au mouvement. Les grèves touchent notamment les chaebols,
COREE DU SUD
La classe ouvrière prend la relève
L'été 1987 a vu la Corée du Sud secouée par une vague de grèves sans précédent. Entre le 17 juillet et le 25 août, il y a eu 1 064 conflits du travail dont 613 étaient toujours en cours à cette dernière date (1). Tous les secteurs de l'économie ont été touchés, de l'automobile aux chantiers navals en passant par l'électronique, le textile, les mines, et les transports publics. Même les chauffeurs de taxis et les employés d'hôtels et de grands magasins se sont joints ces grands conglomérats tentaculaires qui dominent l'économie sud-coréenne et qui s'appellent
Hyundai,Daewoo, Lucky Goldstar,
David CAMERON
Les grèves de cet été ont souvent été massives, comme celle des 24 000 ouvriers des chantiers navals de Hyundai à
Ulsan ou celle des 15 000 mineurs de charbon. Peut-être l'expression la plus spectaculaire de la force du mouvement a été la manifestation de 50 000 personnes à Ulville ouvrière qui ne compte que
250 000 habitants, le 18 août dernier. Les luttes ont été marquées par une forte combativité : occupations des entreprises et même des locaux de la direction, blocage des voies ferrées et occupations des gares, attaques contre les domiciles des cadres, refus de la tactique patronale du lock-out.
Il est trop tôt pour faire un bilan détaillé des acquis de ces conflits. Mais ils se soldent en général par des augmentations de salaire significatives et surtout par la reconnaissance des syndicats indépendants et démocratiques. Par exemple, la direction du chaebol Hyundai a été contrainte de reconnaître une coordination de syndicats indépendants qui représentent la moitié de
Les travailleurs sud-coréens s'engouffrent actuellement dans la brèche ouverte par la victoire du mouvement de masse de juin 1987, dont le fer de lance fut constitué par les étudiants mais auxquels se sont joints des dizaines de milliers de travailleurs et même des représentants des couches moyennes. Ce mouvement a obligé le régime de Chun Doo Hwan et son Parti démocratique pour la justice (DJP) (4) à reculer sérieusement, à accepter la revendication d'élections présidentielles directes et à faire une série de concessions qui ont ouvert un espace démocratique. D'ailleurs cet espace s'élargit. Les travailleurs sont en train d'imposer par la lutte le droit de train dimposer par la lutte le droit de
Samsung. (2) grève et la reconnaissance de leurs propres syndicats au travers des actions qui sont illégales au sens strict.
Aujourd'hui la Corée du Sud se trouve à un carrefour. Du côté de la bourgeoisie, le régime doit essayer de s'entendre avec l'opposition sur une réforme constitutionnelle, l'institutionnalisation d'une forme de démocratie bourgeoise et l'organisation d'élections présidentielles avant la fin 1987. Ce qui est tout sauf évident face aux pressions du mouvement ouvrier et populaire. A la fois le régime et l'opposition bourgeoise craignent avant tout une jonction entre les éléments les plus radicaux du mouvement étudiant et la force du mouvement ouvrier naissant.
LE DURCISSEMENT
DE L'AUTOMNE 1986
Pour comprendre les bouleversements actuels de la société sud-coréenne, il faut revenir un peu en arrière. Après la première grande vague de mobilisations en faveur d'élections présidentielles directes au printemps 1986, le régime s'engageait timidement dans un processus de négociation avec le Nouveau parti démocratique de Corée (NKDP), à l'époque principal parti d'opposition. Du point de vue du DJP, le but de ces négociations était de trouver une solution de compromis sur la question d'une réforme démocratique, mais sans céder sur l'essentiel, le système de l'élection du président. Le DJP était en effet confiant dans sa capacité à gagner des élections législatives et surtout à pouvoir manipuler le collège électoral qui élit actuellement le président, grâce à ses multiples liens avec l'appreil d'Etat et sa meilleure implantation nationale, notamment dans les campagnes à travers l'agence du développement rural, Saemaul Undong dirigée par le propre frère du président Chun et qui a permis au régime de nouer un réseau clientéliste dans les 35 000 villages du pays. Il faut voir dans cette attitude du DJP non seulement la volonté de défendre ses intérêts de parti, motivation au demeurant tout à fait réelle, mais aussi une détermination de se donner des garanties solides que toute démocratisation du régime serait étroitement contrôlée d'en haut. C'est pour cela que le DJP défendait l'idée d'une réforme qui donnerait l'essentiel du pouvoir au premier ministre responsable devant le parlement.
