Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

HAITI

Pas encore la démocratie

· Inprecor n° 215, 17 mars 1986 · p. 28, 27, 27 · 1 454 mots

'IRRUPTION du mouvement de masse qui a renversé

L Sean-Claude Duralier a bouscule les plan de impéria.

lisme nord-américain et de la bourgeoisie industrielle haitienne. Leur projet était d'obtenir de Bébé Doc qu'un parti bourgeois pro-américain puisse être formé et remporte ensuite les élections transition pour assurer une du régime duvaliériste. Suivant ce plan, Duvalier n'était pas

Julien LARIVIERE

En facilitant le départ de Duvalier, les Etats-Unis et la France espéraient mettre fin à la mobilisation populaire. Mais il n'en a rien été.

La composition du

Conseil national de gouvernement (CNG)

et du gouvernement que celui-ci a nommé a rapidement été contestée par de larges secteurs de la population.

POUR LE « DECHOUKAGE »

DU RÉGIME

Leur objectif est maintenant le « déchoukage » (déracinement) du duvaliérisme. Un tel mot d'ordre a un contenu explosif pour les couches dominantes, et pas seulement pour les milices de

Duvalier, les Tontons Macoutes.

En effet, des pans entiers de la bourgeoisie se sont, faute de mieux, intégrés

Devant le palais présidentiel, des Haïtiens fêtent le départ de Bébé Doc. (DR)

Pas encore la démocratie

douceur de Jean-Claude Duvalier, même s'ils s'en sont démarqués depuis quelques mois. Ce qui a fait dire à Rosny actuel ministre de l'Education et avocat de la « réconciliation » : «Il n'y a aucune famille dont un membre n'ait jamais, au moins une fois, participé à un gouvernement parler que des familles de l'élite de Port-au-Prince, seules habilitées, pour lui, à gouverner le pays. Et il est vrai que, de ce vue, le Conseil national de gouvernement ne pouvait guère être composée que d'hommes ayant servi la dictature à un moment ou un autre.

Même Gérard Gourges, le ministre de la Justice et secrétaire général de la Ligue des droits de l'Homme - ligue dont il ne parle plus -, a été autrefois un des professeurs particuliers que François Duvalier engagea pour son fils. Il en va de nécessairement opposé à la formation d'un parti pro-américain, mais il voulait avoir le temps de construire auparavant sa propre formation. Il a voulu gagner du temps... Mal lui en prit.

Le mouvement de masse sans précédent dans ce pays, qui s'est levé par vagues successives à partir de la fin novembre

1985, lui laissa à peine le temps de faire ses bagages et, selon ses dires, de nommer la junte qui a hérité du pouvoir.

même de la quasi-totalité des hommes qui, il y a peu, se présentaient comme les

« leaders » incontestés de l'opposition.

Ainsi Hubert de Ronceray était encore récemment ministre de Duvalier.

Quant à Grégoire Eugène, il fut un fonctionnaire l'un des proches de Simone Duvalier.

« Monsieur Propre », qui est le candidat probable de Washington pour les élections présidentielles, a été en 1982 ministre des Finances de Duvalier, avec tout ce que cela implique, même s'il ne le resta que quatre mois.

Composé presque exclusivement de duvaliéristes, plus habitués bâton que la carotte, le Conseil national n'aura pas la de gouvernement tâche facile. Il doit donner au moins l'illusion que le duvaliérisme est en train de se faire

(suite à la page 27)

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(suite de la page 28) hara-kiri. Heureusement pour lui, il reçoit les conseils avisés de l'ambassadeur nord-américain. Son comportement récent illustre bien la contradiction dans laquelle il se débat.

Si certains Tontons Macoutes, qui habitaient des quartiers populaires, ont été lynchés par la foule, par contre les hauts dirigeants de la milice ont été placés en lieu sûr et l'ancien chef de la police de Port-au-Prince, le colonel Albert Pierre, a pu partir en exil au Brésil.

Mais sous la pression du mouvement de masse, le CNG a ensuite été obligé de jeter du lest et de demander l'extradition du même Albert Pierre, ainsi que celle

Pour répondre aux exigences venant de la rue, les hommes qui détenaient le pouvoir vont être obligés de sacrifier certains des leurs. Il a déjà été annoncé que tous les citoyens « présumés auteurs de crimes » ne peuvent plus quitter le pays. Et le ministre de la Justice a donné les noms de quelques hommes particulièrement hais, soit pour leur corruption, soit pour leur cruauté, qui seraient poursuivis en justice. Outre les biens de Duvalier qui ont été nationalisés, ceux de plusieurs dignitaires du régime vont être mis sous séquestre.

