Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

AFRIQUE DU SUD

Plus d'un million de grévistes pour le 1er mai

· Inprecor n° 220, 26 mai 1986 · p. 28, 27 · 1 996 mots

Afrique australe Syndicalisme Inde et Asie du Sud

LUS d'un million et demi de travailleurs noirs ont fait grève le ler mai dernier.

mouvement ouvrier noir dans ce pays. L'appel à la mobilisation lancé par le

Congrès des syndicats sud-africains (COSATU) réclamait entre autres que le ler mai soit une journée chômée. Depuis quelques années, parallèlement à la remontée d'un nouveau mouvement syndical, des initiatives ouvrières avaient lieu pour marquer cette

AFRIQUE DU SUD date symbolique des travailleurs. Tony ROUX

Une récente enquête effectuée par un groupe d'étude sur les questions du travail lié au mouvement syndical indépendant, le Labour monitoring group (LMG), atteste avec précision de l'ampleur de ce mouvement gréviste. Ce rapport affirme notamment que sous la pression de leurs employés un certain nombre de patrons sont d'ores et déjà favorables à l'acceptation de la revendication d'un premier mai chômé. Toutefois, la grande majorité du patronat en reste encore à une attitude qui se résume par la formule « pas de travail, pas de salaire ».

Le mouvement gréviste s'est évidemment développé dans les principales zones industrielles du pays. Ces quatre régions dites « métropolitaines » représentent seulement 4 % de la superficie totale du pays, mais concentraient, au milieu des années 1970, 85% de la production industrielle pays, 70% du Produit national, et 40 % de la population active y était employée. Cela illustre le haut degré de concentration géographique du processus d'industrialisation en du Sud et partant l'importance de la concentration géographique du prolétariat noir.

De l'enquête du LMG sur les taux de participation dans les quatre industrielles du pays pour le ler mai, il ressort que c'est dans la zone de Pretoria-Witwatersrand-Vaal (PWV) que le nombre de grévistes fut le plus important (1 million dont 209 000 mineurs). Mis à part le secteur des mines, le taux de débrayage est évalué à 67 % dans cette région tandis que 90 % des commerçants indiens ont fermé boutique dans certaines zones. La région de PWV est une zone de forte concentration de l'activité C'est aussi la région où se déroula en novembre 1984 une grève générale (stayaway) de deux jours qui connut un important succès (cf. Inprecor numéro 201 du 22 juillet 1985).

La région de Port Elizabeth-Uitenhage, dans l'Est de la province du Cap, a vu, quant à elle, le plus fort pourcentage pour le premier mai sans doute le débrayage le plus important de l'histoire moderne du de travailleurs grévistes : environ 99 % des travailleurs africains et un nombre « significatif » de travailleurs métis.

Dans la zone de Durban, il y eu 160 000 grévistes, soit un taux de 61% au total avec une différence entre les travailleurs africains (68% de grévistes) et indiens (31 %). Enfin, dans la province occidentale du Cap, le taux de grévistes n'est que de 15 % au total. Mais l'on note une forte disproportion entre les travailleurs africains (51 %) et métis (8 %).

L'impact du mouvement de débrayage a été aussi confirmé par des sources patronales. La direction de l'Anglo-American, le conglomérat industriel et minier. sud-africain, a fait état d'un absentéisme de 83 %. Tandis que l'Association des chambres de commerce (Assocom) a noté que, par endroits, 80% des petits commerces surtout tenus par des Indiens, ont baissé leur rideau. Cela illustre au-delà des difmobilisation suivant les régions, le processus d'unité des opprimés et exploités Africains, Indiens et Métis dans le cours actuel des mobilisations en Afrique du Sud.

Le premier mai a aussi été l'occasion de la tenue de manifestations unitaires des différentes organisations qui luttent contre l'apartheid, notamment à Soweto sont réunis 20 000 L'état d'esprit unitaire et combatif du s'illustre donc parfaitement dans cette initiative comme propos du message du premier secrétaire général du COSATU, Elijah Barayi (cf. encart).