"DEMOCRATISATION
ET REPRESSION'
Du point de vue des masses, et aussi des principaux dirigeants de l'opposition, le contraire était aussi vrai "démocratisation" sous le contrôle du DJP risquait de n'être que partielle et provisoire. Le système d'élection du président était le verrou qu'il fallait faire sauter pour conquérir un espace démocratique réel. C'est la relative intransigeance sur cette question des deux principaux dirigeants de l'opposition, Kim Dae Jung et Kim Young Sam, qui a provoqué le durcissement du régime à l'automne 1986. Ce durcissement avait un double aspect. D'abord, tout ce qui était à gauche du NKDP, tout ce qui représentait le mouvement populaire, n'avait plus droit d'exister. Cette politique s'est illustrée par la prise d'assaut du campus de Konkuk le 31 octobre 1986, par la condamnation à trois ans de prison de Moon Ik Hwan, président de la coalition des organisations populaires Mintongnyon (Mouvement populaire pour la démocratie et l'unification) et la dissolution de ce dernier, ainsi que par une offensive contre les embryons de mouvement syndical indépendant, faible mais dont l'existence avait été tolérée depuis 1984-85.
Le deuxième aspect de la politique répressive du régime consistait à faire suffisamment pression sur le NKDP pour que ce dernier cède sur l'essentiel, permettant une réforme électorale au l'élection d'un nouveau président avant les Jeux olympiques de Séoul en 1988, enjeu hautement symbolique qui devait consacrer la reconnaissance de la Corée du Sud par la communauté internationale. Englobée dans cette stratégie figurait l'idée qu'il fallait le cas échéant diviser le NKDP, par exemple entre le "modéré" Kim Young Sam et l'extrémiste" Kim Dae Jung. Cette ligne fut appliquée jusqu'à l'explosion de juin
1) Chiffres du ministère du travail, Séoul, cités dans l'International Herald Tribune, 26 août 1987.
2) Voir notre article "Un miracle fragile" dans Inprecor numéro 228 du 20 octobre 1986.
3) International Herald Tribune, 20 août 1987.
4) Sur l'Eta-DJP, voir notre article "Durcissement du régime de Séoul", Inprecor numéro 321 du 1er décembre 1986.
Manifestation étudiante (DR) 1987 et semblait même porter des fruits à court terme. Pendant des mois, le régime appliquait sciemment la force de l'Etat contre l'opposition. La ligne dure contre le NKDP fut inaugurée de manière spectaculaire le 29 novembre 1986 quand le régime fit investir la ville de Séoul par 50 000 policiers afin d'empêcher la tenue d'un rassemblement du parti. Les deux Kim furent mis en résidence surveillée et, au prix de 2 000 interpellations, le rassemblement fut effectivement interdit. Avec le mouvement étudiant sur la défensive et le NKDP en butte à la répression, il ne semblait pas impossible que ce dernier soit ramené à la raison d'Etat.
