Inprecor 1974–2004

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URSS

Qu'il est difficile de réformer !

· Inprecor n° 244, 8 juin 1987 · p. 22-24 · 3 032 mots

URSS et Russie Stalinisme

Nous publions ci-dessous un article de Zdenek Mlynar qui traite du processus de démocratisation mis en œuvre en URSS sous l'égide de Mikhail Gorbatchev, et qui porte sur les forme politique.

L'auteur qui vit en exil à Vienne depuis 1977, fut l'un des plus jeunes dirigeants du Parti communiste tchécoslovaque à l'époque du "Printemps de Prague" en 1968. Membre du secrétariat et du préZdenek MLYNAR

Toutes les tentatives de réformes de l'économie entreprises dans le passé ont échoué - el ce n'était pas toujours mûrement réfléchi - sur des obstacles politiques : elles nécessitaient en effet également des transformations dans le domaine du système politique et social et pas seulement dans celui de l'économie. La peur devant de tels changements a finalement toujours été plus forte que la volonté de réformer l'économie.

LA REFORME EST-ELLE POSSIBLE ?

Et aujourd'hui encore les adversaires de l'actuelle politique de réformes de la direction du PCUS sous Gorbatchev espèrent que la même logique l'emportera une nouvelle fois. Etrangement, les forces politiques qui, en URSS, sont liées au système du gouvernement bureaucratique existant, rejoignent certains commentaires occidentaux qui, par principe, nient la capacité du système soviétique de se développer et de

Les uns comme les autres voient dans les transformations nécessaires et dans la démocratisation du système soviétique une sérieuse menace contre les fondements de la société socialiste.

Pour ma part, je suis persuadé de la possibilité de réformer le système politique soviétique, qu'il peut par ses forces internes se développer progressivement pour atteindre une transformation qualitative qui ne signifie pas la fin de l'ordre social socialiste mais tout simplement son développement réel. Il s'agit bien entendu d'une tâche autrement plus difficile que la modification du système de direction de l'économie. Sur ce dernier plan de sérieux conflits entre les différents intérêts sociaux sont inévitables. Il faut obtenir la défaite des groupes sociaux qui ont intérêt à la conservation de leurs privilèges au détriment des besoins et des objectifs de la société. Je ne pense pas que ces conflits expriment des contradictions de classe. Je

Qu'il est difficile

de réformer !

problèmes de la ré-

Moscou. ne considère pas plus les couches sociales liées à l'orientation et à la direction de l'économie (l'élite dominante) comme une classe sociale au sens marxiste. Mais cela ne signifie pas qu'un tel groupe n'existe pas et ne dispose pas d'une forte position de pouvoir dans la société.

Il est dificile d'imaginer que le passage à une phase de croissance intensive, tel que projeté par la nouvelle direction soviétique ne produise pas de sérieux conflits avec une partie de ce groupe social. Il est clair que la situation n'est pas simple. Les forces sociales qui ont un intérêt au maintien du statu quo et qui s'opposent à la réforme, ne se trouvent pas seulement dans les rangs de l'élite dominante. Le système tel qu'il a existé jusqu'à présent a également apporté à certains groupes de la classe ouvrière ou à d'autres liés à

'e non officielle", à l'économie parallèle, des avantages non justifiés d'un point de vue économique.

Il faut cependant compter sans le moindre doute les initiateurs de la "réforme d'en haut" parmi l'élite dominante. La frontière entre partisans et adversaires de la réforme (aussi bien sur le plan économique que politique) passe au travers de grands groupes sociaux de l'actuelle société soviétique. De très hété. rogènes et inattendues alliances sont dès lors possibles tout comme de multiples et très larges zones de collision. C'est aussi pour cette raison qu'il est extrêmement difficile de formuler un programme de réforme politique qui dans sa dimension concrète corresponde, au programme de réforme économique et qu'un tel programme puisse trouver un soutien ouvert de la majorité des membres de chaque

Ceci est actuellement la réalité en URSS. Alors que dans le domaine économique il existe déjà beaucoup de propositions concrètes de transformation des mé canismes de fonctionnement d'un certain nombre d'institutions (centre de planification, ministères économiques et entresidium du comité central, il joua un rôle actif dans l'élaboration du "Programme d'Action" du parti. Petit détail supplémentaire, Zdenek Mlynar a bien connu Gorbatchev au début des années 1950, quand ils faisaient tous les deux leurs études à l'université de Cet article est extrait de la revue "M", publiée par des communistes qui se réclament du courant "rénovateur".

