Echec pour Enrile, mais victoire pour l'armée et pour Washington
PHILIPPINES
A destitution de Juan Ponce Enrile, ministre de la Défense dans le gouvernement de Cory Aquino, constitue le point culminant d'une période de montée de tensions au sein de ce gouvernement, de plus en plus apparentes ces dernières semaines (1). Sur la base des informations dont on dispose actuellement, il semble que d'Enrile, qu'ils fussent ou non dirigés par lui, ont tenté dans la
22 au 23 novembre un coup d'Etat dont l'objectif nuit du aurait été de restaurer l'ancienne Assemblée nationale, élue sous Marcos, et d'organiser de nouvelles élections présidentielles.
Le putsch, dont on ignore jusqu'à quel point on l'a laissé se développer, a échoué essentiellement en raison du soutien accordé à la présidence par la majeure partie de la hiérarchie militaire, notamment par le chef de l'Etat-major, le général
Fidel Ramos. Par la suite, Aquino a consacré la rupture avec
David CAMERON
La dernière phase de la crise du gouvernement Aquino issu de la « révolution de février » a commencé dix jours avant la destitution d'Enrile. Au moment de la visite de la présidente au Japon, le bruit courait à Manille d'un coup d'Etat militaire surnommé « God Save The Queen » dont le but aurait été l'élimination politique et peut-être physique de personnalités, au gouvernement et ailleurs, qualifiées de « communistes » ou de « pro-communistes ». Dans ce scénario, Aquino aurait été gardée à la tête de l'Etat mais avec les mêmes attributs que la reine d'Angleterre, c'est-à-dire sans pouvoir.
L'ASSASSINAT D'OLALIA été bloqués par le général Ramos, dont nous verrons les objectifs propres dans la suite de l'article. En même temps, le 13 nofurent retrouvés dans une banlieue de Manille les cadavres de Rolando
Olalia, président de la centrale syndicale du Mouvement du premier mai (KMU)
ainsi que du Partido ng Bayan, et celui de son chauffeur, Leonone Alayay. Les deux hommes avaient disparu la veille après avoir participé à une réunion syndicale.
Indépendamment de l'identité exacte des tueurs ou même de leurs commanditaires la responsabilité morale d'Enrile et des militaires qui lui sont proches est écrasante. L'assassinat d'Olalia constituait en quelque sorte l'application précoce de politique d'Enrile visant à briser la gauche philippine à court terme par un retour aux méthodes de terreur. Et c'est sur le ministre de la Défense qu'a rejailli la réaction populaire contre ce crime, affaiblissant de la sorte sa position.
La réaction de la gauche et du mouprudente, populaire fut vement voire hésitante. Le 14 novembre, quelques milliers de manifestants exigeaient le départ d'Enrile. Mais une grève générale de tout son gouvernement. des militaires proches
Get bourgeois réformistes du
Manille le 17 novembre ne connut qu'un succès mitigé. Il faut y voir sans doute un signe de l'hésitation des masses, voire des dirigeants de la gauche, devant le risque de donner un prétexte aux militaires les plus réactionnaires pour intervenir. En revanche, la manifestation du 20 novembre, jour des funérailles d'Olalia, fut massive, environ 100 000 personnes défilant à Manille, la plus grosse manifestation depuis la « révolution de fé. vrier ». Mais alors que de nombreux manifestants exigeaient la démission d'Enrile, les organisateurs soulignaient que cette démonstration de force n'était pas dirigée contre la présidente Aquino. « (La manifestation) n'est pas du tout dirigée contre elle » déclara J. V. Bautista, responsable de la coalition de gauche Bayan, « Rien de tout cela n'est dirigée contre elle. C'est pourquoi nous avons pris un soin exceptionnel pour que les actions de protestation ne se transforment pas en quelque chose de violent ou en un affrontement » (2).
Quant aux forces clandestines du Front national démocratique (NDF) et de la Nouvelle armée du peuple (NPA) qui négocient actuellement avec le gouvernement un accord de cessez-le-feu, elles ont également fait preuve de prudence. Leurs représentants, Antonio Zumel et Saturnino Ocampo, ont suspendu les négociations après l'assassinat d'Olalia en exigeant qu'Aquino contrôle les militaires et punisse les responsables du crime. Mais ils ont ajouté que « la porte reste ouverte à la négociation » (3).
LE ROLE DE RAMOS cours de la semaine suivit l'assassinat de Rolando Olalia que le général Ramos intervint de manière décisive dans le bras de fer entre Aquino et Enrile. A la fin octobre, les deux camps se réclamaient de son appui. D'après un militaire proche d'Enrile : « Il peut avoir ses doutes, mais le moment venu, il sera
Enrile en demandant et obtenant sa démission ainsi que celle
Il a été remplacé par l'ancien vice-ministre de la Défense Rafael Ileto, proche de Ramos.
