Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ETATS-UNIS

La longue grève des travailleurs du local P.9

· Inprecor n° 224, 21 juillet 1986 · p. 24 · 1 145 mots

Syndicalisme

ETATS-UNIS travailleurs du local P.9

Depuis septembre 1985, c'est-à-dire depuis neuf mois, les 1 500 travailleurs de l'entreprise de conserverie de viande Hormel, à Austin dans le Minnesota, mènent une grève qui est devenue à la fois un symbole pour les militants ouvriers les plus combatifs et un test pour le patronat américain de sa capacité à casser un syndicat qui résiste à son offensive anti-ouvrière. Cette offensive, qui s'est accentuée ces dernières années avec le développement de la crise, a connu des victoires sans combat, comme dans le cas des concessions faites par le syndicat de l'automobile à Chrysler, en 1979 et, plus rarement des reculs, notamment face à la résistance des mineurs dans la grève de 1978-1979 et face à la solidarité d'autres secteurs de la classe ouvrière.

Ce qui est significatif dans la grève de Hormel, c'est que le casser une grève menée par une section syndicale combative, en essayant de faire tourner l'usine avec des jaunes. Dans cette épreuve de force, la direction de la conserverie a été aidée non seulement par les tribunaux, mais aussi par la direction nationale du syndicat auquel appartiennent les grévistes, le Syndicat unifié des travailleurs de l'alimentation et du commerce (UFCW).

grève a été déclenchée par le re lus, par les membres de la section P-9 de l'UFCW, d'un projet de contrat proposé par la direction, qui comprenait des réductions salariales, la suppression de certains acquis tels que le préavis d'un an avant des licenciements et la distribution de postes de travail suivant le principe de l'ancienneté, projet contenant aussi l'interdiction des grèves et des attaques contre les allocations de retraite et les congés de maternité. La grève avait été bien préparée à l'avance par la direction de la section P-9, qui avait compris que le projet d'accord présenté par la direction constituait une tentative de revenir sur presque tous les acquis qui avaient été obtenus par le syndicat depuis l'organisation du syndicat dans l'usine en 1933. A cette époque-là, les travailleurs de Hormel avaient, les premiers aux EtatsUnis, imposé la reconnaissance de leur syndicat par une grève avec occupation

Avant le début de la grève, des équipes de distributeurs de tracts ont parcouru les Etats du Minnesota, de l'Iowa et du Wisconsin pour populariser la lutte qui se préparait. Une caisse de guerre fut constituée par le syndicat, et la grève a démarré en septembre 1985. En janvier 1986, la direction de Hormel a réouvert l'usine, en remplaçant les travailleurs en grève par 1 000 jaunes. Pendant plusieurs jours, les

La longue grève des

piquets de grève massifs mis en place par la section P-9 ont empêché les briseurs de grève de pénétrer dans l'usine. Ce n'est qu'après l'intervention de 800 hommes de la garde nationale que les jaunes ont pu commencer à travailler. Depuis, la section P-9, loin de céder, a fait monter les enchères. Des piquets volants ont essayé de fermer d'autres usines de Hormel, avec succès pour celle d'Ottumwa dans l'Iowa. Les grévistes ont aussi appelé à un boycott national des produits Hormel et ont activement recherché le soutien d'au-

Malheureusement, la combativité et la détermination dont a fait preuve la section P-9 n'a pas trouvé son pendant de la part de la direction nationale du syndicontraire, l'UFCW a tout fait pour casser la grève, soutenu dans sa politique par la direction de la principale confédération syndicale des Etats-Unis, l'AFL-CIO, dont le président, Lane Kirkland, a qualifié la grève de « suicidaire ». La direction de l'AFL-CIO a exercé des pressions importantes pour décourager d'autres syndicats d'apporter leur soutien aux grévistes de Hormel.

Quant à la direction nationale de l'UFCW, elle est allée jusqu'à suspendre de leurs fonctions les responsables élus de la section P-9, les remplaçant par un administrateur nommé par elle-même. Une tentative des grévistes de contester cette décision devant les tribunaux a échoué au début juin. Depuis, le nouveau responManifestation des grévistes de Hormel. (DR)

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sable, Joseph Hansen, a déclaré la grève terminée. Cela signifie que si les membres de la section P-9 continuent la grève et le boycott des produits Hormel, ils risquent d'être licenciés et poursuivis devant les tribunaux pour avoir agi contre la décision du tribunal. Face à cette menace, les grévistes ont suspendu leurs piquets de grève. En plus, Hansen a fait occuper le local de la section par les policiers, détourné le courrier de la section syndicale, et demandé aux banques locales de geler les fonds du comité de soutien aux grévistes, ce qu'elles avaient déjà fait pour les fonds de la section P-9.

La réponse des grévistes a consisté à déposer des pétitions devant l'Office national des conflits de travail (NLRB) demandant de nouvelles élections professionnelles pour établir la représentativité de la section P-9 d'origine. Parce que ces pétitions comportent les signatures de plus de 50% des membres de la section, un contrat négocié par Hansen pourrait être bloqué par le NLRB jusqu'à la tenue de ces élections, lesquelles doivent normalement être organisées au mois d'août.

La bataille n'est donc pas encore perdue. Si les grévistes gagnent leur bras de fer avec la direction du syndicat, leur stratégie est de poursuivre une guerre d'usure contre la direction de Hormel. Dans cette perspective, ils ont des atouts. D'abord, le boycott de Hormel, ensuite la solidarité d'autres syndicalistes. Et surtout, les grévistes misent sur le fait que, parce que les ouvriers les plus qualifiés sont solidement derrière la grève et que la direction ne peut pas les remplacer facilement par des jaunes (il faut entre six mois et un an pour former ces ouvriers), il est impossible actuellement de faire tourner l'usine de Hormel de manière rentable, et cette situation durera un certain temps.

Mais quelle que soit la conclusion de elle représente un tournant dans l'histoire récente du mouvement syndical aux Etats-Unis. Les grévistes de Hormel ont montré qu'il était possible de se battre et de rechercher le soutien d'autres syndicalistes. La prise en charge de la solidarité avec Hormel par les éléments les plus conscients et combatifs du mouvement syndical américain montre que sa signification a été largement comprise et que les premiers jalons pour la constitution de nouvelles équipes syndicales de lutte des classes ont été posés.

L'importance de la grève de Hormel a été très bien résumée par Bud Schultz, militant syndical dans une conserverie de viande de la ville de South St-Paul, qui a déclaré que la grève constitue « un tournant dans la manière selon laquelle les travailleurs voient la question des concessions. Ils ne croient plus à l'argument patronal selon lequel il faut faire des concessions pour que survive leur usine. Ils ont découvert que ce n'est pas vrai. Les travailleurs ont accepté concession après concession et les usines ont quand même fermé. On a assez menti aux gens et ils n'y croient plus. »

Claude DEVILLIERS, 5 juillet 1986.

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