Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

PHILIPPINES

La fraude électorale ne freinera pas la crise de la dictature

· Inprecor n° 212, 3 février 1986 · p. 3-4 · 2 231 mots

Paul Petitjean était le pseudonyme de Pierre Rousset, membre de la direction internationale depuis les années 1970 et codirecteur de l'IIRE d'Amsterdam.

Philippines et Asie du Sud-Est États-Unis

PHILIPPINES anticipées doivent se tenir aux Philippines. Si du moins

'EST le 7 février 1986 que les élections présidentielles

Ferdinand Marcos — président en titre — ne fait pas machine arrière à la dernière minute en faisant annuler la consultation.

Ces élections devraient permettre à Marcos de légitimer un pouvoir dictatorial de plus en plus contesté dans l'archipel comme à l'étranger. Il s'est donné tous les moyens de remporter cette consultation électorale, utilisant à cette fin les ressour-

Paul PETITJEAN

Pour les masses populaires de l'archipel, l'année 1985 a été dominée par l'aggravation de leurs conditions de vie, aggravation souvent dramatique comme dans l'ile du sucre, Negros. Pour le monde politique, l'année 1985 a été marquée par les rumeurs et contre-rumeurs concernant la possibilité d'élections présidentielles anticipées. Selon le calendrier électoral, elles devaient se dérouler en 1987 et Marcos avait plus d'une fois affirmé qu'elles ne seraient pas avancées. Pourtant, en novembre, il annonçait que les présidentielles se tiendraient en janvier

1986 (deux mois plus tard !), avant de les reporter au 7 février pour désamorcer les protestations soulevées aux Philip pines et aux Etats-Unis par sa soudaine précipitation.

Les objectifs de Marcos sont clairs

Il lui faut redonner un vernis de légitimité populaire à son pouvoir personnel et dictatorial. Il sait que le temps lui est compté, du fait des pressions croissantes exercées à son égard par l'administration américaine, très inquiète de l'incurie du régime face à la crise qui secoue l'archipel. Du fait aussi de sa santé : Marcos est affecté d'une maladie rénale cyclique qui met périodiquement ses jours en danger. C'est un sujet tabou qui rythme la vie politique du pays. Le retour de la figure d'opposition, Benigno

« Ninoy » Aquino, et son assassinat en août 1983, s'expliquaient probablement par le fait que Marcos, très malade, pouvait succomber rapidement.

LES TROIS POLES DE L'OPPOSI-

TION A LA DICTATURE

La susceptibilité du pouvoir est ici à fleur de peau. A tel point que, quand un spécialiste des reins qui soigne Marcos est enlevé puis assassiné en novembre de l'année dernière, tout le monde pense qu'il a été tué sur ordre pour avoir trop parlé de la santé du président. Fin janvier

1986, en pleine campagne électorale, Marcos apparaît à nouveau physiquement

La fraude électorale

tre sa crise. victoire à la Pyrrhus. très affaibli.

En annonçant des élections surprises, Marcos espérait certainement bénéficier de la dispersion des forces d'opposition Durant toute l'année 1985, des négociations directes ou indirectes se sont poursuivies entre les différentes forces d'opposition, en vue de préparer d'éventuelles échéances électorales. Mais, à l'automne, ces négociations s'étaient soldées par des échecs, les divergences politiques et les appétits présidentiels aidant. Trois pôles principaux sont apparus, à l'occasion de ces pourparlers.

Les formations bourgeoises d'opposition les plus conservatrices et traditionnelles sont regroupées au sein de l'Organisation démocratique et nationaliste unifiée (UNIDO). Leur chef de file, Salvador Laurel, ancien proche de Marcos qui a soutenu l'établissement de la loi martiale, s'est fait élire président de l'UNIDO en juin 1985 et n'a jamais caché ses formidables ambitions personnelles.

Par ailleurs, un ensemble de groupes s'est rassemblé derrière la personnalité de Corazon « Cory » Aquino, fille d'une grande famille très proche du président et de sa femme Imelda, les Cojuangco, mais veuve de « Ninoy » Aquino, concurrent dangereux de Marcos, longtemps emprisonné, envoyé en exil aux EtatsUnis, puis assassiné lors de son retour au pays. De simple épouse d'un homme politique, « Cory » est devenue, après l'assassinat de son mari, une figure morale, et plus encore, une alternative morale, face à la corruption du régime Marcos et à la dictature.

