ce pays pour faire pression sur le ré-
L'autre aspect du problème qui a pu être discuté au sein du mouvement politique et syndical anti-apartheid est celui qui prêterait au boycott une fonction positive pour le développement du capitalisme sud-africain proprement dit. L'exemple qui est généralement pris est celui de la Rhodésie du temps de Ian Smith. Alors qu'un certain nombre de sanctions économiques étaient prises par les Britanniques pour faire plier leur colonie rebelle, on a vu se développer en Rhodésie toute une série d'industries de substitution aux importations et se former une bourgeoisie industrielle rhodésienne. Dans le camp impérialiste lui-même, il est parfois fait remarquer que l'embargo sur le pétrole et les armes à destination de l'Afrique du Sud a d'ores et déjà indirectement permis à ce pays de développer deux importants
9. Marchés tropicaux et méditerranéens, Paris, ler avril 1985.
10. South African Labour Bulletin, mai 1985.
11. Randy Daily Mail, Johannesburg, 3 janvier 1985. On peut noter par ailleurs que cette proposition de délais pour l'application de sanctions faite par l'évêque Desmond Tutu est exactement comparable à celle que fera le Premier ministre français Laurent Fabius à Paris, en mai 1985, en présence du même prélat.
12. Discours à l'université du Natal, 8 mai 1985. Document de la FOSATU.
secteurs industriels pour remplacer ces importations. Le complexe chimique de Sasol permet ainsi à Pretoria de transformer le charbon en produits pétroliers, tandis que l'Afrique du Sud est maintenant un pays exportateurs d'armes.
L'argument est toutefois un peu faible, car cette récupération du boycott par le régime raciste n'est possible que parce que le flux des arrivées de capitaux et de technologie étrangère n'a pas cessé. Ainsi, le régime raciste a-t-il pu obtenir des licences étrangères pour monter son industrie d'armement. Or, aujourd'hui, y compris sur les bancs de la Chambre des représentants des Etats-Unis, ce dont il est question c'est la restriction sévère des entrées financières et technologiques. Il y a donc effectivement un certain niveau de boycott qui pourrait être immédiatement redoutable pour le gouvernement sud. africain.
LE PROBLEME DU BOYCOTT DANS
LE MOUVEMENT DE SOLIDARITÉ
Pour déterminer son attitude sur la question du boycott, le mouvement de solidarité avec les opprimés d'Afrique du Sud n'a pas à entrer dans des considérations d'ordre économique. Personne ne peut d'ailleurs avoir la crédulité d'imaginer qu'un véritable boycott total de l'économie sud-africaine par les pays impérialistes puisse avoir réellement lieu un jour. Il faut d'ailleurs prendre conscience du fait qu'un boycott réel jouerait autant de tours à l'économie impérialiste mondiale qu'à celle de l'Afrique du Sud. Ce pays est en effet le plus gros fournisseur d'or du monde occidental. Il est aussi le principal fournisseur de métaux rares, comme le platine, le palladium, ou d'intérêt stratégique, comme le manganèse. Un étranglement économique du régime raciste aurait aussi pour conséquence à très court terme d'ouvrir la voie à une situation de type révolutionnaire dans le pays. gouvernements impérialistes et les multinationales n'ont par conséquent aucun intérêt à un boycott réel.
Il n'est donc pas très utile d'engager un débat autour du boycott sous l'angle des effets qu'aurait celui-ci, si par miracle les pays occidentaux se mettaient à hair à ce point l'apartheid qu'ils en viendraient à oublier ce qui les lie à l'Afrique du Sud, à savoir l'équilibre du système capitaliste mondial. Ce que le mouvement de lutte contre le régime raciste sud-africain a déjà réussi à obtenir aux USA est tout à fait positif, et la pression des municipalités « noires » comme celle des Eglises n'a pas plongé l'Afrique du Sud dans un chaos économique dont les travailleurs noirs auraient eu à faire les frais.
