Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

AFRIQUE DU SUD

Le régime de Prétoria sur la défensive

· Inprecor n° 202, 9 septembre 1985 · p. 21-23, 23-24, 24 · 2 788 mots

Afrique australe Syndicalisme France

Le régime de Pretoria sur la défensive que la France remplirait scrupuleusement mettre de laisser croire à sa volonté de ré-

AFRIQUE DU SUD

EPUIS le 21 juillet, 36 des 300 districts d'Atrique du

Sud sont sous le regne de l'état d'urgence. Les zones noires entourant Johannesburg dans la province du

Transvaal, et Port-Elizabeth dans celle du Cap oriental, sont touchées par la décision prise par le

P. W. Botha, qui a donc suivi son ministre de la Police, le général Johann Coetzee, désireux de « calmer la situation le plus rapidement possible ». Ce sont en effet ces deux zones qui connaissent depuis onze mois des émeutes interrompues par de brèves accalmies. En vertu de l'état d'urgence, la police peut

Nathan PALMER

La proclamation de l'état d'urgence a servi de caution au gouvernement français pour prendre des sanctions auxquelles il se refusait jusqu'alors. La France est le cinquième partenaire commercial

Pretoria derrière la RFA, les Etats-Unis, le

Japon et le Royaume-Uni. La décision du

Premier ministre français Laurent Fabius est venue relancer le débat entre ces gouvernements, aux premiers rangs de la collaboration avec l'apartheid, notamment les Etats-Unis, où la campagne pour le désinvestissement et la remise en cause de la politique reaganienne d'« engagement constructif » bat son plein (2). La RFA, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis se sont tous trois déclarés hostiles à une politique de sanctions. C'est que leur implication en Afrique du Sud n'est pas mince (cf. encadré p. 24).

LA POLITIQUE

DES PUISSANCES IMPÉRIALISTES

Pour autant, la décision française peut-elle avoir un effet d'entraînement ?

Avant tout, il ne suffit pas de parler de sanctions. Il faut mesurer la portée des décisions françaises en fonction de ce qu'elles remettent en cause. Si sur le plan diplomatique elles marquent un raidissement, force est de constater qu'elles ne constituent en rien une remise en question des relations économiques entre les deux pays. Suspendre les nouveaux investissements ne remet pas en cause la présence française dans le pays et les contrats existants, entre autres la construction par la société Air-Liquide de la plus grosse usine mondiale de production d'oxygène pour la société Sasol. Cette société sud- africaine a développé, grâce à la participation occidentale, un complexe chimique de gazéification du charbon pour faire face aux besoins énergétiques d'une économie militarisée.

François

Mitterrand a déjà montré perquisitionner, président sud-africain, les engagements commerciaux signés par son prédécesseur. De plus, entrent en ligne de compte dans la position adoptée par la France des facteurs de politique intérieure. Ce n'est pas pour rien que Laurent Fabius avait pour la première fois parlé de sanctions contre Pretoria lors d'une grande cérémonie sur les droits de l'homme, en juin dernier à Paris, en présence du prix Nobel de la paix, l'évêque sud-africain Desmond Tutu. Tout cela concourt à cultiver l'image d'un Parti socialiste français champion des droits de

Néanmoins, l'un des effets des sanctions françaises a été de verser une nouvelle pièce au dossier, à faire un peu plus pencher la balance en faveur de pressions efficaces sur Pretoria. Mais ces pressions, qui ne dépasseront jamais les limites des intérêts communs aux dirigeants sud-africains et européens, ceux de la défense de l'ordre capitaliste face aux menaces d'une révolution en Afrique du Sud, placent le régime de l'apartheid dans l'obligation de justifier ses actes contre le peuple noir d'Afrique du Sud. Le débat sur les sanctions occidentales résulte des pressions ces pays, mais aussi l'inquiétude croissante pays capitalistes d'explosion dans ce pays stratégique pour eux. Malgré tout, tant les Etats-Unis que le Royaume-Uni se sont refusés à voter en faveur de sanctions lors du dernier débat

Face aux pressions occidentales en faveur de changements en Afrique du Sud, qu'elles prennent la forme de sanctions économiques ou de l'« engagement constructif », la réaction du ment de Pretoria et du président P. W. Botha étaient attendues. Les spéculations allaient bon train et certains médias, bienveillants vis-à-vis de l'Afrique du Sud, se croyaient même autorisés à annoncer des réformes substantielles. C'était mal comprendre la classe dirigeante blanche et ses divergences internes. Botha peut se persaisir et détenir sans inculpation. Elle peut déplacer des personnes comme elle l'entend. Les droits des détenus sont encore réduits et la presse est sous surveillance (1).