Cette politique a pourtant échoué. La raison de fond en est que, malgré toute la force de l'Etat-DJP, le régime présidait les destinées d'un pays dont les structures économiques et sociales s'étaient profondément modifiées depuis 25 ans et même depuis l'arrivée au pouvoir de Chun Doo Hwan en 1980. Déjà au cours des deux inter-règnes, en 1960-61 entre la dictature de Syngman Rhee et celle de Park Chung Hee, et encore en 1979-1980 entre l'assassinat de ce dernier et la consolidation du pouvoir de Chun, le peuple sud-coréen avait montré sa volonté de lutter pour la démocratie. Surtout en 1979-1980, on assistait à des mobilisations de masse et une vague de grèves ouvrières. Sans oublier que le pouvoir de Chun fut
"consolidé" par l'écrasement dans le sang de l'insurrection de la ville de Kwangdju en mai ment populaire celui-ci lever la tête en 1983sud-coréenne - croisvrière, apparition de couches moyennes urbaines, expansion de rendait de plus en plus en est l'étendue de la répression. Sous le régime de Park, de 1961 à 1979, 750 personnes avaient été condamnées pour des raisons politiques ; en sept ans du régime de Chun, 7 000 ont été détenues (5). Il existait dans la société une volonté profonde de lutter sur des questions démocratiques - contre la censure dans la presse et l'édition, contre la torture et l'arbitraire policier, pour la libération des prisonniers politiques, pour le droit de se réunir et s'organiser librement, et surtout pour le droit de choisir ses représentants dans des élections non truquées. Ces revendications faisaient un large consensus dans la société. Pour les couches moyennes il s'agissait d'ajouter à la prospérité matérielle des droits démocratiques. Pour les travailleurs qui se sentaient exclus des bienfaits de la croissance, la perspective était plutôt de se donner les moyens de faire valoir leurs intérêts. Une partie au moins des étudiants voulait avoir le droit de poser les véritables problèmes de la société sud-coréenne. Mais au-delà de motivations différentes c'est l'existence de cette lame de fond dans la société qui a permis au NKDP de résister aux pressions du régime, qui lui a même fait comprendre qu'il fallait résister, que la situation du pays exigeait des mesures audacieuses pour redonner une légitimité au pouvoir d'Etat (6).
La situation a commencé à se retourner en faveur de l'opposition en janvier 1986, après la mort dans un commissariat de Séoul de l'étudiant Park Chong Chol. Ce n'était sans doute pas la première fois qu'un opposant du régime avait été assassiné, mais grâce à une presse courageuse, c'était la première fois que le régime fut obligé de le reconnaître et d'accepter les démissions du ministre de l'Intérieur et du chef de la police de Séoul. Cela n'a pas empêché la répression violente obsèques de Park Chong Chol le 7 février, mais l'affaire a continué a affaiblir le gouvernement. A la suite de nouvelles révélations sur la mort de Park et les tentatives d'en cacher les responsabilités, le 26 mai, à la veille de l'explosion de juin 1987, c'était le premier ministre Lho Shin Yong qui a dû démissionner, avec le chef de la police nationale, le directeur de la CIA coréenne et six autres hauts responsables du gouvernement.
LE REGIME S'ENFONCE
DANS UNE IMPASSE
Le printemps 1986 fut marqué par une agitation anti-gouvernementale persistante que le régime n'arrivait jamais à étouffer complètement. Dans ce contexte, le régime a réussi d'une certaine manière à diviser le NKDP. Mais au lieu d'isoler les éléments les plus radicaux, Chun a réussi le tour de force d'isoler les modérés. Face à l'initiative du président du NKDP, Lee Min Woo qui voulait proposer au gouvernement un compromis qui aurait cédé précisément sur la question de l'élection du président, les deux Kim ont maintenu une attitude d'intransigeance. Les tensions ainsi déclenchées ont mené le NKDP à la scission. Le 8 avril, les deux Kim ont annoncé leur rupture avec le parti et la création d'une nouvelle formation, le Parti démocratique pour la réunification (RDP) que devaient rejoindre environ 70 des 90 députés du NKDP et 90% de ses sections locales.
C'est en réaction à cette scission du NKDP, qui mettait fin effectivement à toute possibilité de compromis l'opposition, que Chun Doo Hwan nonçait le 13 avril la rupture définitive des négociations avec l'opposition et que les élections présidentielles de fin 1987 auraient lieu suivant le système du collège électoral. A partir de ce moment-là les ponts furent rompus et le régime était sur une route d'affrontement avec le mouvement de masse et toute l'opposition, modérés, radicaux, tous confondus. Cette perspective provoquait tout de suite l'inquiétude de Washington. Le 18 avril, Chun se trouvait obligé de lever l'interdiction qu'il avait mis à un entretien entre Kim Dae Jung et Stephen Solarz, président de la commission de la Chambre des représentants pour les affaires d'Asie et du Pacifique, entretien qui a fini par avoir lieu.
Tandis que la tension montait vers l'explosion de juin 1987, le régime, tout en réprimant, donnait l'impression
5) Far Eastern Economic Review, 19 février 1987.
