Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

GRANDE-BRETAGNE

Les conséquences de la défaite des mineurs

· Inprecor n° 208, 2 décembre 1985 · p. 23-26 · 2 873 mots

Grande-Bretagne Syndicalisme

Ce mois après la fin de leur grève historique, les mineurs britanniques conti nuent à payer le prix de leur défaite. Leur nombre, qui était de 172 000 au début de la grève, a été réduit de 16 000 suite aux licenciements économiques et ce n'est qu'un début. Des motions ont été adoptées par les congrès annuels du Parti travailliste et de la Confédération des syndicats (TUC) demandant qu'un futur gouvernement travailliste réexamine le cas de tous les mineurs emprisonnés et licenciés pour fait de grève et rembourse tout l'argent qui a été pris au Syndicat national des mineurs

(NUM). Mais aujourd'hui 600 mineurs restent licenciés pour leurs activités syndicales et 60 sont en prison. Plus grave encore, le NUM a subi une scission par la création du

Syndicat des mineurs démocratiques (UDM). Cette scission, qui a été totalement soutenue par les patrons de l'industrie du charbon, constitue une menace de taille non seulement pour le NUM mais aussi pour l'unité du mouvement ouvrier britannique dans son

GRANDE-BRETAGNE Steve ROBERTS

Depuis la fin de la grève, l'Office national des charbonnages (NCB) a sans relâche poussé plus loin ses attaques, annonçant son intention de fermer 29 puits, ce qui entraînera une baisse de la production de 10 millions de tonnes et 23 000 suppressions d'emplois. Le regroupement de certains puits va probablement signifier une perte supplémentaire de 1 500 000 tonnes dans la capacité de production. Ces mesures correspondent approximativement au triple des réductions annoncées en mars 1984, et qui ont été à l'origine de la grève. UNE OFFENSIVE PATRONALE TOUS

AZIMUTS D'après Andrew Glyn, un économiste qui a servi comme conseiller au NUM dans la lutte contre les fermetures de puits, ce serait commettre une grosse erreur que de croire à la stabilisation de l'industrie au cas où ces fermetures seraient acceptées par les mineurs. Ecrivant dans le journal Militant, orgare d'un des courants marxistes du Parti travailliste, Glyn prévoit que les fermetures et la recherche de l'amélioration de la productivité dans les puits pourraient faire passer le nombre de mineurs de 180 000 d'avant la grève à 115 000 au début de 1987. Glyn pense qu'il ne s'agit là que du premier pas vers la restructuration d'une industrie qui réalise suffisamment de profits pour en faire une cible tentante à la volonté de privatisation du gouvernement Thatcher.

Les financiers de la Cité de Londres ont déjà réalisé d'énormes profits à l'occasion de la vente des parts gouvernementales dans les télécommunications et se préparent à faire pareil au moment des prochaines ventes de la compagnie aérienne British Airways et des industries nationalisées du gaz et de l'eau. Le 30

Les conséquences

de la défaite des mineurs

octobre, le gouvernement a annoncé de nouvelles ventes de biens de l'Etat, dans le but de compenser une baisse des revenus pétroliers de la Mer du Nord et une augmentation des dépenses publiques.

Glyn signale que les arguments du gouvernement en faveur de la fermeture des puits ne prennent pas en compte le coût du chômage en matière d'indemnités de licenciements et de manque à gagner en impôts. « La fermeture de 60 puits coûterait au gouvernement 900 millions de livres par an », dit-il, « deux fois et demi le montant des subventions nécessaires pour les maintenir en activité ». Mais bien sûr les considérations gouvernementales ne sont pas seulement économiques. Au centre de leur stratégie, se trouve l'objectif de détruire le Syndicat national des mineurs (NUM) et la direction de gauche incarnée par son président, Arthur Scargill.

Depuis la fin de la grève, une série de procès ont menacé d'augmenter le nombre des mineurs qui sont incarcérés pour des peines allant jusqu'à l'emprisonnement à vie. Mais dans la plupart des cas, ces procès se sont terminés par l'acquittement des accusés, car les preuves fabriquées par la police ont volé en éclats, notamment en ce qui concerne la série de procès liés au piquet de masse du dépôt de coke d'Orgreave en mai 1984. Pourtant, les mineurs Dean Hancock et Russell Shankland ont été jugés et condamnés pour meurtre après la mort accidentelle d'un chauffeur de taxi qui conduisait des jaunes au travail. Par la suite, le chef d'accusation a été modifié en homicide involontaire et les peines ont été réduites. Le but de ces procès est d'essayer de casser la combativité des piquets formés majoritairement de jeunes et des militants syndicaux actifs qui forment la principale base de Scargill dans le syndicat.