La question du boycott doit donc être envisagée sous un angle politique. Toute campagne de ce genre sert à dévoiler la complicité de l'impérialisme avec l'Etat raciste et à démontrer que l'apartheid est fondamentalement un instrument de surexploitation capitaliste des travailleurs noirs. Le but immédiat des campagnes de mobilisation pour le boycott de l'Afrique du Sud est par consé-
End US Support
For South African Apartheid
Mobilisation anti-apartheid aux Etats-Unis. quent de dénoncer les investissements des multinationales dans ce pays. Il s'agit ainsi de montrer que seule la pression du mouvement populaire - et nullement la propre morale des pays occidentaux par rapport aux droits de l'homme — est susceptible d'influer sur la politique des pays impérialistes à l'égard du régime raciste.
Dans certains cas, des campagnes de boycott de l'Afrique du Sud peuvent très facilement être reliées à des préoccupations et des nécessités propres du mouvement ouvrier occidental. C'est par exemple le cas en ce qui concerne les livraisons de charbon sud-africain dans des pays comme la Grande-Bretagne et la France, où les pouvoirs publics sont en train de fermer des puits tout en maintenant leurs importations de houille sud-africaine. Le système bancaire peut lui aussi être facilement dénoncé quand on montre que les succursales sud-africaines des banques britanniques, américaines ou françaises servent à financer des projets militaires sud-africains ou sont utilisées par les industriels pour venir investir quelque temps dans ce pays et y utiliser tous les avantages de l'apartheid. C'est ce but qu'il faut d'abord donner aux campagnes de mobilisation pour le boycott et non pas celui d'un étranglement effectif du système économique de ce pays, ce qui serait en tout état de cause utopique.
Mais il faut surtout lier ces campagnes pour le boycott à des actions de soutien aux organisations ouvrières et populaires qui luttent en Afrique du Sud. Les deux choses doivent être simultanées, car le problème n'est pas de convaincre les racistes qu'ils doivent démocratiser la société sud-africaine, il est d'aider les opprimés à renverser ce régime. Ainsi, les campagnes de boycott peuvent se démarquer de la démagogie des bourgeois démocrates et des gouvernements social-démocrates.
Le boycott ne servirait à rien s'il n'était pas un moyen d'engager la solidarité concrète du mouvement ouvrier et anti-impérialiste au profit du mouvement de masse sud-africain. Il n'y a rien de tel par exemple qu'un refus par des dockers de charger du matériel destiné à l'Afrique du Sud, si cette action se solde par l'instauration d'un soutien actif du syndicat des dockers envers un syndicat indépendant des dockers du Cap ou de Durban. Rien de mieux aussi qu'une campagne de boy-
(DR) cott sur les importations de charbon sud. africain qui se termine par une solidarité permanente entre un syndicat de mineurs et le Syndicat national des mineurs (NUM) sud-africain
Voilà comment peut être assumée une véritable dénonciation effective des intérêts impérialistes en Afrique du Sud.
A QUOI SERVENT
LES PRESSIONS IMPÉRIALISTES ?
Les débats parlementaires aux EtatsUnis et les prises de position du Premier ministre français sont au moins révélatrices des inquiétudes qui touchent maintenant certains milieux impérialistes. Les 7 et 8 mars 1985 s'est d'ailleurs tenue en Grande-Bretagne une réunion entre les représentants d'importantes sociétés britanniques, américaines et sud-africaines. A cette occasion, tout ce beau monde devait débattre des réformes qu'il faudrait mettre en place en Afrique du Sud (13).
Ce débat est permanent au sein même de la bourgeoisie sud-africaine. Il y a d'abord les divergences entre les tenants du Parti fédéral progressiste (opposition libérale) et ceux du Parti national (au pouvoir), qui recoupent partiellement la division entre la grande bourgeoisie financiere d'origine anglo-saxonne et la bourgeoisie afrikaner. A cette division se superpose ensuite celle entre les « éclairés » (« Verligte ») et les « crispés » (« Verkrampte ») qui partage le camp nationaliste entre ceux qui veulent proposer un certain nombre de changements superficiels de l'apartheid et ceux qui s'y refusent. Ce débat implique en réalité toute une série de couches capitalistes dont les
Men main-d'œuvre, les problèmes de prix de la force de travail et les intérêts commerciaux sont différents.