prises), propositions visant à leur donner une position différenciée et à redéfinir les relations entre elles et tout particulièrement les limites de leur autonomie, il n'y a sur le plan politique, pour l'instant du moins, rien de comparable en vue. En dehors de quelques slogans généraux tels que "approfondissement de la démocratie" ou "développement de l'autogestion", en dehors de nouvelles méthodes de travail politique dont le dénominateur commun est plus de critique, plus de choses publiques, la revendication de plus d'efficacité y compris dans la direction de l'économie, il n'existe aucune représentation concrète sur de nécessaires transformations de la position, du rôle et de la structure interne des institutions centrales du système politique. La thèse officielle de la direction soviétique veut en réalité que sans démocratisation de tous les aspects de la vie sociale, le "renouveau et l'accélération du développement" n'est pas réalisable. Mais pour quelles aspirations dans les conditions réelles de l'URSS ? Quelles sont les le coue quan peur ite au s'attendre si la politique de réforme l'emporte ? Une réponse ne serait-elle que générale à cette question suppose une analyse détaillée du point de départ de l'actuelle politique de réforme. QUELLES MODIFICATIONS CONCRETES ? L'objectif principal du processus de transformation en Union soviétique est le passage de l'économie du stade de la croissance extensive (augmentation du nombre d'annonces, toujours de nouveaux investissements, de nouvelles usines etc.) à celui d'un développement économique moderne, dont la croissance dépendra de facteurs intensifs (productivité du travail, efficacité de gestion, plus grand poids de la science et de la technique). Cela nécessite initiative et indépendance, volonté de renouveau, ouverture à l'expérimentation, in-

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térêt à changer des styles de travail dépassés, des méthodes de travail plus efficaces chez tous ceux qui participent au procès de production, du cadre dirigeant à l'ouvrier.

"Mais que voyons-nous aujourd'hui ? Pour qui sont les difficultés des transformations ? Pour les novateurs, les gens actifs, les infatigables, ceux qui ne se satisfont pas des résultats obtenus. Ceux-là perpétuent les stéréotypes de travail de certains cadres dirigeants, ils les obligent à bouger. Mais ces groupes ne marchent pas en tête et ne veulent pas modifier les vieux schémas de pensée." C'est ainsi que Gorbatchev a formulé le problème récemment dans un discours dans la région de Krasnodar. Tout cela est exprimé avec beaucoup de retenue comme s'il s'agissait d'attributs subjectifs de "quelques cadres dirigeants". La réalité est cependant que depuis des décennies l'ensemble du système soviétique préfère ce type de cadres et marginalise et opprime innovateurs

Il est cependant aujourd'hui décisif d'observer que la direction soviétique a conscience de la nécessité de rompre avec cette pratique si elle ne veut pas l'échec de l'ensemble des transformations. Elle est totalement convaincue que l'opposition des forces qui souhaitent la préservation du statu quo parce qu'il leur a apporté des avantages ne pourra être surmonté sans développer cet élan antibureaucratique. Mais en même temps, dans la réalité soviétique d'aujourd'hui, il ne s'agit pas seulement de combattre des stéréotypes de comportement dans l'activité de la direction. Il faut aussi faire front à des phénomènes sociaux d'une incroyable ampleur : la corruption, l'étouffement de la critique d'en bas, la défense et la protection réciproque dans cette couche sociale qui jouit d'avantages matériels reposant souvent sur des pratiques criminelles, la dissolution de la discipline de travail, l'alcoolisme, la passivité et la frustation dans l'activité productive de différents

Tout cela réuni, forme le milieu social qu'il faut surmonter de manière radicale sous peine de voir les objectifs de transformation rester des phrases. Pour cela la direction soviétique cherche à utiliser la démocratisation comme un instrument, une thérapie. Cet arrière-plan explique pourquoi la revendication de démocratisation dans l'actuelle politique soviétique se différencie nettement dans son contenu des représentations du développement de la démocratie socialiste non seulement chaque marxiste ou socialiste occidental mais de chaque ouvrier.

Pour qui vit dans une société industrielle développée, la démocratie (plus encore la démocratie socialiste) doit répondre à la question de savoir comment (à l'intérieur de mécanismes de fonctionnement d'une société à direction technocratique où tout dépend de l'efficacité et du profit) les intérêts, les besoins et les valeurs humaines qui ne sont pas dépendants de l'efficacité et du profit économique mais sans lesquels le sens effectif de la vie humaine serait menacé, peuvent l'emporter. Dans l'actuel système soviétique au contraire, la démocratisation doit servir à casser le système bureaucratique qui repose sur le pouvoir arbitraire et le commandement sur la société et les formes productives modernes. Elle doit promouvoir le fonctionnement d'un système de gouvernement technocratique et économiquement efficace. Ce n'est que si cela réussit qu'il y a un essystème soviétique se rapprochent dans leur contenu de ce que dans la gauche euroon attend d'une démocratie UN PROGRES EVIDENT

