Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

BOLIVIE

Nouveaux affrontements entre le gouvernement et les mineurs

· Inprecor n° 226, 22 septembre 1986 · p. 24, 23 · 2 371 mots

Pérou et Bolivie Syndicalisme Économie mondiale

A classe ouvrière bolivienne, notamment les travailleurs des mines qui en constituent l'avant-garde historique, a résisté avec énergie aux attaques lancées ces derniers mois par le gouvernement de Victor Paz Estenssoro, poussé par l'impérialisme américain et le Fonds monétaire international (FMI). Les dernières en date de ces attaques ont eu lieu cet été et le point culminant a été le projet gouvernemental de restructuration de l'industrie minière, promulgué par décret

Livio MAITAN

Immédiatement après son avènement au pouvoir à la suite des élections frauduleuses de juillet 1985 et de l'accord passé entre son parti, le Mouvement nationaliste révolutionnaire-historique (MNR-H), et l'Alliance démocratique nationaliste

(ADN) de Hugo Banzer (1), Paz Estenssoro avait décrété un nouveau train de mesures économiques qui venaient aggraver celles adoptées par le gouvernement précédent (2). Il avait imposé un blocage des salaires, supprimé les subventions de l'Etat sur les biens de première nécessité et autorisé le « libre » flottement du peso par rapport au dollar.

C'était un nouveau coup porté au niveau de vie des masses qui avait déjà considérablement baissé depuis plusieurs années (3).

A NOUVEAU L'INFLATION

La politique de Paz avait connu au début un certain succès, surtout dans la mesure où le taux d'inflation avait sensiblement diminué. Mais ce fut un résultat tout à fait éphémère.

Déjà au mois de décembre 1985, l'inflation commençait à nouveau à monter, tout en restant largement au-dessous du niveau de la période précédente.

Le ministre des

Robert Gisbert, avait avancé

Finances.

l'hypothèse d'un taux d'inflation de 36 % pour l'année 1986, allant de pair avec une augmentation de 3% du

Produit national brut (PNB). Or, les signes d'une nouvelle récession déjà apparaissaient dans le premier trimestre de l'année et l'inflation atteignait le taux de 50 % au mois de juin, alors que le FMI avait fixé un plafond de 85 % pour toute l'année.

Cette évolution de la situation n'a pas tardé à provoquer des luttes. Déjà en janvier 1986, la Centrale ouvrière bolivienne (COB) avait lancé une grève générale pour protester contre la politique économique et sociale du gouvernement.

Deux mois plus tard, c'était le tour des enseignants, qui ont fait grève pendant plus d'un mois. Leur cas donne une idée des conditions de vie des travailleurs.

Les enseignants gagnaient à l'époque un

Nouveaux affrontements

salaire d'environ 30 millions de pesos par mois (4), à savoir à peu près le salaire minimum, et ils revendiquaient 120 millions. Après l'éclatement de la lutte le gouvernement était disposé à leur acaugmentation de 100%, reconnaissant par là-même que les enseipouvaient pas vivre avec leur salaire. En ce qui concerne les mineurs, ils touchent un salaire moyen inférieur à 60 millions de pesos. D'après des calculs mentionnés par le dirigeant de la COB, Walter Delgadillo, il faudrait au moins le double, simplement pour vivre, un mois.

Paz Estenssoro décida de mettre un terme au blocage de salaires, qui avait duré dix mois. Il annocait que le salaire mensuel minimum augmenterait de 30 à 40 millions de pesos, avec des augmentations de 33 % dans le secteur public. Evidemment, la COB jugeait dérisoire cette augmentation, surtout étant donné que les prix avaient déjà augmenté de 30 % environ.

Toujours en juillet, la température politique du pays est montée brusqueDes mineurs boliviens. (DR)

Il est trop tôt pour dresser un bilan définitif des derniers événements, notamment parce que nous ne connaissons pas les résultats des négociations qui devaient avoir lieu entre le gouvernement et la Fédération syndicale des travailleurs des mines de Bolivie (FSTMB). Mais il est clair que le combat des masses boliviennes se déroule dans des conditions de plus en plus difficiles. Dans l'article qui suit, nous allons essayer de faire le point sur le contexte actuel de la lutte des classes en Bolivie.

ment suite à l'opération contre le trafic de drogue lancée en commun par l'armée bolivienne et un contingent de militaires nord-américains. La présence de ces derniers a provoqué de vives réactions, étant largement ressentie comme une entorse à la souveraineté nationale, sinon comme le prélude à l'installation de bases étrangères dans le pays. Des protestations soutenues par les syndicats ont eu lieu.

Elles ont rassemblé surtout des paysans coca qu'on voudrait obliger à abandonner leur culture sans garantie d'une solution de rechange.

Vers la fin de ce même mois de juil let, 21 000 travailleurs des mines mettent en grève. C'est le début d'une nouvelle vague de luttes ouvrières. Le 1er août, les ouvriers des villes d'Oruro et

Potosi sont en grève, de même que les travailleurs de la compagnie aérienne nationale, LAB, et les employés des universités. Le 18 août, la COB appelle à une grève générale de solidarité de 48 heures, qui se déroule avec succès les 21 et 22 août.

