A croissance économique considérable qu'a connue la
L Corée depuls 25 ans a été accompagnée de l'apparition, à plusieurs reprises, de mouvements populaires de grande ampleur qui ont menacé les régimes autoritaires ayant dirigé cette croissance (1). Cela a été le cas au moment de la chute de
Syngman Rhee et de l'arrivée au pouvoir de Park Chung Hee, en 1960-1961, et encore lors de la chute de ce dernier et l'arrivée au pouvoir du dictateur actuel, Chun Doo Hwan, en
1979-1980. Aujourd'hui encore, la Corée du Sud connaît une grande effervescence politique et vit à l'heure de mobilisations de masse qui mettent face à face la population et le régime.
Après la répression du mouvement de masse qui a accompagné la prise du pouvoir par Chun Doo Hwan, et notamment l'écrasement du soulevement de Kwangdju, en mai 1980, le pays a connu une « stabilité » provisoire, mais le dégel s'était déjà amorcé depuis quelques années.
A partir de 1982-1983, une libéralisation du régime a commencé, en partie sous la pression des Etats-Unis. Déjà en
1981-1982, plusieurs milliers de détenus du soulèvement de
Kwangdju avaient été libérés. En 1983, Kim Dae Jung, figure de proue de l'opposition au régime, condamné à mort puis à
20 ans de prison après la révolte de Kwangdju, était libéré et autorisé à s'exiler aux Etats-Unis, pour ensuite revenir en
Corée du Sud en février 1985. En 1983-1984 également, on assiste à des luttes ouvrières locales et partielles et à des mouvements parmi les paysans. Le mouvement étudiant, dont on reparlera plus loin, commence à se réorganiser. Ces modifications du climat social et politique ont été reflétées par une percée du principal parti de l'opposition légale réorganisée, le
Nouveau parti démocratique de Corée (NKDP), aux élections législatives de février 1985.
David CAMERON
Le régime de Chun Doo Hwan est qualifié de dictature par l'opposition et le mouvement étudiant. Pourtant, le président a été dûment élu en 1981 par un collège électoral, comme prévu par la Constitution. Son parti, le Parti démocratique pour la justice (DJP), dispose d'une majorité au Parlement, renouvelée aux élections législatives de février 1985. Mais en réalité, il s'agit d'une démocratie fortement « dirigée ». Le président est élu par un collège électoral facilement manipulable et grâce à un système électoral qui rend pratiquement imbattable le parti au.
pouvoir, le DJP, qui, avec 35,3 % des voix, dispose de 148 sièges sur 276 au Parlement, alors que le NKDP, avec 29,3 % des voix, n'en dispose que de 90. Le système électoral garantit donc le maintien au pouvoir de Chun et de son parti. Il faut aussi tenir compte de la puissance du gouvernement, des ressources dont il dispose, du clientélisme, de son monopole du contrôle des médias qui a d'ailleurs provoqué au printemps 1986 une campagne de refus de payer l'abonnement à la chaîne de télévision nationalisée, le KBS. C'est pour briser tous ces mécanismes de contrôle
Le mouvement étudiant dans le collimateur tielles anti-impérialistes. Dans l'article quelle opposition il doit faire face. gouvernemental que la revendication centrale de l'opposition est celle des élections présidentielles directes.
LE DJP, PARTI DU POUVOIR Chun Doo Hwan est arrivé au pouvoir en 1980 par un coup d'Etat militaire. C'est l'année suivante qu'il a créé le DJP, sur les ruines du Parti républicain démocratique de Park Chung Hee, lequel n'avait pas survécu à la mort de son fondateur. Le parti a 1,5 millions d'adhérents, c'est-à-dire 6.5 % de l'électorat du pays. Mais ces adhérents sont complètement passifs. En ce moment, le DJP essaie de « se débarrasser de son identité d'instrument politique des forces armées » (2), notamment a travers d'un programme de formation politique de ce qu'il appelle « des militants du noyau », dont 110 000 ont pour l'instant suivi une telle formation. Mais la transformation du DJP est tout sauf évidente.
