Inprecor 1974–2004

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FRANCE

La victoire électorale de la droite

· Inprecor n° 216, 31 mars 1986 · p. 28, 27 · 2 309 mots

France

LA fois destinées à élire les députés de l'Assemblée na-

A fionale et des conseiles régionaux, les élections du 16

- mars dernier se déroulaient suivant une nouvelle loi électorale instaurée par le gouvernement Mitterrand : un système proportionnel à un seul tour au scrutin de liste dans le département avec une clause restrictive exigeant l'obtention minimale de 5 % des suffrages exprimés pour accéder à la représentation parlementaire (1). La gauche y a subi une importante défaite. Elle a connu aussi une importante modification de ses rapports de forces internes avec la poussée du Parti socialiste (PS), l'effondrement du Parti communiste français (PCF) et le maintien de la marginalisation électorale de l'extrême gauche et des listes Alternatives et écologistes. Ceci reflète une recomposition profonde à l'œuvre au sein du mouvement ouvrier. La défaite de la gauche marque la fin du gouvernement de Laurent Fabius. Mais alors que le PS exprime son enracinement dans l'électorat en remportant

31,2 % des suffrages, le PCF voit sa crise s'approfondir et connaît un nouvel écroulement électoral en réussissant tout juste à se maintenir à égalité avec le Front national, formation d'extrême droite, avec 9,78 % des suffrages exprimés au niveau national. L'extrême gauche, qui se présentait divisée, n'a obtenu que des résultats fort modestes.

La victoire a été remportée par le Rassemblement pour la

République (RPR), présidé par Jacques Chirac, et l'Union pour

La victoire électorale de la droite est toutefois plus réduite que ne le laissait penser certains sondages pré-électoraux ou même les espoirs des dirigeants du

RPR et de l'UDF. Il ne s'agit pas d'un raz- de-marée et cela donne la mesure exacte du retournement de situation électorale auquel on vient d'assister. C'est en effet de justesse que le RPR et l'UDF emportent la majorité absolue des sièges au Parlement. Leur score est néanmoins suffisant pour permettre leur retour aux affaires de l'Etat. Si l'on ajoute à leur résultat cedu Front national et des « divers droite », on obtient un total de 55% des suffrages pour l'ensemble de ce courant réactionnaire qui dénote le glissement électoral intervenu en faveur de la droite. Et ce, même si le RPR et l'UDF régressent un petit peu par rapport à leurs résultats aux européennes de 1984

(43%) et obtiennent en fait leur plus mauvais score depuis la fondation de la

Ve République (hormis 1981) si l'on calcule les résultats en terme de pourcentage par rapport aux inscrits et non plus seulement par rapport aux suffrages ex-

D'une certaine manière, cette victoire électorale confirme le maintien d'une certaine polarisation politique entre la droite et la gauche qui s'exprime depuis des années comme un élément détermisystème masses populaires. tion. nant de la vie politique française. Ainsi donc, la crise de direction politique de la bourgeoisie n'est pas entièrement résolue par une victoire électorale qui est loin d'être écrasante. D'abord, parce l'union RPR-UDF reste fragile et devra subir l'épreuve du pouvoir. Ensuite, parce que le rééquilibrage interne entre ces deux composantes à l'occasion de leur électorale a surtout profité à l'UDF, ce qui ne manquera pas d'attiser des querelles internes. Enfin, parce que, même si l'opération de Raymond Barre, qui s'oppose à la cohabitation, a connu un coup d'arrêt étant donné ses mauvais résultats électoraux, elle restera un élément de division de la droite dans la perspective des élections présidentielles de

Dernier élément, la droite va se trouver confrontée au problème de son attivis-à-vis du Front national. Dans certains conseils régionaux, elle a en effet besoin de l'apport des voix du FN pour y emporter la présidence.

POUSSÉE DU FRONT NATIONAL

Le Front national est sans doute le grand gagnant de ces élections. Il concrétise sa percée électorale par une entrée spectaculaire au Parlement. Ces résultats, survenant après ceux des européennes de juin 1984, illustrent le caractère de phénomène politique durable de l'apparition la démocratie française (UDF), qui ont ensemble obtenu

42,2 % des suffrages exprimés et la majorité absolue des députés à l'Assemblée nationale. Le Front national, dirigé par Jean-

Marie Le Pen, confirme, quant à lui, ses succès antérieurs en remportant 9,65 % des suffrages, obtenant 35 élus au parlement, ce qui lui donne la possibilité de former un groupe parlementaire, et 135 représentants dans les Conseils régio-

Globalement ces élections enregistrent donc une nouvelle dégradation des rapports de forces au détriment du mouvement ouvrier, sanctionnée par le retour de la droite à la gestion directe des affaires de l'Etat. Jacques Chirac, leader du RPR, vient d'être nommé Premier ministre et a présenté un gouvernement composé de diverses personnalités bourgeoises.