LE CNG VEUT DÉMOBILISER LES

MASSES Avec ces mesures, le CNG entend démobiliser les étudiants, les employés des administrations, les dockers de Port-au-Prince et les ouvriers de l'usine Hasco qui ont refusé pendant plusieurs jours de travailler sous la tutelle des anciennes autorités duvaliéristes.

Jusqu'à présent, le CNG n'avait répondu à leurs revendications que par la menace de punir « conformément à la loi » les employés coupables « de perturber l'ordre au sein de l'administration et de créer un climat d'anarchie ». Et, aux manifestants qui réclamaient le retour au drapeau bleu et rouge de l'Indépendance, il n'avait répondu que par des balles et des grenades lacrymogènes.

Pendant que le ministre de la Justice faisait ses promesses, de son côté, le colonel Regala, qui fut membre de la police politique, annonçait une autre mesure:

formation consultatif chargé de procéder à la désignation d'une Assemblée constituante. Ainsi le CNG essaye-t-il de régler le problème de la mise en place d'institutions fortes, ayant l'apparence de la démocratie, sans que les masses aient leur mot à dire. Ces dernières devraient dans ce cadre se contenter d'élire un président de la République, choisi avec soin par les

Mais sans attendre que le pouvoir ait fixé les nouvelles règles du jeu, les masses populaires de diverses régions commencent à s'organiser. selon le journal Haïti Progrès du 26 février 1986, un Comité de Renouveau du Nord a été formé. « Le vendredi 21 février, s'est tenu au Cap-Haïtien une

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très vaste réunion à laquelle participaient des représentants de toutes les communes du Département du Nord. Cette assemblée avait plusieurs objectifs : en premier lieu, il fallait entendre les nombreuses doléances que chacun avait à porter au nom de la localité représentée ; ensuite, il s'agissait de jeter les bases pour la mise en place de certaines structures permettant aux habitants du Cap de prendre en charge la gestion de la métropole du Nord. C'est à la suite de cette réunion qu'un comité exécutif a été mis en place et qu'a été choisie l'appellation de " Comité de Renouveau du Nord "».

LES PREMIERS PAS DES ORGANISATIONS DE MASSES Une trentaine d'enseignants venant de diverses régions du pays ont formé une analogues ont été créées. La Ligue haitienne pour l'implantation promouvoir la démocratie travailler à la conscientisation des masses laborieuses, à aider à la mise en place structures démocratiques telles que res ». Elle entend « animer et approfondir le débat démocratique par des conférences, des réunions et des tables rondes ».

L'Alliance pour une Haiti plus belle, (Konbit pou yon Ayiti pi bèl) désire, quant à elle, recevoir les plaintes de toutes les victimes de la répression, guider tous ceux qui veulent former des organisations, accueillir les exilés politiques et « fournir toutes informations allant dans le sens des intérêts du peuple ».

La bourgeoisie haitienne et ses alliés internationaux espèrent que les mobilisations en cours ne dureront que quelques mois et que les organisations qui fleurissent aujourd'hui péricliteront rapidement. Mais déjà certains de leurs porte-parole font part de leur inquiétude. Selon lInternational Herald Tribune du 13 février 1986 par exemple : « Les diplomates ne savent pas non plus qui a publié les communiqués non signés qui se répandent rapidement dans le pays. Cependant les diplomates font remarquer que les documents sont bien écrits et ils suggèrent qu'il pourrait réellement y avoir une organisation ou une direction derrière ce qui, en apparence, a démarré comme des protestations de rue spontanées ».

Le général Namphy et l'évêque de Cap-Haitien brandissent le spectre du communisme pour isoler les éléments les plus radicaux du reste de la population. Peut-être préparent-ils ainsi un tri entre « bons » et « mauvais » exilés. Un hebdomadaire haitien, le Petit Samedi Soir du 22 février 1986, explique que « les clasl'Histoire (...) Il est à redouter que pareilles à la razzia arabe, elles ne fassent le vide partout où elles passent ». Quant au Wall Street Journal en date du 11 février dernier, il n'y va pas par quatre chemins en affirmant : « Nous doutons que les amis des Etats-Unis dans les Caraibes, s'il en était besoin, ne s'opposeraient en aucune façon à eux dans le cas où ils iraient tout aussi loin qu'ils sont allés à Grenade ». Il est bien clair en effet que les Etats-Unis n'accepteront pas que la révolution haitienne ne fasse plus que quelques petits pas.

Julien LARIVIERE, 5 mars 1986.

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