Le DJP est connu sous le nom de « yuk-pob-dang » (yuk pour Yuksa, l'académie militaire coréenne, KMA; pob KMA ; pob por pobdae, la faculté de Droit de l'Université nationale de Séoul ; dang pour parti). De 148 députés du DJP, 27 viennent
Mais c'est depuis le printemps 1986 qu'on assiste vraiment au développement d'un mouvement politique de masse pour la démocratie et qui s'affronte de plus en plus au pouvoir. Ce mouvement a été lancé par le NKDP au mois de février, sous la forme d'une campagne de pétition pour des élections présidendirectes, accompagnée d'une série de rassemblements de masse. Cette campagne a vu descendre dans la rue des centaines de milliers de manifestants. La composition populaire de ces mobilisations était frappante. On a vu apparaître sur la scène politique un mouvement étudiant renaissant aux orientations radicales, qui dénonçait le régime tout en critiquant le
NKDP. Notamment au moment des émeutes d'Inchon, le 3 mai, ce mouvement a montré qu'il disposait d'un certain soutien populaire pour ses positions antidictatoriales et aussi ci-dessous, nous partons des données fondamentales de la situation politique sud-coréenne, c'est-à-dire la nature du régime de Chun Doo Hwan et de l'opposition bourgeoise, les rapports entre le régime et les classes sociales, le rôle du mouvement étudiant. Nous allons voir que les contradictions de la situation sont peut-être plus aiguës qu'elles ne le semblent et que la Corée du Sud n'est pas forcément à l'aube d'une « transition démocratique » contrôlée à l'image de ce qui s'est passé dans une série de pays d'Amérique latine (Brésil,
Argentine, Uruguay) ni d'une « révolution de février » à la Philippine. C'est ce que montre le durcissement du régime de
Chun Doo Hwan qu'on peut discerner depuis le début octobre.
Mais avant de parler d'une démocratisation possible du ré.
gime, essayons de voir de quel régime il s'agit, de ses rapports à la fois avec la bourgeoisie et avec les masses populaires, et à de la faculté de Droit et 21 du KMA. Si on y ajoute le nombre de députés qui viennent de la police nationale, de la CIA coréenne (KCIA) et d'autres institutions de l'Etat, le caractère bureaucratico-militaire du parti est encore plus clair. D'ailleurs, à la tête du parti, c'est la composante strictement militaire qui domine.
Park Joon Byung, chef du bureau de coordination de la politique nationale du
DJP peut déclarer : « Je peux vous assurer qu'il (le DJP) n'a aucun rapport avec les forces armées. » (3) Il n'en reste pas moins vrai qu'il est lui-même un général à la retraite, tout comme Roh Tae Woo et
Chong Sun Dok, respectivement président et secrétaire général du parti, et Chun
Doo Hwan lui-même. Quant au premier
Lho Shin Yong, souvent cité comme dirigeant « civil », c'est un diplomate de carrière qui fut auparavant direc-
•teur de l'Agence de planification de la sé-
1. Voir notre article « Un "miracle" fragile », paru dans Inprecor numéro 228 du 20 oc-
2. Comme l'a posé le problème l'article de Patrick L. Smith dans l'International Herald
Cité dans la Far Eastern Economic
curité nationale (KCIA) Le DJP est en plus un parti extrêmement centralisé, tous les postes étant remplis par nomination
Ces faits nous permettent de mieux comprendre que le politique de l'appareil d'Etat, et largement celle des organes de répression. Par conséquent, et au-delà des aspects secondaires que sont les intérêts cliques et le fait que Chun favorise sa propre génération et ses propres amis, il y continuité dans la forme et le contenu de l'Etat sud-coréen au moins depuis le coup de Park en 1961.