C'est à partir du rôle joué par le général Ramos, qui occupe une place de plus en plus centrale dans la vie politique philippine, que nous pouvons comprendre la signification des derniers événements et le sens dans lequel la crise rampante du gouvernement Aquino a été résolue. En effet, si Enrile sort perdant de cette épreuve de forces, le nouveau bloc Aquino-
Ramos est aussi dirigé contre les éléments les plus libéraux gouvernement et, plus largement, contre la gauche philippine, aussi bien dans son expression légale que dans ses forces clandestines et armées. Dans l'article présent, nous reconstituons les événements qui ont conduit au dénouement du 23 novembre.
avec nous ». Cependant, un conseiller d'Aquino confiait : « S'il n'est pas avec nous, alors nous avons commis une erreur de jugement fatale. Nous nous sommes tranchés la gorge et nous le méritons » (4).
Le fait qu'au cours des derniers événements Ramos a soutenu Aquino ne montre pourtant pas que la question était déjà réglée au moment de ces deux déclarations, car le général Ramos a joué dernières semaines son propre qui est sans doute celui qui s'accorde le plus à la politique prônée par Washington. En effet, l'administration Reagan a fait savoir à plusieurs reprises qu'elle considérait les d'Enrile comme déstabilisatrices. Le chef de l'Etat-major et ses amis nord-américains sont donc d'accord pour le maintien au pouvoir d'Aquino dans un cadre plus ou moins démocratique à deux conditions :
d'abord, il veut avoir les coudées franches pour mener la guerre contre la NPA, donc limiter le plus possible la durée d'un les concessions politiques à la guérilla, ensuite, il exige le départ des ministres les plus « à gauche » du gouvernement. Sur ces deux points, Ramos défend d'une manière un peu plus flexible la même
Dans une déclaration publique étonnante, Ramos a reconnu le 21 novembre soumis au nom de la hiérarchie liste de revendications sous forme d'ultimatum, qui comportait notamment le « remplacement immédiat » de certains membres du gouvernement (5).
1. Voir l'article de Paul Petitjean, « L'évolution de la gauche et les divisions du gouvernement » dans Inprecor numéro
Les trois dont les militaires demanderaient avec le plus d'insistance le départ sont « Bobbit » Sanchez, ministre du Travail, Aquilino Pimentel, ministre de l'Administration locale, et « Joker » Arroyo, secrétaire exécutif à la présidence. Le fait qu'Aquino a démis son propre gouvernement tout entier est sans doute le prélude à un remaniement dans le sens souhaité par l'Etat-major.
Sur le plan des négociations avec la guérilla, dans son intervention à la télévision philippine le 23 novembre après la résolution de la crise, la présidente a lancé un véritable ultimatum au NDF et à la NPA exigeant qu'ils acceptent un cessez-le-feu au plus tard le 30 novembre. Ceci est bien dans la ligne de Ramos, qui, au cours des dernières négociations, avait donné l'ordre de « traquer, engager et neutraliser sans relâche les terroristes PCP-NPA » (6). Il a d'ailleurs déployé 70 bataillons de l'armée contre la NPA, alors qu'en 1985, sous Marcos, il n'y en avait que 56 (7).
UNE NOUVELLE SITUATION
L'issue de la longue crise du gouvernement Aquino constitue donc une victoire pour Ramos, pour la hiérarchie militaire et pour Washington. Cela représente un renforcement du rôle des militaires dans la vie politique, tout en gardant pour l'instant la forme démocratique issue de la « révolution de février ». Restent une série de questions en suspens. Il faut attendre pour voir si les partisans d'Enrile, notamment parmi les colonels de l'armée, les soi-disants « jeunes Tures », s'avouent battus. Il faut également volr de quel pouvoir et de quelle marge de manœuvre dispose Aquino dans la nouvelle situation, dans laquelle son projet de référendum constitutionnel en février 1987 suivi d'élections trois mois plus tard sera peut-être modifié
Pour la gauche et le mouvement populaire, les derniers événements modifient les conditions de son combat. L'« espace démocratique » créé par la révolution de février se maintiendra mais la marge de manœuvre de la gauche légale Juan Ponce Enrile (au centre) au cours de la « révolution de février ». (DR)
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Message de solidarité au KMU et au Partido ng Bayan Rolando Olalia était président de la centrale syndicale Mouvement du ler
va sans doute se réduire sur le terrain politique aussi bien que syndical. Le jour même de l'enterrement d'Olalia, Aquino déclarait devant une assistance d'hommes d'affaires nord-américains que « les relations entre les travailleurs et le patronat vont être améliorées » et qu'« aucune grève ni lockout illégaux ne seront tolérés » (8). Et la possibilité de négociations portant sur le fond politique avec la guérilla semble très éloignée.
A plus long terme, la confirmation du glissement à droite du gouvernement Aquino, déjà visible depuis plusieurs mois, laisse de côté tous les problèmes fondamentaux. Il est encore plus clair que ce n'est pas ce régime qui va résoudre la question agraire ni s'attaquer aux conséquences néfastes pour toute la société de la domination du pays par l'impérialisme et de sa dépendance accrue vis-à-vis du marché mondial. Ce sont ces questions-là qu'il incombe au mouvement ouvrier et populaire de résoudre dans la nouvelle situation ouverte par les événements du 23 novembre.
David CAMERON, 24 novembre 1986. 6. International Herald Tribune du 12 novembre 1986.
7. Idem. 8. Guardian (New York) du 12 novembre 1986.