La menace la plus grave qui pèse sur le syndicat est celle qui met en cause

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FOR Manifestation de soutien pendant la grève des mineurs. (DR) son existence même. Le 19 mineurs de Nottinghamshire et de Derbyshire du Sud ont voté en faveur du retrait du NUM. Dans le Nottinghamshire, le résultat du vote était de 17 750 pour le syndicat séparatiste de l'UDM et de 6 792 contre. Dans le Derbyshire du Sud 1286 ont voté pour la séparation et 1 260 contre. Dans la région de Durham, un groupe de mineurs plus petit a voté à 90 % pour rejoindre la scission. Les 72% obtenus pour la scission dans la région de Nottinghamshire ont contredit les estimations des dirigeants du NUM qui prévoyaient un scrutin plus serré, bien que le pourcentage obtenu corresponde au pourla grève en mars 1984. Cependant, dans le Leicestershire, autre région qui avait été majoritairement contre la grève, les mineurs ont refusé de s'affilier à l'UDM.

Mais, l'UDM n'a pas l'intention de limiter son action aux endroits où il est majoritaire. Le projet de sa direction est de construire un syndicat alternatif au NUM au niveau national. Cela s'est confirmé après le vote du puits de Agercroft dans le Lancashire, où la production a continué lors de la grève et où les mineurs ont voté en faveur de la sortie du NUM par 325 contre 190. Des consultations similaires vont être organisées dans d'autres puits.

Le nouveau syndicat jaune bénéficie du soutien total du NCB. A la veille du référendum dans le Nottinghamshire, les employeurs ont proposé à l'UDM un accord salarial préférentiel prenant ainsi de court la revendication du NUM. L'UDM s'est déclaré favorable au système,

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promu par le NCB, qui attribue des primes aux puits ayant une haute productivité. Ce système, combattu par le NUM a eu pour conséquence d'une part, une augmentation des accidents dans les puits, car les mineurs sont tentés d'augmenter la production au détriment des normes de sécurité et, d'autre part, une accentuation de la division entre des régions ayant des conditions géologiques différentes pour l'exploitation du charbon. Deux jours après le référendum, les employeurs ont décidé de ne plus reconnaître le NUM dans le Nottinghamshire. Le syndicat a perdu tous les droits qu'il avait acquis de haute lutte pour s'organiser dans les puits de la région.

La réponse de Scargill au résultat du référendum a été de déclarer : « La décision des mineurs du Nottinghamshire et du Derbyshire du Sud aura des conséquences désastreuses. J'appelle tous les mineurs à rester dans le syndicat national. C'est la seule manière d'empêcher la fermeture des puits et la suppression d'emplois tout en protégeant nos salaires et nos conditions de travail ». Le président du NUM refusa d'appeler l'UDM un syndicat, le traitant simplement d' « organisation séparatiste ». Scargill demanda également à tout le mouvement syndical de boycotter l'UDM et au Parti travailliste d'interdire à tout militant, et surtout à tout député ou conseiller municipal, d'en être membre. De son côté, l'UDM a fait savoir qu'il voulait s'affilier au TUC aussi bien qu'au Parti travailliste.

L'UDM pose un problème délicat au TUC. Cette confédération joua un rôle majeur dans la défaite du NUM, en refu-

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sant de faire pression sur les syndicats de l'énergie pour qu'ils soutiennent la grève en refusant d'alimenter les centrales électriques avec du charbon jaune ou énergies de remplacement. Les bureaucrates du TUC n'ont jamais caché leur forte hostilité à Scargill et à la stratégie combative alternative qu'il représente face à leur propre collaboration avec les patrons et le gouvernement. Mais en même temps, ils craignent que la reconnaissance de l'UDM ne déclenche des mouvements similaires à la base de leurs propres syndicats.