6) Voir les citations des deux Kim dans Inprecor nu-
d'hésiter, alors que l'opposition se faisait de plus en plus offensive. Le régime entamait des poursuites sous des prétextes divers contre des députés qui avaient suivi les deux Kim pour créer le RDP et envoyait des bandes de nervis contre les premières réunions publiques du nouveau parti. Il faisait pression pour que le RDP ait du mal à trouver une salle pour son congrès de lancement, sans aller jusqu'à l'interdire. Quand le congrès a eu lieu, le 1er mai, le "modéré" Kim Young Sam a fait un discours comparant le système électoral présidentiel à celui de Corée du Nord et les Jeux olympiques de Séoul à ceux tenus à Berlin en 1936. (7) La pression s'accentuait sur le gouvernement. L'Eglise catholique en la personne du Cardinal Stephen Kim Sou Hwan prit position contre lui. Des affrontements eurent lieu entre la police et les étudiants à Séoul les 13 et 14 mai, ainsi que dans une série de villes, notamment Kwangdju, le 18 mai au moment du septième anniversaire du massacre de 1980. L'opposition, le RDP et d'autres forces, notamment des organisations religieuses et étudiantes, se regroupait dans la nouvelle coalition pour une Constitution démocratique (NCDC). Le remaniement gouvernemental du 26 mai provoqué par les suites de l'affaire Park Chong Chol blesses du régime.
Dans cette situation, le 10 juin, date de Les grèves ouvrières ont pris le relais (DR) la conférence spéciale qui allait nommer Roh Tae Woo, dauphin de Chun, comme candidat présidentiel du DJP, a pris le caractère d'un rendez-vous entre les forces opposées. Le NCDC appelait à des manifestations contre l'assassinat de Park Chong Chol et pour une réforme démocratique. Les affrontements ont commencé la veille. La police a interpelé 3 000 personnes, mis 140 dirigeants de l'opposition en résidence surveillée et déployé des dizaines de milliers de policiers anti-émeutes à Séoul et en province. Mais cette fois-ci l'appareil de répression n'a pas été suffisant. Le 10 juin a vu des affrontements massifs avec 25 000 étudiants dans les rues de Séoul que les forces répressives du régime n'arrivaient pas à maîtriser. Les jours suivants, les manifestations et les affrontements sont partis de la capitale pour embraser toutes les grandes villes du pays. Les mobilisations de masse atteignaient rapidement un tel niveau que le régime se trouvait devant un choix : soit faire des concessions et essayer de s'entendre avec l'opposition bourgeoise, soit proclamer la loi martiale et envoyer l'armée restaurer l'ordre.
Il semble que cette dernière solution ait été sérieusement envisagée entre le 19 et 21 juin. Le 19, le premier ministre, Lee Han Key avait parlé d'une "solution extraordinaire" (8), mais les risques étaient évidents pour tous. Comme l'a dit Kim Dae Jung "les militaires sont moins susceptibles d'intervenir parce que la structure sociale s'est modifiée à un tel point que le peuple n'acceptera pas une telle situation" (9) Tel était aussi le point de vue qui a prévalu au sein de la direction du DJP et même, dit-on, de l'armée. L'envoyé spécial de Washington, Gaston Sigur a fait comprendre dans une interview à la télévision américaine que "Washington ne veut pas voir les militaires se mêler des troubles (...) L'instauration de la loi martiale ne serait pas une méthode appropriée" (10) Le sénateur Edward Kennedy a été encore plus explicite : "La patience vis-à-vis de la Corée du Sud est en train de s'épuiser. Le temps est venu pour une transition de la dictature vers la démocratie." (11) Quant au président du Comité olympique américain, il a fait savoir que son pays pourrait se retirer des Jeux olympiques de Séoul.
Le régime a donc commencé à reculer, alors que les manifestations devenaient encore plus massives. Une consultation inhabituelle des députés du DJP a eu lieu le 21, le tête-à-tête historique entre Chun et Kim Young Sam le 24, et le 29 juin Roh Tae Woo faisait sa célèbre déclaration acceptant des élections présidentielles directes. Parmi les autres points de sa déclaration figuraient la restauration des droits civiques de Kim Dae Jung, la libération de prisonniers politiques, l'extension des droits démocratiques, la liberté de la presse, la création de municipalités élues. Roh précisait "cela ne signifie pas un changement de ma conviction système parlementaire de type cabinet est la forme de gouvernement la mieux adaptée pour que la démocratie s'enracine dans ce pays" (12). Mais la volte-face était évidente pour tout le monde. Et deux jours plus tard Chun lui-même devait appuyer les déclarations de son dauphin.