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1. Le MNR-H est un des partis issus du

MNR qu'avait porté au pouvoir la révolution de 1952 et dont le dirigeant historique principal fut Paz Estenssoro.

Le gouvernement qui a précédé celui de Paz Estenssoro fut présidé par Hernan Siles Suazo, autre dirigeant historique du MNR et aujourd'hui chef du MNR-I

(MNR-Gauche).

Hugo

Banzer, dirigeant l'ADN prit le pouvoir par un coup d'Etat militaire en 1971 et dirigeait le pays jusqu'en

1978.

2.

Sur la situation sous le gouvernement précédent de Siles Suazo, au pouvoir de 1982 à

1985, voir notamment les articles de Livio

Maitan, « Retrospective des quinze premiers mois du gouvernement de Siles Suazo » paru dans Inprecor numéro 168 du 5 mars 1984, et d'André Dubois, « La grève générale de mars

1985 » dans Inprecor numéro

194 du 15 avril

1985.

3. Selon des estimations publiées par la presse internationale, le revenu par tête d'habitant aurait diminué de 30 % entre 1980 et

1985 (voir Latin America Regional Reports

Andean,

RA 86-01).

C'est de cette source et de Latin America Weekly Report que nous tirons la plupart des données de cet article.

4. Au mois de juillet 1986, un dollar valait 1,9 million de pesos.

On prévoit qu'il vaudra au moins 2,3 millions vers la fin de

1986.

Page 23

(suite de la page 24)

Le 25 juillet, une épreuve de force politique significative avait eu lieu à l'occasion d'un référendum organisé par la COB autour de deux questions. 95 % des participants au vote s'étaient prononcés pour la suspension du paiement de la dette extérieure et contre une réforme fiscale décidée par le gouvernement qui comporte une taxe généralisée sur la valeur ajoutée (TVA) de 10 % et touche donc particulièrement les pauvres. Le gouvernement n'avait pas du tout apprécié cette initiative de la centrale syndicale, qu'il dénonça comme une fraude (5). LE PROJET DE RESTRUCTURATION

C'est dans ce contexte que le gouvernement de Paz Estenssoro annonce un projet de restructuration radicale de l'industrie minière, qui constitue une nouvelle attaque contre la classe ouvrière. Selon un décret publié le 26 août, le bureau central de la Compagnie minière de Bolivie (COMIBOL), nationalisée, va être fermée. La mine de zinc Matilde et la mine d'étain de Corocoro dans la province de La Paz, vont être définitivement fermées. Neuf autres mines seront livrées entrepreneurs privés et treize doivent être gérées par des coopératives de mineurs. Par ailleurs, cinq de ces mines (San José, Bolivar, Huanuni, Unificada et Tasna) ont déjà suspendu leur activité et il est question de fermer aussi la mine de Catavi. La force de travail devrait être réduite à peu près de moitié. Entre 12 000 et 13 000 travailleurs perdraient ainsi leur emploi (et de ce fait leur logement). En fait, il y a déjà eu dans les huit derniers mois entre 7 000 et 8 000 nouvelle épreuve de forces commence. Les mineurs avaient déjà organisé à partir du 21 août une marche sur La Paz pour protester licenciements massifs dans les mines. Plus de 5 000 d'entre eux y participent, accompagnés souvent de leur famille ainsi que par d'autres travailleurs et des étudiants qui manifestaient ainsi leur solidarité. Le 26 août, à une soixantaine de kilomètres de la capitale, ils trouvent l'armée sur leur chemin. Sous prétexte d'une menace imaginaire d'insurrection, le gouvernement avait opté pour la répression ouverte. Les mineurs sont bloqués, encerclés, et enfin dispersés dans des conditions climatiques atroces, sans médicaments, et avec peu de vivres. Mais c'est une nouvelle page émouvante qu'ils inscrivent au palmarès de la classe ouvrière bolivienne, qui était déjà parmi les plus glorieux du prolétariat mondial.

Le 28 août, le gouvernement proclame l'état de siège et procède à des arrestations de dirigeants syndicaux et politiques du mouvement ouvrier, dont deux cents environ sont déportés dans des régions éloignées du pays. En même temps, l'aéroport de La Paz est occupé par des contingents de l'armée de l'Air et l'université de la même ville est encerclée par l'armée pour empêcher les étudiants de la transformer, comme d'autres occasions, en centre de lutte et de résistance. Le 29 août, la COB appelle à une grève générale de 24 heures pour protester contre l'état de siège. grève qui a connu une participation importante parmi les ouvriers des usines et de la construction. Des manifestations importantes ont dans certaines villes. Par exemple, 15 000 personnes ont défilé le 3 septembre à Cochabamba, ville de 280 000 habitants.