Ce retournement de situation, cinq ans après la victoire électorale de la gauche en 1981, est la conséquence directe de la politique menée par les différents gouvernements du PS et du

PCF, puis du PS seul, qui a été faite de reculades devant les pressions de la droite, d'adaptation à la gestion de la crise du capitaliste et de mesures d'austérité à l'encontre des

La gestion gouvernementale de la gauche a ainsi provoqué la démobilisation, la démoralisation et la dé.

sorientation dans les rangs ouvriers et populaires. Une partie de l'électorat de gauche s'est d'ailleurs réfugiée dans l'abstende ce courant d'extrême droite. Le FN bénéficie d'un double mouvement électoral en sa faveur. D'une part, il capitalise les suffrages d'une frange de l'électorat de droite radicalisé par ses campagnes racistes et son agitation autour des thèmes sécuritaires. D'autre part, il engrange les votes de couches désorientées de l'électorat populaire qui se recrutent parmi les plus frappés par les effets de la crise économique, de la politique d'austérité du gouvernement Mitterrand et du phénomène de basculement est sans doute lourd de dangers pour le mouvement ouvrier. Même si le Front national conserve des zones géographiques priviléd'implantation, notamment sur le pourtour méditerranéen et dans la région parisienne, il apparaît comme une force nationale. Le gros de ses élus (20 sur 35)

proviennent des trois régions où il atteint des scores dépassant les 20 %.

Au-delà de la tactique de harcèlement qu'il adoptera probablement face au nouveau gouvernement de droite, l'avenir du Front national à plus long terme se dessinera entre deux évolutions

1. Pour une analyse du bilan de la législature de la gauche, des projets de Mitterrand et du programme de la droite, se reporter à l'article publié dans Inprecor numéro 214 du

3 mars 1986.

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(suite de la page 28) possibles : la stabilisation d'un véritable courant activiste d'extrême droite, mettant directement en pratique ses proclamations réactionnaires et extrêmistes contre le mouvement ouvrier, ou l'intégration au jeu parlementaire comme une frange radicalisée de la droite classique. La composition même des listes électorales du FN faisaient la part belle à ces deux orientations possibles en comprenant aussi bien de farouches tenants de l'OAS et des anciens membres de groupuscules activistes d'extrême droite au côté de chefs d'entreprises et notables en tous genres, transfuges du RPR. Quelle que soit l'évolution politique de cette formation sur le moyen terme, certains de ses secteurs peuvent d'ores et déjà être tentés par des pratiques musclées contre le mouvement ouvrier.

LE PS AU-DESSUS DES 30 % Dépassant la barre symbolique des 30 % qu'il s'était lui-même fixé comme objectif à atteindre dans ces élections, le PS remporte un résultat de portée historique, si l'on excepte les législatives de juin 1981. Le PS parvient ainsi à trans-

June défaite politique, qui voit sa mise à l'écart du gouvernement après cinq années d'exercice du pouvoir en un succès électoral, ce qui va maintenant redonner une crédibilité au projet politique de Mitterand, lequel est désormais partagé par des secteurs significatifs du capital. La cohabitation d'un président de gauche avec un gouvernement de droite va en représenter un véritable banc

Ce projet consiste à mettre en place les conditions d'une alternance politique au gouvernement entre deux courants (social-démocrate et libéral) menant sur l'essentiel une même politique de défense des intérêts bien compris de la bourgeoisie dans le cadre de l'hexagone, comme au niveau des activités de grande puissance de l'impérialisme français.

Ainsi sous la houlette d'un régime dont le caractère présidentialiste renforcé, Mitterrand entend transformer la bipolarisation politique droite-gauche en un système bipartidaire entre le PS et bourgeoise libérale dont l'alternance au gouvernement assurerait une stabilité politique et sociale au régime capitaliste et aux institutions bourgeoises. Certes, on est encore loin du projet à sa concrétisation pleine et entière.

Le fait est que les électeurs du PS ne se sont pas prononcés pour une telle perspective. L'importance du score du PS s'explique plutôt par le jeu en sa faveur du phénomène de vote utile contre la droite. Le PS est ainsi parvenu à remobiliser à son profit près de la moitié des abstentionnistes des élections européennes de juin 1984.