D'un autre côté, si le TUC refuse à PUDM son droit d'affiliation, cela pourrait augmenter la dynamique de scission à l'intérieur même du TUC. Au dernier congrès du TUC en septembre 1985, une crise importante a éclaté lorsqu'un certain nombre de syndicats, y compris le Syndicat de la métallurgie (AUEW), fort d'un million de membres et le Syndicat des électriciens (EETPU) fort de 400 000 membres déclarèrent qu'ils continueraient à ne pas respecter la politique du TUC en acceptant largent que le gouvernement propose aux syndicats qui organisent des consultations de leurs adhérents par correspondance sur leurs affaires internes. Le dirigeant du Syndicat des électriciens, Eric Hammond, chef de file dans le TUC des « nouveaux réalistes », courant de droite du Parti travailliste et du mouvement syndical, menaça de créer une confédération alternative si des syndicats comme le sien en étaient exclus. Déjà l'UDM a des liens avec l'aile droite du TUC par l'intermédiaire du regroupement syndical Mainstream. Les dirigeants

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du TUC craignent que l'UDM puisse devenir composante une d'une confédération alternative.

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Face à resté intransigeant. Mais l'on ne peut pas dire la même chose de la majorité de la direction nationale du NUM ou de la plupart des puissantes directions régionales dont beaucoup

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Certes, la bataille pour organiser l'action nécessaire pour empêcher la fermeture des puits après la défaite de la grève s'annonce difficile. Mais elle peut être menée. A la mine de Bold par exemple, un comité d'action regroupant des représentants de tous les syndicats concernés par le puits, a été créé pour se battre contre la fermeture. Des rassemblements publics sont prévus avec des orateurs de la direction du syndicat national et du Parti travailliste. L'économiste Andrew Glyn a préparé un dossier qui expose le coût social de la fermeture du puits de St John's ; une étude similaire sera réalisée pour la mine de Bold. Mais face aux passages à l'UDM dans le Lancashire, comme celles qui ont eu lieu à Agecroft et face à la faiblesse de réaction de la direction régionale, une coordination au niveau régional et national est déjà devenue nécessaire. Des représentants du puits de Bold se sont rendus dans d'autres puits menacés de fermeture. Et un journal publié par des militants de base du NUM, le Mineur du Lancashire a pu très récemment une vicavoir détermination égionaux, traduit à s'opposer sur le

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Kinnock aux côtés de Margaret Thatcher, le 11 novembre 1983. (DR) contestation de la direction Kinnock s'étend à d'autres sujets et inclut la publication de déclarations appelant au retrait des troupes britanniques d'Irlande ou touchant les droits démocratiques ou la la politique économique et sociale.

L'ÉVOLUTION DE LA SITUATION

POLITIQUE Les conséquences politiques de la grève des mineurs sont aujourd'hui plus claires. La défaite des mineurs n'a pas été pour autant une victoire du gouvernement. Au contraire, depuis le début de 1985, le gouvernement Thatcher a été en crise rampante et sa popularité s'effiloche. Les inquiétudes de la bourgeoisie sur l'état de l'économie ont été exprimées à l'occasion d'un rapport profondément pessimiste de la Chambre des Lords, la deuxieme chambre du parlement, qui a prédit un déclin rapide de l'économie britannique après l'épuisement des réserves pétrolières de Grande Bretagne Si des mesures immédiates n'étaient pas prises pour relancer l'économie et reconstruire les capacités de production industrielle. Les conséquences politiques du fort taux de chômage ont aussi amené beaucoup de députés conservateurs à s'interroger sur la possibilité de remporter les prochaines élections législatives sous la direction de Thatcher. Mais en dépit de tous les grondements à l'intérieur du parti aucune direction alternative à celle de Thatcher n'est encore sérieusement apparue. Il est d'ailleurs peu probable que celle-ci apparaisse avant les élections. Dans ces conditions, c'est l'Alliance du Parti social-démocrate (SDP) et des Libéraux qui, parmi les partis bourgeois, marque des points. La plupart des estimations faites à partir de sondages d'opinion placent maintenant l'Alliance en position de tenir le balancier du pouvoir aux prochaines élections législatives.