Toutefois, les mineurs pu prolonger leur résistance. août, le combat s'arrête, le gouvernement s'étant engagé à entamer des pourparlers avec les organisations syndicales pas adopter des mesures de répression.

dans des véhicules militaires. Une nouvelle phase de lutte s'est ainsi terminée. Il n'est pas exclu que le gouvernement ralentisse le rythme des mesures envisagées et même en réduise partiellement la portée. Mais incontestablement, les mineurs et la classe ouvrière ont subi

UNE MODIFICATION STRUCTU-

RELLE DE L'ÉCONOMIE En effet, dans la mesure où les projets du gouvernement se concrétiseront, c'est une véritable modification structurelle de l'économie bolivienne qui se poursuivra. Le secteur minier, traditionneléconomie, était en déclin depuis de nombreuses années à la suite de l'évolution défavorable du marché mondial et du caractère de plus en plus obsolète de l'appareil de production bolivien. tenant la crise a atteint un point de non retour. Pour donner une idée de la dimension du problème, en 1980, une livre d'étain était encore cotée 7,6 dollars alors qu'actuellement elle est cotée à moins de 3 dollars. Dans la même période, la valeur des exportations tombée de 650 à 120 millions de dollars. La production a diminué de plus de six fois par rapport à 1976 et, en 1985, la COMIBOL a perdu 250 millions de dol-

Si cet effondrement du secteur minier et la chute constante du PNB au fil des années n'ont pas amené une désagrégation complète du pays, c'est grâce à l'existence de l'économie dite informelle. Derrière cet euphémisme, se cache la réalité de la production, la transformation et le trafic de la cocaïne, qui joue un rôle de plus en plus décisif dans l'économie du pays (6). Les statistiques sur la Bolivie sont à recevoir avec prudence, y compris celles qu'on cite dans cet article sur l'économie « officielle ». A plus forte raison, on ne saurait garantir l'exactitude de chiffres concernant une économie informelle, c'est-à-dire par définition souterraine. Mais la plupart des sources coincident dans l'estimation que l'exportation de la drogue rapportera cette année environ 600 millions de dollars (d'autres disent même presqu'un milliard) alors que la valeur des exportations normales ne sera que de 400 millions. Le secteur de la drogue s'approcherait ainsi de 50 % du produit national va de soi qu'une telle évolution économique a des conséquences importantes sur le plan social au moment où l'économie traditionnelle est en chute libre. Des secteurs paysans estiment que c'est plus avantageux pour eux de cultiver de la coca plutôt que d'autres produits agricoles. Les travailleurs, condamnés au chômage, n'ont souvent d'autre issue que de tenter leur intégration dans l'économie informelle, la contrebande y compris. Ceux qui ont plus de chance peuvent eschanger leur vie : en fait, des mineurs qui travaillent dans la transformation de la coca peuvent toucher en une nuit presque l'équivalent de la moitié du salaire mensuel dans les mines (7).

Comme nous l'avons déjà dit, nous pouvons pas encore tirer le bilan de la lutte qui vient de se terminer, surtout sans connaître l'issue des négociations entre le gouvernement et le syndicat. Mais il semble que le governement n'a pas l'intention de renoncer à son projet. Quant à la FSTMB, déjà avant la dernière crise, avancé un projet alternatif essentiellement les points suivants : maintenir l'emploi au niveau du 31 mars 1986 (c'est-à-dire 23 370 travailleurs) ; réduction de 42 % des avantages des ouvriers ; réduction des d'énergie dans la mesure de ; réduction de 50% des services techniques ; réduction de 50% du travail d'autres compagnies extérieures à la COMIBOL ; réduction massive des frais divers et réduction de 20 % des frais de fonctionnement du bureau central à La Paz. Il s'agit évidemment d'un projet dont l'application éventuelle n'apporterait aucun changement qualitatif de perspective. L'évolution de la situation au cours des deux derniers mois et le coup subi par les mineurs risquent d'avoir des répercussions très graves sur le mouvement ouvrier ensemble. Le mouvement ouvrier d'autres pays d'Amérique latine risque d'en payer lui aussi le prix. C'est pourquoi la solidarité avec les travailleurs boliviens est encore une fois à l'ordre du jour.

Livio MAITAN, 4 septembre 1986. 5. Selon certaines estimations, un million et demi de personnes auraient participé au réfrendum (voir Le Monde du 30 août 1986). Mais d'autres sources avancent un chiffre largement inférieur de 300 000 (Latin America Weekly Report, 86-30, 7 août 1986).

propos du déclin de l'économie traditionnelle et de la montée de l'économie informelle, voir, en plus des sources déjà mentionnées, des articles publiés par Le Monde du 30 août 1986 et L'Unita du 29 août 1986.

7. L'économie informelle a subi elle aussi un coup au mois de juillet dernier à la suite de l'opération militaire contre le trafic de la drogue. Le prix de la « carga » (50 kilos) serait tombé de 75 % et 150 000 producteurs de coca seraient restés sans ressources (voir El Païs du 30 juillet 1986). Mais aucune information n'a confirmé cette évolution qui sera fort probablement tout à fait conjoncturelle.

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