Cela est décisif pour comprendre les rapports entre la bourgeoisie sud-coréenne et ce régime qui se confond avec l'ap pareil d'Etat. Cette bourgeoisie est elle-même dans une grande mesure la création de l'Etat bureaucratico-militaire. Un dense réseau de rapports de clientélisme et de chevauchement lient le personnel du gouvernement, de la hiérarchie militaire, de la haute administration, des secteurs nationalisés de l'économie et des grandes sociétés privées, les « chaebol », au nombre d'une vingtaine, et dont les dix plus national brut (PNB) en 1983 (4). Malgré sa puissance relative, qui la place sur un autre plan que celui du « capitalisme des copains » du régime de Ferdinand Marcos aux Philippines, par exemple, cette bourgeoisie a peu de flexiblité en ce qui concerne la forme politique de sa domination. Tout d'abord, il y a d'importants intérêts matériels et particuliers en jeu, qui seraient menacés s'il y avait une démocratisation du régime coréen et le changement de gouvernement qui s'ensuivrait presque inévitablement. Le NKDP, bien que tout a fait engagé à défendre le système capitaliste, se caractérise justement par le fait qu'il soit exclu des centres de décision politiques et économiques et par son isolement de cette nouvelle bourgeoisie.
Mais il y a une raison encore plus fondamentale qui explique que le régime entend résister aux pressions favorables à une démocratisation. Un régime bourgeois-démocratique qui serait long terme a besoin d'une assise sociale composée de couches sociales ment solides. Or, un des éléments explosifs du cocktail sud-coréen est justement constitué par l'existence de larges couches sociales défavorisées. Il s'agit à la fois de la classe ouvrière, qui a été l'artisan principal de la croissance éonomique, des couches urbaines pauvres déplacées par l'exode rural et qui constituent la nébuleuse du secteur informel, et d'une partie de la paysannerie frappée par l'impact du marché mondial sur l'agriculture coréenne et notamment par l'afflux de produits agricoles américains. Ces couches constituent des forces difficiles à contrôler, qui mobilisent aujourd'hui derrière les mots d'ordre modérés du NKDP, mais qui sont susceptibles à se radicaliser. Il est difficile d'asseoir un régime démocratique stable sur une telle base sociale. Le DJP préfère conserver le pouvoir, à la fois pour empêcher que les exclus de la croissance puissent s'exprimer politique-
Get pour maintenir le niveau qui a permis le taux élevé d'exploitation et donc le « miracle »
En effet, malgré le niveau élevé du revenu par tête d'habitant, les inégalités sociales sont importantes et les conditions de travail des ouvriers très dures (5). En Sud est parmi les plus longues du monde,
53,1 heures par semaine en 1980. Et au cours de l'année 1984 par exemple, chaque jour 5 travailleurs ont trouvé la mort dans des accidents du travail et 430 ont été blessés (6). Ces chiffres n'incluent même pas les ateliers qui occupent moins de 10 travailleurs, un secteur de l'emploi qui utilise 52% de la force de travail industrielle et où les conditions de travail sont pires et le taux d'accidents plus élevé (7).
LE NKDP ENTRE LE RÉGIME ET LES MASSES C'est sur cet arrière-plan de problèmes sociaux non résolus que se base le mouvement pour la démocratisation. Le NKDP se fait le porte-parole des nouvelles couches moyennes. Dans ce sens, c'est un parti moderne, mais dans un autre sens, c'est un parti assez traditionnel, qui a ses bastions notamment dans les régions de Kwangdju et Pusan, fiefs de ses deux principaux dirigeants, Kim Dae Kim Young Sam. C'est là une des sources des sources de tension qui traversent ce parti aujourd'hui.
Son attitude par rapport à la classe ouvrière est caractérisée par la méfiance. Un dirigeant du parti, Lee Taeck Hee, a déclaré : « Nous devons nous baser sur les classes moyennes. Les autres ne s'interessent pas à la démocratie. » (8) Le dirigeant le plus connu du NKDP, Kim Dae Jung, a ajouté : « Je pense que le mouvement syndical constitue un problème dangereux dans ce pays, parce que les étudiants le dirigent. Les ouvriers apportent une contribution majeure au développement économique, mais ils n'en reçoivent pas les bénéfices et n'ont aucun moyen d'exprimer leurs griefs. » (9) La campagne du NKDP pour des présidentielles directes se situe dans ce cadre-là.