Ce que l'on peut noter maintenant, c'est que ces deux stratifications traditionnelles de la bourgeoisie blanche sont en train d'évoluer. Le régime de Pieter
13. Selon le Financial Times, ces entrepriCaltex, Mobil, General Motors, Control Data, Merks. Pour la Grande-Bretagne : Shell, BP. GEC, Barclays, Rio Tinto Zinc. Pour l'Afrique du Sud : Barlow Rand, Anglo Vaal, South African Urban Foundation. Cette réunion aurait été présidée par l'ancien Premier ministre Edward Heath et réalisée en présence du pasteur américain Leon Sullivan.
Botha en est venu à s'adapter, au plan de son orientation politique et sociale, à l'évolution importante de l'industrialisation et de l'économie, sud-africaine depuis vingt ans. En même temps qu'il acceptait des mesures « libérales » correspondant aux nouvelles nécessités de cette économie, comme par exemple les nouveaux droits syndicaux, il se devait aussi d'accroître le dispositif répressif pour contenir un mouvement de masse grandissant en relation avec les mutations sociales de ces dernières années. C'est donc finalement la situation objective qui oblige le régime raciste à naviguer à vue et à chercher une subtile combinaison entre quelques réformes importantes et le maintien du noyau essentiel du système traditionnel d'apartheid et d'exploitation.
L'adaptation aux évolutions objectives du pays n'est pourtant pas chose simple quand toutes les réformes proposées par le gouvernement arrivent trop tard face à un mouvement de masse qui progresse régulièrement. Tout cela est en train de bouleverser peu à peu le panorama traditionnel des courants bourgeois sud-africains. Pour le moment s'opère une recomposition « au centre », autour de Pieter Botha, alors que se stabilise une extrême droite substantielle et une couche bourgeoise libérale de plus en plus encline à flirter avec une aile du mouvement nationaliste noir. Mais ce processus est loin d'être arrivé au terme de son évolution. Et ce, d'autant moins que nous assistons maintenant à une sorte d'internationalisation de ce débat. Il y a maintenant aussi, dans le camp impérialiste, une aile que l'on pourrait qualifier d'« éclairée » et une autre de « crispée ».
Quel est le projet réel de ceux qui prétendent maintenant vouloir faire pression sur Pretoria pour obtenir quelques assouplissements de l'apartheid ? Est-ce tout simplement la question des libertés démocratiques qui est en jeu ? Faut-il croire, comme cela a été longtemps souligné par les libéraux sud-africains, que cet te question des libertés est aussi un moyen d'améliorer la formation professionnelle des ouvriers noirs et d'élargir peu à peu le marché intérieur ? Rien de tout cela ne peut suffire à expliquer la soudaineté des débats actuels. Au centre de ceux-ci se trouve maintenant le débat politique sur les moyens d'éviter une explosion révolutionnaire dans ce pays.
L'objectif actuel n'est donc pas de faire simplement pression sur Pretoria pour calmer la situation. Il est aussi de récupérer une partie du mouvement antiapartheid noir et de le dévoyer de ses objectifs en le divisant et en en intégrant une partie dans une perspective à long terme de solution de compromis. Un tel projet n'a de sens aujourd'hui que parce qu'une partie du mouvement populaire sud-africain est dominé par les Eglises, dont la principale figure est l'évêque Desmond Tutu. Les Eglises sont très investies aussi dans le Front uni démocratique (UDF), dont elles partagent la direction réelle avec le courant « chartiste » proANC (14). Les Eglises ont par contre fort peu d'influence sur le mouvement syn-
Le remue-ménage dans une partie de la classe dirigeante américaine à propos des sanctions envers l'Afrique du Sud constitue un élément de cette stratégie. Il ne fait aucun doute que la totalité de la classe dirigeante américaine préfère encore l'apartheid à une crise révolutionnaire qu'elle veut éviter à tout prix. Mais elle se partage sur la question des moyens à mettre en œuvre pour éviter, à l'avenir, une aggravation des conflits sociaux.