A ce jour, près de mille personnes ont été détenues depuis le

21 juillet. Et aux 650 personnes qui ont trouvé la mort depuis un an en Afrique du Sud, il faut maintenant ajouter la vingtaine qui ont été tuées au cours des deux journées de protestations de masse, le 28 et 29 août, pour exiger la libération de

Nelson Mandela, protestations qui ont été réprimées brutalement par les forces de « sécurité » de l'Etat sud-africain.

forme, mais il doit tenir compte de la base sociale du régime et de la surenchère de l'extrême-droite, prête à dénoncer la moindre atteinte à l'apartheid.

Déjà le 19 juin, lors de la clôture de la session parlementaire, P. W. Botha rejetait toute ingérence des USA dans les affaires sud-africaines. Ce discours intervenait après le raid sud-africain au Botswana contre des bureaux et des responsables de l'African National Congress (ANC). Il se permettait même l'arrogance d'affirmer à cette occasion : « C'est parce que nous sommes en train de réussir sur la voie de la réforme et qu'une Afrique du Sud stable est en vue, que les forces hostiles à cette évolution sont résolues à détruire

Après le vote du 26 juillet 1985 par le Conseil de sécurité des Nations-Unies

— le Royaume-Uni et les Etats-Unis s'abstenant - préconisant des sanctions volontaires, donc non obligatoires contre Pretoria, Botha a renchéri en décrétant nulle et non avenue une telle résolution et menacé de prendre des représailles contre les travailleurs immigrés dans son pays : « J'ai ordonné aux institutions sud-africaines d'établir rapidement le nombre de travailleurs étrangers dans le pays, l'endroit où ils se trouvent de façon à ce que le gouvernement puisse étudier les mesures afin de les rapatrier dans leur pays. » Ce que

Botha agite, c'est la menace de prendre en otages les 1,5 millions de travailleurs noirs des pays voisins et ne sud-africaine. Parmi ceux-ci, il faut compter un million de

Sud-Africains noirs dépossédés de leur nationalité parce que rattachés bon gré mal gré à l'un des quatre bantoustans dits indépendants (Transkei, Ciskei, Bophutatswana et Venda).

1. Le Rand Daily. Mail, principal quotidien d'opposition, devait fermer ses portes à la fin du mois d'avril. Il a été remplacé par un quotidien financier, Business Day.

2. Cf. l'article de Peter Blumer, dans Inprecor numéro 201 du 22 juillet 1985.

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Le bidonville noir de New Brighton, le deuxième en importance après Soweto. (DR)

Surtout, la réponse des autorités sud-africaines réside dans le maintien de ses opérations de police dans les townships. Le 20 août, c'est à Soweto qu'a été menée une perquisition maison par maison. Depuis le début des émeutes il y a un an, c'est la première fois que ce township, le plus gros du pays avec environ 2 millions d'habitants, connaît ce genre d'intervention policière.

UNE ANNÉE DE MOBILISATION

DES MASSES NOIRES Il y a près d'un an les premières émeutes ont été déclenchées par la hausse des loyers des maisons appartenant à l'Etat dans les ghettos noirs. Ces explosions spontanées sont entrées en résonance avec le boycott des cours suivi massivement par les écoliers et lycéens noirs et le développement continu de l'action des syndicats indépendants. L'un des temps forts de cette convergence a été la grève générale de la province du Transvaal, les 5 et 6 novembre 1984 (3). L'une des caractéristiques de la situation dans les townships est donc la coexistence de formes d'action organisées, comme cela peut être le cas pour le boycott des magasins blancs, et d'expression incontrôlée de mouvements de foule.

Les funérailles des victimes de la police voient cohabiter organisations communautaires et syndicales avec une population exaspérée de subir l'apartheid. Des collaborateurs du régime, conseillers municipaux ou policiers noirs, sont pris pour cible et la violence exercée contre eux relève autant de la brutalité du système que d'un problème de débouché stratégique. Le suivi, semaine après semaine, de l'actualité dans ce pays, donne l'impression d'une

Ce que sont les bantoustans

Les homelands forment la pierre angulaire du régime d'apartheid. Ils occu-

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tentialités de cette unité sont évidentes. En effet, « Indiens » et « Métis » avaient massivement rejeté les réformes constitutionnelles de Botha (4).