Les dirigeants du NKDP sont d'ailleurs francs sur les enjeux : « Il faut aborder la radicalisation des étudiants et des travailleurs, de manière fondamentale, affirme Kim Young Sam; leur voix est devenue beaucoup plus forte au cours des dernières années, et la seule manière de les traiter est de donner une forte légitimité au gouvernement. » (10) Ailleurs, Kim Dae Jung affirme : « Si le gouvernement continue à s'opposer à la démocratisation, je suis sûr qu'on va vers la
Il est donc clair que le NKDP se considère comme le dernier rempart de l'ordre bourgeois, sans être d'ailleurs d'un optimisme débordant sur les possibiltés de canaliser le mouvement de masse.
L'analyse du DJP consiste à penser que la situation ne permet pas de modi- juillet 1986.
fier le système de domination actuel. Il est probable que Chun Doo Hwan a vraiment l'intention d'abandonner la présidence à la fin de son mandat, en 1988, mais pour conserver l'essentiel du pouvoir dans un système où le pouvoir serait détenu par un premier ministre choisi par le DJP, dont Chun entend conserver la direction. Il est clair que le régime entend résister aux pressions pour une modification réelle du système dans le sens souhaité par le NKDP.
C'est dans ce contexte qu'il faut comprendre l'évolution de la situation et le durcissement du régime face à l'opposition, depuis le début du mois d'octobre. Ayant réussi à mettre un terme aux mobilisations de masse en commençant à négocier avec le NKDP à partir du mois de juin, Chun n'a pas réussi à faire reculer le NKDP sur la question des présidentielles directes, bien qu'il ait réussi à créer des tensions qui lui sont profitables sur cette question. Maintenant, le régime est décidé à se battre, frappant de front les plus réso-
Uses ennemis et tentant d'affaiblir les autres en leur offrant la perspective de pouvoir s'intégrer dans un système parlementaire réformé. Le régime se vers un amendement à la Constitution, pour le début de 1987, et il tente d'attirer suffisamment de députés d'opposition pour s'assurer une majorité des deux tiers au Parlement. Lorsqu'ils devront choisir l'affrontement - appuyé sur mouvement de masse - avec Chun ou le compromis avec lui, un certain nombre de députés et de dirigeants du NKDP risquent d'opter pour la deuxième solution, à condition bien sûr que la pression du mouvement de masse ne réduise pas trop leur marge de manœuvre. Comme l'a affirmé
Young Sam : « Quelques personnes ont dit que je devrais accepter le système du cabinet (comme proposé par le DJP, ndlr.) pour faire un geste de compromis, mais la situation politique en Corée (du Sud) a dépassé ce point-là et nous ne pouvons donc pas utiliser ce système pour faire face au niveau actuel de sentiment antigouvernemental. » (12)
Depuis le début du mois d'octobre, et plus précisément depuis la fin des Jeux asiatiques, le 5 octobre, le régime est passé à l'offensive. Le 16 octobre, le député du NKDP, Yoo Sung Hwan, a été arrêté pour un discours qu'il avait fait à l'As-
4. Statistiques du gouvernement sud-coréen, 1983.
5. Voir Inprecor numéro 228. Statistiques annuelles du ministère du Travail, 1984.
7. Korea Communiqué Bulletin, numéro spécial, juillet 1986. Publié mensuellement à Tokyo par de Japan Emergency Christian Conference on Korean Problems. Ce bulletin représente une précieuse source d'informations et de références sur la Corée du Sud, dont nous nous sommes largement servis pour le présent article.