Lors du meeting de Soweto, Winnie Mandela, la femme du leader de l'ANO emprisonné à vie, devait déclarer que la situation avait contraint son peuple à « déclarer l'année 1986, l'année de la libération ». « Vous êtes le pouvoir de ce pays, a-t-elle ajouté, je vous demande de serrer les rangs et de vous préparer à l'assaut final ». Dans son allocution, le secrétaire général du COSATU devait affirmer : « que le gouvernement le

You non, nous allons faire du premier mai un jour férié ». Il prononça réquisitoire le premier ministre du Bantoustan du Kwazoulou, Gathsa Buthelezi, par ailleurs dirigeant de l'organisation Inkatha, implantée principalement chez les Zoulous et qui vient de créer un syndicat concurrent du COSATU.

Le jour même à Durban, devant personnes, les responsables de l'Inkatha ont en effet lancé un nouveau syndicat, le syndicat des travailleurs unis d'Afrique du Sud (UWUSA). Ce dernier

Run mouvement vorable à la libre entreprise, dénonçant les thèses « socialistes » du COSATU, le « syndicalisme politique » et s'opposant au retrait des investissements étrangers. Les manifestants de Durban transportaient un cercueil sur lequel était inscrit le nom de COSATU. Le lancement de l'UWUSA est donc le résultat d'une claire volonté de diviser le mouvement ouvrier noir et d'endiguer son processus de radicalisation. Il répond aux intérêts d'un secteur de petits capitalistes Zoulous, produit de la différenciation sociale intervenue ces dernières décennies chez les opprimés, et qui sont notamment les bénéficiaires du développement de l'administration « autonome » des Bantoustans. Il tente de mettre à profit certains préjugés pour s'opposer au mouvement d'unité des masses opprimées.

D'ores et déjà, cette organisation est sponsorisée par des institutions liées au syndicalisme nord-américain de l'AFL• CIO. Le 10 avril dernier, Simon Conco, le secrétaire général de l'UWUSA et membre du pseudo-parlement du Kwazoulou, s'est d'ailleurs rendu aux EtatsUnis pour obtenir l'aide financière de syndicalistes nord-américains. La compo sition de la direction de l'UWUSA est assez significative du projet de ce syndi-

Elle comprend, d'après le Weekly Mail du 9 mai 1986, plusieurs affairistes Zoulous et des responsables de l'Inkatha certains conseils municipaux de townships noirs. Paradoxalement, le seul de la COSATU l'ancien dirigeant de la branche du Nord Natal du syndicat du papier, du bois et des professions annexes (PWAWU), Mhlaba Gumede, n'est pas membre de l'exécutif Il n'est pas étonnant dès lors que l'UWUSA ait reçu l'appui de certains patrons qui espèrent en faire une machine de guerre contre le COSATU.

S'il est encore difficile d'apprécier l'effet de la fondation de l'UWUSA sur le mouvement syndical noir indépendant, il faut néanmoins noter que le rapport de forces ne se situe nullement au niveau des chiffres des réunions publiques respectivement organisées pour le

Sur les 70 000 personnes réunis à Durban par l'UWUSA, environ 10 000 étaient des habitants des hôtels pour travailleurs célibataires et quelques milliers d'autres, seulement, étaient des travailleurs. Si l'on en croit Jerry Ntombela, président du COSATU dans la province du Nord Natal, sur les 10 000 militants de ce syndicat dans cette région, il n'y en aurait qu'« environ vingt» qui auraient rejoint l'UWUSA. Néanmoins, les deux centrales syndicales pourraient se trouver en compétition

(suite à la page 27)

Page 27

(suite de la page 28% pour la syndicalisation des travailleurs des secteurs les plus mal rémunérés et actuellement encore inorganisés.

Certes, nombre de syndiqués de la COSATU dans la région du Natal et dans la métallurgie et l'automobile sont aussi affiliés à l'Inkatha. Cela ne garantit pourtant pas automatiquement le succès de l'UWUSA. Car sur le terrain de l'organisation syndicale dans l'entreprise et de la lutte pour les revendications ouvrières, ces mêmes syndiqués ont fait ces dernières années l'expérience de l'efficacité de l'organisation démocratique à la base dans des réseaux de shop steward et, en majorité, accordent toute leur confiance au COSATU. Ce dernier a d'ailleurs vu son effectif de 30 % depuis sa fondation en décembre revendique aujourd'hui 650 000 syndiqués.

Un bon exemple de l'engagement ouvrier dans les rangs du COSATU est sans doute celui du meeting du ler mai qui s'est tenu dans un township du Nord Natal, à Esikhawini, et 3 000 travailleurs dans une zone située en plein cœur du territoire d'implantation traditionnelle de l'Inkatha. Ceci représentait, qui plus est, un véritable défi aux institutions locales mises en place par le régime et gérée par l'Inkatha, comme le décidé d'interdire cette réunion. Or, au sein même de ce conseil sont présents des membres influents de l'UWUSA.