Très tôt, la candidature de Cory était soutenue par des groupes d'affaires de Makati, la « City » de Manille ; par une organisation politique comme le Parti démocratique philippin Lakas ng Bayan (PDP-Laban), composante de l'opposition parlementaire, dont l'implantation est notable dans le Nord de l'île de Mindanao où se trouve l'un de ses principaux dirigeants, Pimentel ; par un secteur de l'administration américaine; par un courant issu des milieux jésuites, s'appellant les « Sociaux démocrates » ou « Soc.Dems », ces financières, politiques et militaires de l'Etat. Mais, contrairement à son attente, le recours massif à la fraude et à l'intimidation risque de déconsidérer encore plus le régime et d'accroi-

Le « système Marcos », mis en place à partir de 1972 grâce à l'établissement de la loi martiale, est en train de se disloquer. Un succès, très probable, de la dictature aux présidentielles de février prochain pourrait dès lors se révéler une clandestin mais dont la direction est généralement anticommuniste, et qui a des liens avec « Butz » Aquino, beau-frère de Cory ; et aussi par des personnalités de la gauche nationaliste indépendante.

Le troisième pôle d'opposition, une coalition de mouvements populaires de masse, Bayan (Bagong Alyamsang Makabayan - la Nouvelle fédération patriotique) s'est constituée dans le courant de l'année. Lancée en mars 1985, Bayan a tenu son congrès en mai. On retrouve dans cette coalition les plus importantes organisations de masse, comme le centre syndical KMU (Kilusang Mayo Uno -

Mouvement du premier mai), l'Alliance nationaliste, de nombreuses organisations paysannes etc. Bayan revendique un million de sympathisants, adhérant à des associations membres. Influencée par le Front national démocratique (NDF), Bayan est le principal pôle d'opposition populaire.

Cependant, en mai dernier et dans les semaines qui suivirent, une série de com-

Bayan l'ont posantes minoritaires de quitté au niveau national (il peut en aller différemment au niveau régional) : des éléments de la bourgeoisie « moderniste » de Makati d'abord, ainsi que « Butz »

Aquino et le courant « Soc. Dem. » qui ont fondé une coalition concurrente :

Bandila (bannière). Des personnalités nationalistes et anti-impérialistes indépendantes comme l'ex-sénateur José Diokno, et un mouvement comme Kaakbay, (dirigé par Diokno mais comprenant aussi des éléments marxistes « hors parti »)

ont par ailleurs quitté Bayan dans les semaines qui ont suivi le congrès de mai.

LA CANDIDATURE DE « CORY »

ET L'APPEL AU BOYCOTT DU PCP

Sur le plan des forces populaires,

Bayan ainsi que le Parti communiste des

Philippines (PCP), la Nouvelle armée du peuple (NPA) et le Front national démocratique (NDF) représentent un pôle en pleine expansion et sans concurrent

Mais, fin 1985, sur le sérieux.

plan de la politique électorale, les forces de l'op-

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Manifestation anti-Marcos à Manille. (DR)

apparaissaient plus divisées que jamais. Marcos comptait probablement sur cette dispersion pour gagner sans difficulté, et donc sans fraude trop voyante, les élections présidentielles de février.

veille de la clôture du dépôt candidatures, Salvador Corazon Aquino sont pourtant arrivés à un accord de dernière minute : le premier acceptait de renoncer à la présidence pour la vice-présidence, la seconde acceptait de se présenter sous le drapeau de l'UNIDO et non sous celui du PDP. Laban. Bayan ne présentant pas de candidature -cette coalition appelle au boycott d'élections qu'elle considère non-démocratiques -, Marcos doit affronter une candidature unique qui bénéficie d'un appui populaire et d'une convergence non négligeable, bien que momentanée, de forces.

La candidature de Cory présente des faiblesses évidentes. Personnalité morale, il lui manque un programme de gouvernement et l'expérience politique. La coalition qui la soutien reste hétéroclite. Mais bien des observateurs, dont des éléments du régime lui-même, jugent ou reconnaissent que si des élections libres avaient lieu, Corazon Aquino l'emporterait probablement sur Marcos. Depuis des années, le bilan du régime est celui d'une faillite de plus en plus en prononcée. Et 20 ans de pouvoir personnel de Marcos (il a été élu pour la première fois en 1965), cela suffit ! La stature morale de Cory la sert probablement plus que son inexpérience ne la déssert. Manille se sent d'opposition et la campagne de Cory attire des foules extraordinaires dans les centres de provinces : 200 000 personnes à Cebu, près de 300 000 à Davao.

Les principales forces révolutionnaires de l'archipel (le PCP, la NPA, le NDF) ont appelé au boycott, ainsi que les principales organisations comme la KMU, l'Alliance nationaliste et Bayan. Elles considèrent que les dés électoraux resteront pipés tant que Marcos sera président, que les candidatures Cory-Laurel sont bourgeoises, que le programme de Corazon Aquino s'oppose au leur dans la mesure notamment où cette dernière se refuse à dénoncer l'accord prévu sur la présence jusqu'en 1991 des bases militaires américaines dans l'archipel (1).