On lit dans la dernière période régulièrement dans la presse soviétique choses dérangeantes pour la bureaucratie, sur des cadres non seulement critiqués mais parfois licenciés pour leurs idées indépendantes et leur esprit novateur. On lit des choses sur des bureaucrates du parti qui poursuivent des journalistes qui veulent faire leur métier. On entend parler de gens - et pas seulement dans les organismes dirigeants - qui "avec d'importantes réserves s'accrochent à l'ordre ancien, défendent leurs privilèges particuliers bien que cela ne corresponde pas aux principes, aux lois, à la morale socialiste ni à l'actuelle politique de Gorbatchev ".

Il est certainement positif que les choses ne soient pas seulement critiquées sur un plan général mais transformées dans le quotidien. Il s'agit là d'un premier pas de démocratisation. Ce n'est certes qu'un pas mais très important dans les conditions actuelles en URSS. Si on compare le présent aux dernières années de l'ère Brejnev, le progrès est évident.

Le point de départ des efforts actuels pour la transformation du système politique est caractérisé par toute une série de facteurs qui freinent et rendent la réforme difficile. Il s'agit de facteurs objectifs et subjectifs qui ont été efficaces dans une longue période historique mais aussi de facteurs très actuels. Ils contribuent à faire du problème du système politique soviétique une zone taboue. On ne peut encore en parler ouvertement à la différence des problèmes économiques. Sur un plan historique toutes les générations de tous les grands groupes sociaux ont pour expérience commune que chercher simplement à attirer l'attention sur les contradictions et problèmes dans le domaine politique est dangereux et finit mal pour celui qui le tente. Depuis les temps de la terreur stalinienne reste vivant le souvenir que toute tentative de mettre en débat le système politique - à savoir le rôle du parti, de l'Etat, du droit, des organisations sociales - a toujours au bout du compte été définie comme une déviation anti-parti et anti-Etat, leurs promoteurs finissant en prison

Une seule solution a toujours été admise : celle du bureau politique en fonction. Depuis l'époque Krouchtchev où il fut pour la dernière fois question de réforme du système politique, reste gravée dans les mémoires l'idée qu'une tentative de ce type ne peut réussir. Une telle réforme n'a jamais été évoquée peandant les dix-huit années brejnéviennes. Les chars soviétiques ont été mobilisés contre les tentatives de réforme en Tchécoslovaquie, et ceux qui, en URSS, avaient sympathisé avec ces ré-

Pendant vingt ans, il a été impossible à l'intérieur du PCUS et dans les structures politiques officielles de discuter des insuffisances et des phénomènes de crise du système politique. C'est aussi pour cela qu'il n'est pas encore possible aujourd'hui de présenter des propositions suffisamment mûries. On ne saurait oublier que l'immobilisme du système soviétique est le garant de la permanence des privilèges. Les privilèges les plus significatifs (a contrario les discriminations les plus graves) proviennent des positions que des groupes sociaux ou des individus prennent dans les structures du pouvoir politique. Ceux qui tirent avantage du statu quo confondent facilement leurs avantages avec le socialisme en général et sont très vite enclins à voir dans des modifications qui touchent à leurs privilèges un "danger pour le socialisme et le pouvoir de la classe ouvrière" !

LES PRINCIPES DE MARX ET DE LENINE

De tout cela naît facilement l'idéologie selon laquelle tout ce qui existe dans la réalité du système politique soviétique ne correspond pas aux particularités historiques (internes et externes) de la construction du socialisme en URSS mais est la pure et seule incarnation des principes formulés par Marx et Lénine. Lénine parlait des soviets comme d'une forme de démocratie supérieure au système parlementaire. Cela justifie aux yeux de cette idéologie d'imposer le silence à qui voudrait faire remarquer qu'il pensait à une tout autre organisation que ce que sont devenus les soviets - en particulier sous Staline mais aussi après lui - coincés dans les mécanismes bureaucratiques d'une gestion centralisée de l'économie et tellement limités dans leurs compétences qu'on ne les reconnaît plus. Cette idéologie détermine aussi des passages entiers de l'actuel programme du PCUS. Il n'est donc pas surprenant de constater que la conception de la réforme politique est loin d'être aussi clairement

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formulée que la réforme économique.