Evidemment l'élection directe ou indirecte d'un président n'est pas en soi une question fondamentale. Ce qui est essentiel c'est que la démocratisation du régime n'est pas intervenue de manière contrôlée au travers d'un consensus entre le gouvernement et l'opposition, même un consensus imposé, mais par l'intervention du mouvement de masse. Ce sont les masses qui ont obligé le gouvernement à reculer, ce qui sera important pour la suite. D'abord, il sera moins facile de retirer les concessions accordées et le gouvernement aura moins de marge de manœuvres. Ensuite, mouvement de masse sera plus disposé à se servir des droits accordés et même d'en conquérir de nouveaux. C'est en effet ce qui se passe actuellement avec la vague des grèves.
L'EPREUVE DE FORCE
Dans la nouvelle situation créée par la démocratisation, deux problèmes non résolus se posent, qui pourraient d'ailleurs peser sur le déroulement des réformes constitutionnelles et la tenue des élections présidentielles. Ces problèmes sont celui des grèves et du développement du mouvement ouvrier et celui des prisonniers politiques. Derrière le premier se pose la question pour la bourgeoisie sud-coréenne de comment trouver un moyen autre que la répression pour traiter avec la nouvelle et puissante classe ouvrière, produit et artisan du "miracle" économique, maintenant que cette dernière commence à se structurer syndicalement et à lutter pour ses revendications. Derrière le deuxième problème se pose la question des limites de la démocratisation et de l'exclusion de ceux qui ne
7) Discours rapporté dans la Far Eastern Economic Review, 14 mai 1987.
9) Idem.
10) Cité dans Libération, 22 juin 1987.
11) Le Monde, 20 juin 1987
12) Far Eastern Economic Review, 9 juillet 1987.
Isoler les "gauchistes"... (DR) remettent pas simplement en cause la dictature ou les pires manifestations d'un capitalisme sauvage, mais qui posent les problèmes du système économique et social, de la domination de la Corée du Sud par les Etats-Unis et le Japon et de la réunification du pays. Il s'agit largement mais pas uniquement de courants qui viennent du mouvement étudiant.
LA SITUATION DE LA CLASSE OUVRIERE
Les principales revendications des grèves qui sont en train de secouer le pays traitent des salaires et du droit d'organiser des syndicats indépendants. En ce qui concerne les salaires, il ne faut pas oublier à quel point le "miracle". réalisé au prix de salaires de misère et de conditions de travail épouvantables. Il n'existe, par exemple, pas de salaire minimum en Corée du Sud et de nombreuses études font état de la situation dramatique des salariés. Pour ne prendre qu'un seul exemple, d'après les statistiques de l'Institut chrétien pour la justice et le développement de février 1987, 13,2% des ouvriers et 63,9% des ouvrières reçoivent des salaires inférieurs au minimum vital établi par la Fédération des syndicats coréens (FKTU), syndicat d'ailleurs pro-patronal. D'après la même étude en 1983, 57% de l'ensemble des salariés disposaient d'un revenu suffisant (contre 53% en 1981 mais 75% en 1970). Ajoutons que le salaire moyen pour une travailleuse (6,5 millions sur une force de travail de 16,1 millions) est de 1,07 dollars par heure contre 2,26 pour les hommes.
Quant aux heures de travail, avec une semaine de travail de 54,4 heures en 1984 les travailleurs sud-coréens ont les plus longues heures de travail du monde. (13)
Détailler ces faits sur l'exploitation des travailleurs sud-coréens ne doit pas mener à des conclusions simplistes sur l'incapacité absolue de l'économie sud-coréenne à accorder des augmentations de salaires et des améliorations des conditions. Il est certain que des avancées des travailleurs dans ces domaines poseraient des problèmes pour le patronat, notamment dans certains secteurs frappés par la crise, comme les chantiers navals ou à forte main-d'œuvre, comme le textile ; et surtout les petites et moyennes entreprises et le "secteur informel" qui embauchent souvent des journaliers et des travailleurs à temps partiel, notamment des femmes. Mais les secteurs de pointe de l'économie peuvent s'avérer capables d'accorder des augmentations qui pourraient même avoir des effets bénéfiques dans le renforcement du marché intérieur et pousser à une amélioration de la productivité, fut-elle au prix d'une augmentation du chômage. Et beaucoup dépend du rythme et de l'ampleur des modifications du coût de la main-d'œuvre.