Le ton revanchard de la droite, la FN, l'absence et de luttes sociales d'ampleur dans la période, ont permis au PS d'éviter de payer au plan électoral le prix de la politique d'austérité anti-ouvrière mit en œuvre son gouvernement. Plus encore, ces élections ont été l'occasion pour le PS non seulement de s'imposer comme le premier parti au niveau électoral mais aussi supplanter le PCF chez les travailleurs et dans les couches

LE RECUL HISTORIQUE DU PCF

C'est au détriment du PCF que s'est effectué cette poussée du PS. Le PCF réalise en effet son score le plus bas de toute la période de la Ve République. Il retrouve le niveau de ses premières élections législatives lorsqu'en 1924 il avait totalisé 9,5 % des voix. Qui plus est, ce déclin historique du PCF atteint des proportions plus importantes encore dans treize départements où ce parti ne dépasse pas le seuil fatidique des 5 %. C'est dire si le PCF a perdu au niveau électoral de sa représentativité nationale. Ce résultat confirme donc le déclin de ce parti dans la classe ouvrière et l'électorat populaire où il est maintenant distancé par le PS. Par endroits, cette évolution a même ouvert la voie à la poussée du FN, une partie de l'électorat du PCF se reportant sur cette formation d'extrême droite.

Ajouté à un discrédit politique général, à une perte d'influence et d'activité militante, à une importante réduction de ses effectifs, ce résultat électoral va accroître la crise interne de ce parti. L'appareil du PCF lui-même pourra de ce fait difficilement échapper à cette crise. Déjà sont élevées dans certaines fédérations pour réclamer un extraordinaire de manière à tirer le bilan n'épargne pas d'ailleurs les fédérations dirigées par le courant critique envers le direction dit des « rénovateurs » Pierre Juguin est le plus illustre représentant. Il connaît lui aussi une régression électorale comme dans le cas de la Haute33,4 % des voix à 20,9 %.

Le discrédit de la direction de Georges Marchais s'accroît au sein même du parti, tant elle symbolise toutes les manœuvres de ces dernières années (de la rupture de l'Union de la gauche en 1977 à la participation à la politique antiouvrière du gouvernement Mauroy en 1981). Loin de résoudre la crise du PCF, cette politique a accentué le désarroi dans ses rangs et fait apparaître des forces centrifuges en son sein et dans la CGT. Les limites générales de l'influence de l'extrême gauche, son faible score électoral, rendront sans doute difficile une capitalisation politique à son profit de cette crise du PCF, même si cela reste un enjeu pour l'avenir.

L'ÉCHEC DE L'EXTREME GAUCHE

Divisée entre des listes Alternatives, les vingt listes de la Ligue communiste révolutionnaire, section française celles de Lutte ouvrière et du Mouvement pour un parti des travailleurs (MPPT), lié au Parti communiste internationaliste (PCI) lambertiste, l'extrême gauche n'est pas apparue comme une alternative crédible dans ces élections. Elle a connu un échec, sa division contribuant à diminuer sa crédibilité aux yeux d'une frange de l'électorat ouvrier et populaire. Totalisant 1,5 % des voix, soit environ 420 000 électeurs, l'extrême gauche voit son électorat se antérieurs qui, toutes tendances confondues, lui donnaient 1 million d'électeurs.

C'est la pression pour le vote utile en faveur du PS et l'occultation du débat politique sur le bilan du gouvernement de gauche qui expliquent principalement ces faibles résultats. La LCR en est la principale victime, son score étant le plus bas de tous ceux obtenus depuis 1969. Les 20 listes LCR ne totalisent qu'environ 60 000 voix. LO maintient des résultats sensiblement égaux à ceux de ses précédentes participations électorales avec une moyenne de plus de 1 % et des scores dépassant parfois les 2%, ce qui témoigne de la relative stabilité de son électorat. En totalisant en moyenne 0,68 % des voix, le MPPT a réalisé un score qui témoigne de l'impossiblité de créer un authentique parti des travailleurs à partir de la simple autoproclamation d'un appareil. Même dans son bastion de la Loire-Atlantique, où les membres du MPPT dirigent l'Union départementale du syndicat Force ouvrière (FO), et où il avait l'appui d'une série d'anciens dirigeants du PS, voire de politiciens bourgeois, son score ne dépasse pas les 0,9 %.

Enfin, la pression pour le vote utile a aussi influé sur les résultats des listes Alternatives qui, malgré quelques scores significatifs aux régionales dépassant les 2% à Belfort, en Haute-Marne, dans le Loiret et les Ardennes, n'arrivent guère à dépasser les résultats de gauche. Ces élections ont vu aussi le laminage des listes écologiques qui, compte tenus de leurs résultats antérieurs, ont encore moins bien résisté que l'extrême gauche au laminage du vote utile.

L'ensemble de ces données mises en lumière par les élections du 16 mars fixent le cadre dans lequel une lente recomposition politique devra intervenir du mouvement ouvrier pour ouvrir la voie à une alternative de lutte et de remobilisation contre les effets de la cohabitation et les mesures anti-ouvrières qui seront mises en œuvre par le gouvernement de Jacques Chirac.

Claude DEVILLIERS, 21 mars 1986. librairie diffusion

LA BRECHE

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