Tout cela condamne la politique de Gorbatchev à affronter toute une série de contradictions. S'il est bien vrai que tous les principaux problèmes du système politique actuel ont leurs racines dans le passé, Gorbatchev ne veut pas concentrer l'attention sur le passé ni provoquer un débat sérieux sur son évaluation. L'expérience de l'ère Krouchtchev (mais aussi du printemps de Prague) montre que ceci serait le premier pas vers la défaite du phénomène politique de réforme car la formation d'une large alliance de forces déterminé s à la réforme est suffisamment compliquée : elle serait dépendante du ton avec lequel elle critique le passé et non de sa capacité ou incapacité à impulser de véritables réformes.

UNE POSSIBLE TRANSFORMATION

QUALITATIVE

Mais la contradiction la plus importante provient du fait que pour le succès de la réforme, l'unité de l'initiative d"en haut" et de celle d"en bas" est nécessaire à partir d'un point de départ identique des efforts de réforme. Mais d'un autre côté, une liberté politique qualitativement plus élevée et une réelle autonomie dans l'octroi des différents groupes sociaux et d'individus ne peuvent être que le résultat et non le point de départ du processus réformateur. Dans le cas contraire, en raison de la situation économique et sociale spécifique et du rapport des forces tel qu'il est donné, il y a le risque qu'au lieu d'une réforme soit forcé l'aiguisement explosif des antagonismes du système qui conduirait en fin de compte à la restauration violente de la stabilité accompagnée de stagnation.

Tout cela détermine en grande partie les possibilités réelles de transformations du système politique en Union soviétique pour les prochaines années.

Nous ne pouvons pas nous attendre à des transformations des plus importantes. Pas de structures du système politique soviétique qui signifieraient par exemple que le monopole de pouvoir du Parti communiste puisse être mis en cause par la victoire électorale d'un parti d'opposition.

Pour moi cela ne signifie pas qu'on ne puisse pas en Union soviétique s'engager sur la voie d'une transformation qualitative du système politique dans le sens d'une démocratisation de la société. Ce sera évidemment un long chemin qui occupera plus d'une génération mais, cependant, les dix ou quinze prochaines années seront décisives pour savoir si la démocratisation devient un processus inévitable ou si après les expériences sous Khrouchtchev il y aura une phase de régression.

En ce qui concerne l'avenir immédiat je pars de l'idée que la démocratisation se fera encore sur la base de décisions autocratiques et qu'elles seront appliquées de la même manière. Tout d'abord, toujours dans le cadre du système politique actuel, se transformera le style de travail. La décision suprême restera celle du niveau supérieur préparée cependant par des contradictions de la société et des différents l'autogestion démocratique de la société, mais il sera plus difficile sinon impossible de prendre des décisions contre la volonté de la majorité de la population.

Je suis de l'avis qu'en URSS une étape historique intermédiaire est nécessaire dans le développement non seulement parce qu"en haut" une démocratisation réellement radicale se heurte à de solides barrières en raison d'une forte opposition d'une partie de l'élite dominante, mais aussi parce qu"en bas" il n'y a pas et il n'y aura pas à brève échéance une pression pour soutenir unanimement les principes d'une direction démocratique de l'Etat.

Au contraire, les traditions historiques, d'une part, les intérêts sociaux de certains groupes (pas seulement de l'élite dominante), d'autre part, renforcent nécessairement les impulsions pour un système politique autocratique (y compris l'aspiration à la "fermeté" pour le rétablissement de l'ordre).

QUELLES GARANTIES ? En même temps une direction politique décidée à réaliser les objectifs liés à la politique de "reconstruction et accélération du développement" doit veiller à tenir dans ses propres mains les instruments répressifs du pouvoir central pour les utiliser dans le sens de la réforme. Cela sera nécessaire précisément pour la phase de développement pendant laquelle les vieux mécanismes ne fonctionneront plus automatiquement alors que les nouveaux mécanismes ne seront pas encore en mesure d'être efficaces, dans le domaine économique et social.

Dans une telle situation une direction qui veut vraiment mettre en route le processus réformateur ne peut utiliser les éléments forts du système de gouvernement autocratique, sous peine de perdre son influence sur le déroulement du processus de réforme. Pendant cette étape intermédiaire, nous ne pouvons qu'espérer parvenir à un développement qualitativement nouveau des institutions, système politique, c'est-à-dire l'élaboration de garanties institutionnelles d'un système de gouvernement démocratique, avec de nouveaux objectifs que la société soviétique ne connaît

Et précisément, seules de telles garanprouveront que la démocratisation est devenue un processus irréversible. Pour que la réforme politique concrète pour l'ensemble du processus de transformation, il est nécessaire que dans l'avenir immédiat la problématique du système politique ne soit plus un sujet tabou, du moins dans la mesure où cela se réalise déjà dans le domaine de la direction de l'économie.

Zdenek MLYNAR Revue "'" numéro 10 ; avril 1987.

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