En ce qui concerne la situation des syndicats, la principale organisation, le FKTU, fut établie par la dictature de Park Chung Hee dans les années soixante, pour "travailler dans l'intérêt de la sécurité nationale en éliminant tout élément procommuniste (...) et établir un système de syndicalisme industriel unifié afin de surmonter le désordre organisationnel et d'empêcher des conflits du travail incontrôlés" (14). Le FKTU a aujourd'hui environ 1 million d'adhérents. Même cette fédération à la solde du régime a dû être normalisée après les grèves de 1979-80. Suite à l'établissement de la dictature de Chun en
1980, une centaine de sections locales du
FKTU furent dissoutes,
191 permanents licenciés et une vingtaine envoyés au camp (15).
Une loi du travail révisée limitait l'organisation syndicale au niveau de l'entreprise et interdisait des syndicats dans des entreprises de moins de 30 salariés, excluant ainsi notamment une bonne partie de la branche du textile, secteur traditionnellement combatif. (16)
Depuis le mois de juillet se développe un modeste courant d'opposition au sein du
FKTU, regroupant 50 des 2 300 syndicats d'entreprises (17). Mais il semble que pour l'essentiel, les travailleurs sud-coréens rejettent en bloc cette organisation pour créer des nouveaux syndicats. Déjà au début des années 80, une série de syndicats indépendants, bien que très minoritaires, se sont créés et arrivaient à se maintenir, souvent avec l'aide des Missions industrielles urbaines, structures protestantes assez politisées. Mais ces syndicats ont été frappés par le durcissement du régime à l'automne 1986, 14 d'entre eux étant dissouts, dont le plus important fut le
Mouvement syndical unifié de Séoul
(SLMU). Quinze militants du SLMU furent poursuivis en septembre 1986 pour avoir créé une organisation "anti-Etat" dont les activités "servaient les intérêts de la Corée du Nord" (18). Mais depuis le début juillet, de nombreux syndicats indépendants ont été établis dont une cinquantaine ont été reconnus par le ministère du Travail au cours du mois de juillet. De nouvelles structures syndicales se mettent en place quotidiennement au rythme du développement des grèves, lequel s'est accéléré depuis le début août. Autre développement important, le système très répandu de
"listes noires" de militants ouvriers com-
13) Chiffres pris dans Le Monde du 12 août 1987 et de la Far Eastern Economic Review, 27 août 1987.
14) Cité dans International Labor Reports, numéro 7,
Janvier-février 1985.
15) Far Eastern Economic Review, 27 août 1987.
16) International Labour Reporis, numéro 17, septembre-octobre 1986.
17) Far Eastern Economic Review, 27 aoüt 1987.
18) International Labour Reports numéro 19, janvierfévrier 1987.
batifs est en train de s'effondrer et les grévistes exigent souvent la réintégration de militants licenciés. La structuration d'un nouveau mouvement syndical n'est qu'à ses débuts, mais le processus est bien enclen-
LES LIMITES DE LA "DEMOCRATISATION"
La question des prisonniers politiques est potentiellement une bombe à retardement pour les perspectives d'instauration d'un ordre "démocratique" stable en Corée du Sud. Il faut souligner d'abord une chose qui fait l'unanimité entre le gouvernement, 11039109 les deux Kim, et les Eglises, à savoir l'exclusion des communistes du cadre démocratique. Par exemple, le Conseil national des églises de Corée (NCCK) qui a mené une action opiniâtre sur la question des prisonniers politiques depuis des années, défend la position que seuls les détenus qui avouent librement leurs convictions communistes doivent rester en prison. Cette position est partagée par Kim Dae Jung, qui ajoute : "un vrai communiste ne dira jamais qu'il n'est pas communiste". Malgré cette unanimité sur l'exclusion des "vrais communistes", des problèmes sub sistent entre cette dernière et le gouvernement sur le maintien en prison de plus de 200 détenus condamnés sous des lois anticommunistes mais dont la plupart protestent leur innocence. Un conflit autour de prisonniers pourrait créer des problèmes pour les relations entre le gouvernement et le RDP. D'ailleurs, ni les arrestations ni les condamnations se sont arrêtées avec l'annonce de la "démocratisation". Le 25 août, six militants étudiants ont été détenus, dont Woo Sang Ho, président du conseil étudiant de l'Université de Yonsei. Ce dernier risque d'être inculpé de "diffamation de l'Etat", ce qui lui ferait courir une lourde peine de prison.