En utilisant les Eglises qui s'opposent à la politique de l'actuel gouvernement sud-africain, les tenants de la politique de division du mouvement populaire noir peuvent essayer de tirer l'UDF vers la droite. Ce faisant, ils pourraient aussi s'en prendre à l'ANC, qui devrait alors choisir entre, d'une part, maintenir son influence au sein de l'UDF en faisant les concessions nécessaires à cet effet, ou, d'autre part, renoncer à cet instrument pour l'organisation de ses partisans (15).
Les démocrates américains ont déjà commencé ce travail de sape. Le voyage d'Edward Kennedy en Afrique du Sud au printemps 1985 fut un premier test en la matière. L'un des dirigeants de l'UDF, le révérend Allan Boesak, a été l'un des organisateurs de ce voyage. Au Cap, lieu de résidence de Boesak, l'UDF a organisé une réunion publique avec Kennedy. Winnie Mandela, la femme du leader emprisonné de l'ANC a été l'une des promotrices de ce voyage et accepta du sénateur américain un buste de John F. Kennedy. Or, si l'UDF n'a pas officiellement soutenu l'opération d'Edward Kennedy, il ne s'est pas non plus associé aux mobilisations dénonçant la manœuvre des bourgeois américains. Desmond Tutu expliqua de son côté que ces manifestations contre la visite de Kennedy aidaient en fait le régime de l'apartheid. La centrale syndicale CUSA accepta de participer à une réunion avec Kennedy.
Toutefois, des forces comme l'Organisation du peuple d'Azanie (AZAPO), courant à l'origine du mouvement de la conscience noire, le Forum national (NF) - regroupement concurrent de l'UDF -Kennedy comme étant un représentant de l'impérialisme et n'ont pas soutenu cette opération. Même Oscar Mpetha, le président de l'UDF, refusa de partager la tribune avec l'homme politique américain.
A un moment où la division du mouvement de masse anti-apartheid prend des formes de plus en plus inquiétantes, conduisant parfois à de véritables règlements de comptes et à des menaces, ce voyage du représentant américain aura malheureusement été une bonne occasion de surenchère (16). Alors que le débat politique fait rage entre les différents courants au sein du mouvement syndical, entre certains syndicats et l'UDF, etc., des opérations du type de celle du voyage de Kennedy sont tout indiquées pour exacerber les conflits. De Paris à Washington, ce dont il est maintenant question pour l'impérialisme, c'est de diviser le mouvement de masse, de stabiliser un courant modéré autour des Eglises et d'une partie de l'UDF. Tous les discours sur les sanctions économiques envers l'Afrique du Sud constituent une étape nécessaire de cette stratégie.
Peter BLUMER, 25 juin 1985.:
14. Le courant « chartiste » est celui qui se :evendique toujours de la Charte de la liberté, document adopté en 1955 par le Congrès du peuple, c'est-à-dire l'ANC et deux autres organisations représentant les « peuples » non blancs, ainsi que le syndicat qui leur était lié, et une organisation de libéraux blancs. Cette Charte était conçue comme le socle d'une alliance interclassiste chargée d'accomplir les tâches de la révolution démocratique.
15. L'évêque Desmond Tutu a d'ailleurs déclaré à la presse américaine que, pour lui, « le communisme et le fascisme étaient une seule et même chose ».
16. Sur l'arrière-plan politique des affrontements localisés qui ont eu lieu récemment au sein du mouvement des masses noires, se référer à l'article publié dans Inprecor numéro 185 du 3 décembre 1984.