8. Cité dans l'International Herald bune du 8 et 9 novembre 1986.
9. Far Eastern Economic Review du 13 novembre 1986.
10. Idem.
11. International Heral Tribune du 26 septembre 1986.
12. Far Eastern Economic Review du 10
semblée nationale, dans lequel il affirmait que les priorités politiques du pays devaient être centrées sur l'unification des deux Corées plutôt que sur l'anticommunisme. Depuis, il a été inculpé en vertu de la Loi sur la sécurité nationale (NSL), dont les dispositions sont très sévères. Le 1er novembre a vu l'assaut du campus universitaire de Konkuk par 8 000 policiers anti-émeute et l'arrestation de 1 525 étudiants. Le 4 novembre, Moon Ik Hwan a été condamné à 3 ans de prison pour incitation à des protestations antigouvernementales violentes. Parallèlement, après une enquête de trois mois à l'Université nationale de Séoul et dans la zone industrielle de Kuro, dans la banlieue de la capitale, 27 personnes ont été interpellées, soupçonnées d'avoir un projet de création d'un parti marxiste-léniniste basé sur des syndicats clandestins. Depuis, 13 d'entre elles ont été inculpées en
L'OPPOSITION RADICALE En quoi consiste l'aile radicale du mouvement d'opposition? Qui est Moon Ik Hwan ? Qui sont les étudiants et dans quelle mesure ont-ils une audience en-dehors des universités ? Moon Ik Hwan est un pasteur protestant qui dirige la coalition Mintongnyon (Mouvement laire pour la démocratie et l'unification), qui regroupe 23 organisations (syndicats ouvriers libres, organisations de paysans, d'enseignants, de femmes, de bouddhistes, de protestants, de catholiques et, bien sûr, d'étudiants). Moon avance le mot d'ordre d'un gouvernement des « minjung », c'est-à-dire des ouvriers et des paysans. Il déclare : « De chaque côté (de la frontière entre le Nord et le Sud, ndlr.), des dictateurs se sont servis de la division de la nation comme prétexte pour réprimer le peuple ; donc, le combat pour la démocratie ne doit pas être séparé de celui pour la réunification. » (12) Moon défend aussi les thèmes de l'expulsion de la présence américaine, militaire et économique, et il s'attaque à l'influence du Japon en Corée du Sud.
Depuis sa création en 1984, le mouvement de Moon a joué un rôle important pour regrouper les forces à gauche du NKDP, pour exprimer les aspirations des ouvriers et des paysans. Il a osé poser la question brûlante de l'unification de la Corée. Mais, au cours de l'année 1986, c'est le mouvement étudiant qui a commencé à reprendre ces questions et de le faire dans le cadre d'une stratégie poli-
Le mouvement étudiant a commencé à relever la tête en 1983-1984, époque à laquelle furent créées dans chaque université des associations d'étudiants qui se sont regroupées dans l'Union nationale des associations étudiantes (Chunhakryon). Parallèlement, il y eût la création de l'organisation Sammintoo (Comité de lutte pour les « minjung », pour la démocratie et pour l'unification nationale). Aujourd'hui, le mouvement étudiant connaît un processus non seulement de radicalisation, mais aussi de politisation en profondeur. Au cours de l'hiver 1985-1986 sont apparus deux courants politiques, le Minmintoo et le Chamintoo, deux groupes qui semblent aujourd'hui se rapprocher sur la base des positions du Chamintoo (Comité de lutte étudiant pour la réunification nationale et la démocratie contre l'impérialisme et le fascisme). Le processus d'élaboration politique a amené le Chamintoo à parler de la « théorie de la révolution national-démocratique », précisée plus tard sous la définition de « théorie de la révolution des "minjung" pour la démocratisation contre l'impérialisme » et de « théorie de la révolution pour la réunification nationale et la démocratie » (13).
Puisqu'il s'agit d'un mouvement en pleine évolution, il est trop tôt pour porter un jugement définitif sur l'extrême gauche étudiante. Mais il est clair que ses éléments les plus avancés sont en train d'élaborer une perspective qui propose une révolution, pour résoudre les tâches démocratiques rée, et dont les forces motrices seront les ouvriers et les paysans. Et cela dans le cadre de l'unification avec le Nord. Il est difficile de dire à quel point cette perspective est crédible à une échelle de masse, c'est-à-dire à quel point l'aspiration des masses sud-coréennes à l'unité est freinée par la nature du régime au Nord. Il est également difficile de savoir dans quelle mesure les étudiants révolutionnaires eux-mêmes s'identifient avec le régime de Pyongyang ou quelles seraient leurs critiques éventuelles à son égard.