De plus, des témoignages font état d'agressions menées par des personnes se réclamant du Front démocratique uni (UDF) contre des militants politiques de l'Azapo (courant de la Conscience noire) ou syndicaux comme ceux appartenant à la FOSATU, l'une des deux grandes fédérations non-raciales. La direction nationale de l'UDF a démenti ces actions faites en son nom. Les émeutes de Durban, où l'action de nervis de l'organisation tribale Inkatha a été évidente, amènent à penser qu'aux divergences au sein du mouvement de masse viennent s'ajouter les provocations du régime.

L'Inkatha est l'organisation que dirige Gatsha Buthelezi, chef du Kwa Zulu. Ce bantoustan est le plus grand des dix créés par l'Afrique du Sud pour se débarrasser de ses citoyens noirs. Mais, au contraire d'autres chefs des bantoustans, Buthelezi s'est donné le profil de l'opposant modéré à l'apartheid, refusant l'indépendancebidon de Pretoria pour se chercher des soutiens dans les milieux d'affaires, tant sud-africains qu'américains. Il vient même d'effectuer un séjour en Israël pour asseoir son image internationale. Son calcul est simple : incarner la solution de l'aprèsapartheid, comme alternative à l'ANC et à l'ensemble du mouvement de masse. Quand on sait que les Zoulous représentent six millions de personnes en Afrique du Sud, on comprend l'enjeu que représente le fait d'y être hégémonique. Les miliciens de l'Inkatha ont ainsi patrouillé, armés de bâtons et de lances, dans les townships de la province du Natal, n'hésitant pas à attaquer les funérailles de Victoria Mxengue, avocate assasinée qui fut l'une des dirigeantes de l'UDF.

L'agitation dans les townships semble pouvoir durer indéfiniment. Ses retombées se font sentir jusque dans les milieux d'affaires étrangers, inquiétés par l'obstination du régime raciste. La monnaie sud-africaine, le rand, a connu une forte déLa jeune génération de la minorité blanche privilégiée. (DR)

Libérez Nelson Mandela !

La répression est aujourd'hui de moins en moins sélective et toutes les

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préciation dollar.

Il par rapport au s'échange à environ 0,36 dollars, après avoir connu les années précédentes la parité avec la monnaie américaine. Les valeurs sud-africaines, et en tout premier lieu les mines d'or, voient leurs cours chuter. Quand on sait que l'économie est déjà touchée par la récession, on comprend mieux les exhortations à négocier adressées à Botha. Certains lui demandent d'effectuer les adaptations nécessaires, notamment face à la détermination intacte du mouvement syndical.

LE ROLE

DES SYNDICATS INDÉPENDANTS

Les grèves organisées par les secteurs les plus combatifs, contre les licenciements, pour les augmentations de salaires, pour la reconnaissance syndicale par l'employeur, n'ont pas cessé. Le mouvement s'est nourri des succès importants qui ont pu être remportés tant dans le secteur privé que face à certaines compagnies d'Etat, comme cela a été le cas à l'usine Sasol (5).

4. Cf. Inprecor numéros 163 du 19 décembre 1983 et 179 du 10 septembre 1984.

5. Cf. Inprecor numéro 196 du 13 mai 1983.

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Le très dynamique syndicat des mineurs, NUM, a pris trois décisions importantes lors de son congrès extraordinaire tenu le 3 août 1985, où étaient sents 450 délégués et 2 500 militants. Il a adressé un ultimatum de 72 Botha pour qu'il lève l'état d'urgence, faute de quoi « tous les commerces appartenant à des Blancs près des villes minières seront boycottés ». Une deuxième décision fut celle du principe d'une grève générale immédiate et de durée indéterminée si le président de la République sud-africaine mettait à exécution la menace d'expulser les travailleurs « étrangers ». Mais la décision qui a fait le plus de bruit a été l'appel à une grève générale dans les mines pour appuyer la revendication d'une augmentation salariale de 22%, alors que la Chambre des mines se refusait à aller au-delà de 19%. La grève, qui devait commencer le 25 août, a été reportée à cause de certains progrès dans les négociations avec les patrons, maintenant démarrer le ler septembre, mais pour l'instant elle doit toucher seulement 7 mines sur les 29 prévues à l'origine. Prises ensemble, ces trois décisions réalisent la synthèse entre revendications élémentaires et revendications politiques face au gouvernement. Il faut en effet souligner que les zones minières ne sont pas situées dans les régions soumises à