Tout en maintenant cette position de principe, il semble que ces forces ne mobilisent pas massivement en vue d'imposer un boycott actif et ne s'oppose pas frontalement aux secteurs populaires qui souhaitent voter « utile » en cherchant à se débarasser de Marcos. La plupart des éléments de la gauche nationaliste et indépendante ont par contre choisi de se situer au sein de la campagne de Cory, pour organiser de l'intérieur l'aschangement que cristallise la candidature de la veuve de « Ninoy » Aquino : une formation comme Kaakbay et les trois « ex-sénateurs » nationalistes, José Diokno, Jovito Salonga (revenu de son exil aux Etats-Unis en janvier 1985) et Lorenzo Tanada (par ail leurs président de la coalition Bayan qui appelle au boycott) soutiennent Cory.

LE SYSTEME MARCOS

MANQUE D'AIR La position de Marcos est d'autant plus affaiblie que son système de pouvoir se désarticule. L'épine dorsale de ce système est l'armée. Or, le corps des officiers se divise de plus en plus entre les proches de Marcos et les éléments favorables à une réforme du régime (2). Marcos contrôle encore l'état major, mais il a dû, pour s'assurer d'une « bonne » préparation des élections, remettre un temps à la tête des forces armées le général Ver, mis en accusation pour le meurtre de Benigno Aquino et finalement acquitté après une parodie de justice, malgré les

L'ossature de ce système Marcos, c'est le soutien américain. Il fut long temps sans faille, sans souci des souffrances infligées aux masses populaires par une dictature de plus en plus meurtrière.

gouvernement américain conscient de l'incurie du régime et s'inquiète de la croissance des forces communistes. Après l'assassinat d'Aquino, en août 1983, Washington a tenté d'imposer des réformes et une ouverture démocratique à Marcos. Il s'agissait pour l'administration américaine de surmonter ainsi la crise de la dictature en s'engageant sur une voie étroite qui consiste à maintenir le soutien à Marcos, pour ne pas sauter dans l'inconnu, tout en renforçant l'opposition bourgeoise pour qu'elle soit enfin intégrée au régime. Le palais présidentiel a jusqu'à maintenant bien verrouillé cette porte étroite, au grand dam de Washington.

L'administration américaine est donc aujourd'hui profondément divisée. D'un côté, Jeane Kirkpatrick, ancienne ambassadrice américaine à l'ONU et la droite de la droite républicaine, affirment un soutien sans fard à Marcos, tandis que Solarz obtient du Congrès américain l'ouverture d'une enquête sur les placements immobiliers qui représentent une fortune considérable de la famille Marcos aux Etat-Unis, menaçant ainsi le président

Le système sanguin du régime de Marcos, c'est le clientélisme, composé des mille canaux par lesquels la manne financière contrôlée par le pouvoir bénéficie à ceux qui s'affirment les soutiens du président et de sa femme Imelda. Mais la crise économique est là, l'argent se fait progessivement plus rare, des bastions économiques constitués grâce à l'appui de l'Etat doivent être partiellement démantelés, les milieux d'affaire d'opposition ont repris une initiative longtemps perdue.

L'oxygène du régime, c'est l'appui ou au moins la neutralité bienveillante de l'Eglise dans ce pays à 85% catholique. Or, la hiérarchie elle-même est exaspérée par l'intransigeance du président et est inquiète d'une possible passation de pouvoir à l'armée. A l'occasion de lettres pastorales, la conférence des évêques a fait savoir à la population que dans le secret de l'urne, elle devait voter

Get non en fonction des faveurs que tel ou tel aurait reçu d'un

Le centre nerveux du système, c'est la présidence, Ferdinand Marcos est un dirigeant en sursis, du fait de la situation politique et de son état de santé. Tout le monde prépare activece dernier dont le seul objectif serait de

Dans cette atmosphère de fin règne, Marcos se donne encore une fois les moyens de l'emporter sur le plan électoral : un contrôle étroit des médias, la corruption, la fraude électorale et l'intimidation. Ainsi, le filleul de Corazon Aquino, engagé dans la campagne de l'opposition, a été tué et mutilé, son pouce et son index, qui forment le « L» symbolique de « Laban » (combat) ont été coupés. Le régime ne recule devant rien pour maintenir sa domination. L'archevêque de Manille, le cardinal Sin, a publiquement dénoncé la préparation de la fraude électorale. Le journaliste Nayan Chanda note que la « possibilité que Marcos ait recours à une fraude de grande ampleur est prise au sérieux par l'administration Reagan et de nombreux dirigeants du Congrès américain » (3).

Pour augmenter sa pression et faire bonne figure, l'administration américaine a décidé d'envoyer une délégation offidéroulement du scrutin. Manille a répondu en décrétant que les étrangers n'auront pas le droit, sous peine de prison et déportation, de s'approcher à moins de 50 mètres des 90 000 centres de votes du pays, le lieu d'assurer une légitimité appparente au régime, les prochaines élections vont souligner l'ampleur de la crise

Paul PETITJEAN, 24 janvier 1986. 1. Voir, au sujet des bases américaines, de Roland Simbulan publiée dans Inprecor numéro 205 du 21 octobre 1985.

2. Voir Inprecor numéro 205 du 21 octoFar Eastern Economic Review du 23

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