En revanche, il y a peu de doutes sur l'importance du mouvement D'après des sources officielles, les manifestations sur les campus sud-coréens furent presque quotidiennes entre le 2 avril et le 6 mai. Entre le début de l'année et le 7 mai, 166 000 étudiants ont participé à ces manifestations (14). L'importance du mouvement dans les universités est reflétée par le fait que ce sont les étudiants qui constituent actuellement la grande majorité des prisonniers politiques en Corée du Sud. Une récente estimation
Run chiffre de 1300 détenus dont 800 étudiants et 200 militants ouvriers, et cela sans compter les 1 200 personnes détenues après la prise du campus de Konkuk, dont 9 vont être inculpées en vertu de la NSL (15).
Quant au pourcentage des étudiants qui constitueraient le « noyau dur » des militants d'extrême gauche, les estimations vont d'un chiffre de 12 000 personnes (sources de l'opposition) à un chiffre se situant entre 1 000 et 5 000 personnes (certains diplomates occidentaux) (16). Mais la vraie question est de savoir si les étudiants sont capables d'enraciner leurs organisations et leurs idées en dehors des universités de manière durable. Pour l'instant, il semble qu'ils y ont partiellement réussi. Le signe le plus net en fut la manifestation d'Inchon, le 3 mai, qui rassembla 10 000 étudiants et ouvriers sur des mots d'ordre antidictatoriaux et anti-américains. Il y a aussi des indices de l'influence des idées de l'extrême gauche étudiante en milieu paysan (17). Et la déclaration de Kim Dae Jung sur les étudiants qui dirigent le mouvement syndical n'est pas simplement une expresla paranoia te. En effet, notamment depuis les événements de 1980, beaucoup de militants étudiants victimes de la répression se sont faits embaucher en cachant leur identité.
L'OFFENSIVE DU RÉGIME
A l'heure actuelle, c'est évidemment le régime qui détient l'initiative et qui prend l'offensive, en premier lieu contre le mouvement étudiant. Il est clair que le régime de Séoul s'efforce de briser l'extrême gauche étudiante. Le ministre de l'Intérieur, Kim Chong-Hoh, a déclaré au Parlement que l'occupation du campus de Konkuk était dirigée par des « terroristes qui soutiennent une révolution communiste violente » (18). En fait, il semble que le régime est décidé à jouer à fond la carte anticonimuniste et essaye de rassembler l'opinion publique des classes moyennes contre la menace de subversion de la « démocratie » sud-coréenne. calcul qui semble être payant.
Cette campagne anticommuniste est aussi un bon moyen d'accroître les pressions sur le NKDP. Le gouvernement a proposé à ce parti la reprise de négociations sur la réforme de la Constitution si le NKDP fait d'abord une déclaration reconnaissant la menace croissante de communiste. L'épouvantail communiste s'insère très bien cadre de l'entreprise de désintégration du NKDP menée par Chun.
Pour l'instant, diant est sur la défensive face à l'ampleur de la répression et ses capacités de riposte semblent limitées, du moins à Séoul. Et le NKDP semble avoir perdu l'initiative devant l'offensive gouvernementale. Mais les problèmes de fond subsistent. Chun Doo Hwan a les yeux fixés sur l'horizon 1988, date à laquelle il espère remporter deux triomphes : négocier sa propre succession et faire de la Corée du Sud une mondiale à l'occasion des jeux Olympiques de Séoul. Mais 1988 est encore loin et la reprise en main actuelle par le régime demeure fragile. L'année 1987 peut être « l'année de tous les dangers » pour le régime de Séoul.
David CAMERON,
13. Korea Communiqué Bulletin, op.
14. Chiffres annoncés par Kang Min-Chang, chef de la Police nationale. Cité dans Korea Communiqué Bulletin, op. cit.
15. Far Eastern Economic Review du 13
17. Le numéro spécial de Korea Communiqué Bulletin, de mai 1986, donne des informations sur l'apparition mots d'ordre antidictatoriaux et anti-impérialistes dans le mouvement paysan dans la province de Cholla au Sud. Soulignant les limites géographiques de phénomène, il ajoute pourtant « mais ces mots d'ordre ne sont plus ressentis comme étant étrangers ou trop radicaux par la majorité des paysans».
18. Le Monde du 2 et 3 novembre 1986.