Le NUM a tenu à se ménager une marge de manœuvre face à la Chambre des mines, car il sait le tort que lui porterait une défaite majeure alors que son développement, depuis sa création il y a 5 ans, est l'un des plus spectaculaires du nouveau mouvement syndical. Ce développement du NUM est significatif du développement des syndicats dants. Les obsèques d'un dirigeant de la (FOSATU), juste après sa libération par la police, ont été l'occasion d'une imposante manifestation. 20 000 manifestants ont assisté à ces obsèques, le 14 mai 1985. Dans les manifestations qui accompagnent les funérailles des victimes de la répression, les tee-shirts et banderoles syndicales sont bien souvent voisines de ceux des organisations politiques ou communautaires.

Il faut y voir plus qu'un symbole. Cela traduit l'enracinement en profondeur d'un mouvement syndical qui a dû patiemment et obstinément retisser par lui-même les liens et les structures disparues lors de la répression ouverte de 1960. Cela explique aussi la réflexion qui traverse ce mouvement, sur la construction d'une direction pour la classe ouvrière et sur les expériences de la classe ouvrière d'autres pays. Cette réflexion prend d'autant plus de poids que les syndicats indépendants sont engagés dans la mise sur pied d'une large fédération unitaire qui pourrait être lancée d'ici la fin de cette année.

La recherche d'une orientation stratégique, d'une direction pour la lutte et la question des alliances sont les questions qui se posent dans toute situation où les contradictions de classes s'exacerbent.

Les intérêts impérialistes en Afrique du Sud

La Grande-Bretagne, les USA, la RFA, la France et la Suisse représentent

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L'Afrique du Sud ne fait pas exception à la règle, malgré la spécificité que lui confère la place de la question de libération nationale dans le processus en cours.

La classe ouvrière noire et ses organisations possèdent le potentiel pour faire plus qu'inquiéter le régime. Seuls les travailleurs noirs d'Afrique du Sud, par la place qu'ils occupent, peuvent structurer la lutte pour renverser totalement l'apartheid jusque dans ses fondements capitalistes. Cela est compris aussi bien par des secteurs de la bourgeosie blanche qu'au sein des Eglises.

C'est là qu'il faut chercher la raison de la mise en avant de personnalités comme l'évêque anglican et prix Nobel de la paix Desmond Tutu, ou du révérend Allan Boesak, président de l'Alliance mondiale des Eglises réformées. Les puissances occidentales en font des interlocuteurs privilégiés, car ils sont les seuls à apparaître à la fois comme opposés à la collaboration avec l'apartheid, opposants farouches aux marxistes, et disposant d'une audience de masse. Le rôle de premier plan joué par les Eglises affiliées à l'UDF, dans le cadre du Front démocratique uni, qu'elles ont compris qu'une course de vitesse était engagée pour l'influence sur les masses noires et qu'il valait mieux ne pas partir en retard.

D'autres secteurs occidentaux poussent le réalisme jusqu'à exiger la libération de Nelson Mandela, le dirigeant de l'ANC emprisonné à vie depuis 1963, tant ils croient qu'une négociation avec cette organisation sera inévitable tôt ou tard Même le gouvernement de Margaret Thatcher s'est prononcé pour sa libération immédiate. Mais Mandela a rejeté toute négociation avec le régime, tant que celuici n'abandonnera pas clairement l'apar-

L'ANC, qui a développé son influence dans les townships, a décidé d'intensifier la lutte armée, y compris contre des objectifs civils, lors de la seconde conférence de son histoire depuis son interdiction en 1960, qui s'est tenue en juin 1985. Son aile militaire, Umkhonto We Sizwe (le Fer de lance de la nation) a accompli des actions qui ont renforcé son prestige, mais elles n'ont pas démontré pour l'instant son utilité dans les townships face aux forces armées du régime. Il faut aussi noter que le Parti communiste sud-africain commence à tenter une réapparition, comme en témoigne la présence d'une de ses banderoles à des funérailles, à Cradock, le 20 juillet 1985

Aujourd'hui, tout le monde prend que l'Afrique du Sud, même si elle n'est pas au bord d'une révolution imminente, est en train de vivre des heures qui compteront au fur et à mesure que l'épreuve de force va s'intensifier. Les acquis politiques et organisationnels pèseront alors lourd dans la balance pour le mouvement des masses noires sud-afri

Nathan PALMER, 29 août 1985.

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