Au sein du mouvement ouvrier, il ne fait guère de doute que la défaite des mineurs a eu un effet d'intimidation sur les autres groupes de travailleurs. En particulier, les cheminots, dont on attendait la riposte au plan de rationalisation de Thatcher, ont rejeté, en août 1985, à une faible majorité il est vrai, un appel à la grève. Cependant, ce n'est pas la droite du mouvement ouvrier qui a le plus profité de cette situation. Comme beaucoup de dirigeants de la droite syndicale et travailliste ont exprimé ouvertement leur désir de voir les conservateurs défaire le NUM et les ont soutenu activement dans cette tâche, cela n'a rien fait pour les rendre populaires auprès de nombreux travailleurs qui auront à affronter des attaques semblables dans le futur.

Mais de nombreux travailleurs penque le retour d'un gouvernement travailliste est le seul moyen de stopper les attaques des conservateurs et de réparer les méfaits des six années de gouvernemment Thatcher. En conséquence, la direction Kinnock du parti s'est touvée renforcée considérablement depuis la fin de la grève et a consolidé ses positions par ses contre la gauche au dernier congrès du parti (cf Inprecor numéro 206 du 4 novembre 1985). Il est certain que les tentatives de Kinnock pour refaire du Parti travailliste un instrument suffisamment fiable pour gérer les affaires du Capital ont connu quelques progres, atti« gauche dure », tel Ken Livingstone, le dirigeant de conséquence, « gauche dure » travailliste et syndicale a vu sans aucun doute ses effectifs se ré-

La gauche n'a pas été aidée non plus par la débâcle organisée par le groupe Militant qui dirige la bataille de la municipalité travailliste de Liverpool contre le gouvernement autour de la question des réductions des budgets des services sociaux. Les dirigeants du Militant ont fait le jeu des bureaucrates syndicaux en licenciant temporairement pour des raisons « tactiques » 30 000 travailleurs employés par la municipalité.

D'autre part la gauche a commencé à clarifier ses positions sur un certain nombre de questions qui seront essentielles au cours du débat sur la façon dont le Parti travailliste devrait aborder les prochaines élections législatives. Il y a une compréhension croissante de la nécessité de s'en prendre réellement aux plus grandes institutions financières si l'on veut s'attaquer vraiment au chômage. Le Campaign Group a publié une brochure d'Andrew Glyn intitulée « Un million d'emplois par an » qui propose de nationaliser immédiatement les banques autres organismes financiers comme élément clef de la lutte contre le chômage, qui touche actuellement 4,5 millions de travailleurs.

Il est significatif également que les récentes émeutes noires dans les quartiers miséreux des grandes villes britanniques ont trouvé un écho dans des déclarations de personnalités noires de la gauche travailliste telles que Bernie Grant, le dirigeant travailliste de Tottenham, une commune de la banlieue Nord de Londres, où eurent lieu les affrontements les plus sérieux entre les jeunes et la police. Arthur Scargill également prit position sans ambiguité lorsqu'il déclara au cours d'une récente manifestation du NUM à Barnsley : « Les attaques brutales qu'ont subies nos camarades noirs de Handsworth et Tottenham sont de la même nature que celles qu'ont subies nos adhérents durant la grève ».

Dans la mesure où le Parti communiste soutient maintenant la direction Kinnock à la fois par ses déclarations politiques et par ses activités dans les syndicats, c'est cette « gauche dure » du Parti travailliste qui représente la seule alternative crédible pour les travailleurs qui veulent riposter aux conservateurs. Elle représente une alternative non seulement à cause de sa taille et de son influence mais aussi à cause du radicalisme croissant de ses orientations politiques. Cela n'est pas un argument pour dire qu'il est impossible de construire une organisation révolutionnaire à l'extérieur du travailliste. Le Parti socialiste des travailleurs (SWP) de Grande Bretagne a réussi à maintenir le gros de ses effectifs durant la période du gouvernement Thatcher, tout en faisant preuve d'une attitude méfiante, voire sectaire, par rapport aux développements décisifs au sein du Parti

Le problème qui se pose aux marxistes révolutionnaires aujourd'hui est de savoir comment se lier à la gauche du Parti travailliste et la renforcer politiquement et organisationnellement. Car cette gauche, malgré des défections et un certain affaiblissement constitue la première ébauche d'un courant lutte de classe dans le mouvement ouvrier britannique. La défaite des mineurs n'a pas modifié cette tâche mais au contraire en a souligné

10 novembre 1985.

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