Par ailleurs, l'administration du Kwazoulou est elle-même un employeur qui guère de droits sociaux à ses travailleurs. L'approfondissement de la mobilisation anti-apartheid dans les bantoustans et le renforcement du mouvement syndical indépendant parmi ces supplémentaires de difficultés pour l'In-

Il est donc loin d'être évident que l'UWUSA puisse se construire comme un véritable syndicat dans les entreprises. Ce terrain est déjà partiellement occupé dans certains secteurs et il devrait l'être encore plus avec l'application des résodu congrès de fondation qui prévoient l'extension du syndicat aux secteurs encore inorganisés (travailleurs agricoles, l'unification des différentes composantes du COSATU dans des fédérations structurées par branche d'industrie. mouvement syndical indépendant les entreprises conditionnera à la fois sa capacité de résister tant au pouvoir raciste qu'aux tentatives de division de l'Inkatha, mais aussi la place qu'il occupera dans les futures mobilisations anti-apartheid dont l'échéance la plus proche est la grève de trois jours prévue à l'occasion de l'anniversaire de la révolte de Soweto de la mi-

Dans cette perspective, la question des fusions syndicales pour créer un seul syndicat par branche industrielle revêt donc une grande importance. Or, en ce domaine, certains progrès sont enregis-

Ce processus signifie l'éclatement à terme de certains syndicats généraux qui rassemblaient des travailleurs de divers secteurs sans les structurer par branche d'activité. Le secrétaire général d'un de ces syndicats, le GAWU, affirmait récemment qu'il n'aurait aucune cette mutation. Il déclara notamment : « Nous sommes très enthousiasmés de cette évolution. Le GAWU sera affecté par le départ de ses membres vers d'autres syndicats, mais nous ne voyons pas cela comme une perte. (...) Cela est favorable aux intérêts généraux des travailleurs. Nous allons constituer des industriels plus forts et construire le pouvoir de la classe ouvrière dans son en-

L'une des fusions syndicales bonne voie est celle du secteur de l'ali-

Elle concerne trois syndicats du commerce et de l'alimentation, le Food and canning worker's union (FCWU), le Sweet food and (SFAWU), le Retail and allied worker's union (RAWU), et deux syndicats géné raux, le SAAWU et le GAWU. Jan Theron, secrétaire général du FCWU explique en ces termes les raisons pour lesquelles il lui apparaît nécessaire d'avoir un syndicat puissant dans cette branche : « Le syndicat doit parler pour tous les travailleurs d'une seule voix. Si nous organisons par nous devons aussi organiser les des minoteries qui alimentent les boulangeries en farine. Parce qu'après tout, c'est la même compagnie qui possède les boulangeries et les minoteries ». Le nouveau syndicat de lalimentation devrait être lancé à la fin mai. Il sera l'un des plus gros du pays puisque la somme des membres syndi-

Uses différentes composantes d'origine atteint déjà le chiffre de 50 000

La progression de la syndicalisation est constante depuis la fondation COSATU. Ainsi, trois mois après cet événement, le SFAWU passait de 19 000 à 23 000 membres ; le GAWU progressait lui aussi. Le futur syndicat de l'alimentadevrait donc assez rapidement atteindre les 60 000 syndiqués.

Un autre processus de fusion est à l'œuvre dans le secteur du papier, du bois et de l'imprimerie, et concerne le PWAWU, le GAWU et le SAAWU. Ces organisations se sont rencontrées avril pour mettre au point un échéancier précis. Troisième exemple de ce processus, celui qui est en cours parmi les travailleurs de l'administration publique et des municipalités. Les syndicats concernés sont ceux des travailleurs municipaux du Cap (CTMWA), le Municipal worker's union of South Africa (MWUSA), et le syndicat des transports, TGWU.

Toutes ces fusions permettront ur renforcement du mouvement mais aussi un approfondissement de son enracinement démocratique à la base au travers de réseaux D'ores et déjà, le COSATU s'est fixé l'objectif d'un million de syndiqués pour la fin de l'année 1986. Les progrès récents laissent espérer que cet objectif

Tony ROUX,

Une erreur sur cette page ?