Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

MAROC

Lettre à Sa Majesté Hassan II

Inprecor n° 238, 16 mars 1987 · p. 24 · 984 mots

Maghreb

Ly a dix ans, plus de deux cents accusés antimonarchistes passaient en procès à Casablanca après quinze mois de garde à vue et plusieurs mois de préventive. Jugés comme des droits communs, puisque les délits politiques... n'existent pas au Maroc, le verdict fut lourd : 173 peines de prison dont

44 à perpétuité y compris 39 par contumace.

A la privation de liberté, les régimes policiers se plaisent à ajouter l'humiliation. Hassan Il a fait savoir qu'il était prêt à libérer les prisonniers si ces derniers lui demandaient et reconnaissaient leurs « fautes » passées, poussant ces hommes qui ont déjà passé plus de douze ans en prison à se renier eux-mêmes.

DOCUMENT

"Louanges à Dieu, que la prière et la bénédiction soient sur le Prophète Sidna

Mohammed, sa famille et ses compagnons,

Majesté, que Dieu perpétue Votre règne et le Glorifie. Nous adressons notre présente lettre à l'Auguste Personne de

Votre Majesté dans l'espoir de bénéficier de Sa généreuse grâce, Sa magnanimité et

Sa bienveillance paternelle.

Majesté

Dès le début de notre participation à la vie politique, nous avons été liés à un certain nombre d'idéaux et de valeurs.

Mais étant encore à l'aube de notre jeu - nesse, nous avions, à l'instar de certains éléments de la jeunesse politisée de l'épo - que, été amenés à adhérer à des modèles idéologiques issus de courants intellec - tuels et politiques extrémistes générés par les circonstances historiques des années soixante. En effet, au cours de cette pé - riode, l'idéologie de ce qu'on appelle le

"Mouvement de libération arabe"

différentes manifestations, jouissait d'une autorité effective dans les milieux de la jeunesse politisée. Le discours dominant à l'époque au sujet de la démocratie dans les milicux de l'opposition de gauche tout au long des années soixante-dix était dans son essence plutôt tactique ne voyant la problématique de la démocratie que du point de vue de l'intérêt stratégique lié fondamentalement à l'autorité et à la prééminence du parti unique sur l'Etat et la société.

Dès les premières années de notre in - carcération et dès que nous avions pris conscience de la voie sans issue où nous nous étions engagés, nous avions entamé l'étape de la rupture et de la confrontation avec la tendance politique extrémiste dont faisions partie avant notre nopole. tuité condition. Majesté, Depuis le jour où le combat de la Glorieuse Famille Royale Alaouite et du peuple marocain a été couronné par l'indépendance du pays, Votre vénéré Père, Libérateur de la Nation, Feu Sa Majesté Mohammed V, que Dieu l'ait en Sa Sainte Miséricorde, a opté pour le régime de la monarchie constitutionnelle. Votre majes -té a suivi ce chemin et a eu le mérite de concrétiser une conception philosophique, déterminer le cadre juridique et consti -tutionnel pour l'instauration de la démo -cratie dans la société marocaine et de veil -ler sur sa continuité et sa stabilité. (...)

Lorsque furent réunies les conditions historiques pour la récupération du Sahara, le génie politique de Votre Majesté s'est manifesté dans l'idée de la Marche Verte, pacifique et mémorable et qui constitue une première dans la lutte contre l'occu -pation coloniale et un évènement histo -rique grandiose ayant placé le Maroc dans une phase de défis stratégiques qui mar -queront son avenir durant des siècles.

Ces deux grandes réalisations hassa -niennes, la démocratie et l'unification du pays grâce à la Marche verte, resteront liées à l'Auguste Personne de Votre Majesté dans la mémoire de toutes les géné -rations de Votre peuple et témoigneront à jamais de Votre génie. (...)

Majesté,

Permettez-nous Majesté, de dire que la rencontre d'Ifrane (avec Shimon Perès, ndlr.), en tant qu'évènement saillant, re vêt toute son importance historique dans notre marche politique.

Lorsque notre position de soutien à l'initiative historique de Votre Majesté avait été diffusée sur les ondes de la radio nationale, nous avions senti avec grande fierté que notre position avait sans nul doute bénéficié de la haute sollicitude de Votre Majesté.

Ce genre de pratique est hélas monnaie courante dans beaucoup de pays, les soviétiques ou Jaruzelski n'en ont pas le mo-

Ces lettres dont nous publions des extraits ci-dessous, adressées par certains détenus au souverain marocain se passent de commentaires. De telles pratiques peuvent être empêchées par une dénonciation systématique, au Maroc comme ailleurs.

La majorité des prisonniers, dont les cinq condamnés à perpé.

- Fakhiani, Nouda, Mouchtari, Serfaty et Zaaza - ont refusé de signer ces missives. Ils doivent être libérés sans aucune

Et c'est ce sentiment sincère et profond qui nous incite aujourd'hui à Vous adresser cette lettre implorant la grâce de votre majesté.

Les onze années de que nous avions passées en prison, et nous y sommes en - core, ont eu pour nous-mêmes et pour nos familles, des conséquences diverses et profondes sur le plan psychologique et humain.

Chacun de nous n'aspire qu'aux retrouvailles avec ses parents affaiblis par la maladie, l'âge et l'angoisse de l'attente, dans l'espoir de pouvoir les enterrer où qu'ils puissent les enterrer si telle est la

Les années qui se succèdent, la jeunesse qui passe et les espoirs qui s'estompent font que nos chances de retrou ver une vie sociale digne, en dehors de la prison, s'effritent par la poursuite de notre

Si nous aspirons que Votre Majesté nous accorde sa grâce et mette fin à notre emprisonnement, nous ne pouvons nous empêcher d'implorer Votre Majesté de nous entourer de sa haute sollicitude et de sa bienveillance paternelle.

C'est que nous avons besoin, Majesté, de mettre nos capacités au service des idéaux tracés par Votre Majesté à notre patrie. (...)

Puisse Dieu préserver Votre Majesté pour ce peuple en tant que guide sage et

Puisse-t-il Vous combler en la personne de SAR le Prince Héritier Sidi

Mohammed, de SAR le Prince Moulay

Rachid et de tous les membres de l'illustre famille Royale."

Fait à la prison centrale de le 28 novembre 1986

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