Seule la frange la plus radicale du mouvement étudiant exige la libération de tous les prisonniers politiques sans exception. Le 12 août a vu des affrontements entre la police et 1 500 étudiants manifestant sur cette question au centre le Séoul. L'extrême-gauche étudiante agit sur d'autres questions aussi. Le 15 août un cortège de 3 000 étudiants s'est formé à la fin d'un meeting de l'opposition à l'occasion de l'anniversaire de la fin de l'occupation japonaise en 1945 pour manifester contre la présence américaine. Mais il s'agit surtout aujourd'hui, de créer des liens avec le mouvement ouvrier.
Il est difficile de cerner précisément l'évolution des principaux courants d'extrême-gauche qui se sont manifestés en 1986 au moment des émeutes d'Inchon en mai et de la bataille du campus de Konkuk en octobre. (19) Le Chamintoo (Comité de lutte étudiant autonome pour la démocratisation contre les Etats-Unis et le fascisme)
semble avoir prôné un moment un soutien critique au RDP au nom de la lutte prioritaire contre la domination US, mais être revenu sur cette position. Aujourd'hui cette organisation se serait auto-dissoute et a participé à la création d'une organisation large, l'Association des universités de Séoul (Sodaehyop). Au cours d'une conférence de presse pour des correspondants étrangers, les dirigeants de Sodaehyop se sont différenciés des deux Kim, se déclarant pour "la démocratie, l'unification et l'indépendance", parlant prudemment de la Corée du Nord de manière positive, et discutant la guerre de Corée. Ils ont déclaré en conclusion : "Nous croyons que la Corée du Nord veut une réunification pacifique et que si les troupes US se retirent nous avons capacité de résoudre ce problème". (20)
Quant à l'autre organisation principale, le Minmintoo (Comité de lutte national-fascisme), dont les dirigeants restent dans la clandestinité, elle se bat pour la convocation d'une assemblée constituante populaire, pour un gouvernement révolutionune réforme agraire radicale et une série de droits démocratiques. Le 20 juillet, 12 militants étudiants, inculpés d'avoir essayé de renverser le gouvernement et établir une assemblée populaire révolutionnaire qui rédigerait une nouvelle constitution, ont été condamnés à des peines de prison allant de 17 mois à 7 ans. (21)
La masse du mouvement étudiant est démobilisée pour l'instant, en attendant la reprise des cours en septembre. On peut s'attendre à ce que les étudiants profitent de l'élargissement de l'espace démocratique pour agir plus librement, et que le processus politisation engagé s'approfondisse. Mais déjà la rentrée se prépare. Le 19 août, plusieurs milliers de militants venus de 95 universités (le pays en compte 103) se sont réunis à l'Université de Chungnam à Taejon pour créer une nouvelle fédération étudiante nationale. Par la suite, les étudiants ont manifesté leur soutien aux chauffeurs de taxi de Taejon en grève en lançant des mots d'ordre en faveur des syndicats indépendants, démocratiques et se sont affrontés aux policiers. (22) Et de manière très significative, le 23 août, lendemain de l'assassinat du gréviste Lee Sok Gyu aux chantiers navals de Daenoo sur lile de Roje, a eu lieu la première manifestation commune entre ouvriers et étudiants, sur le campus de Yonsei à Séoul, qui a tourné en affrontement avec la police anti-émeute.
Aujourd'hui le régime de Chun Doo Hwan se trouve face à un mouvement ouvrier indépendant en voie de formation, une société qui a conquis un espace démocratique et la perspective d'une élection qu'il pourrait très bien perdre. Encore une fois, il hésite entre la répression et les concessions, ou plutôt il essaie de concilier les deux. Roh Tae Woo a pu déclarer à la mi-août : "Dans le passé, le gouvernement a mis l'accent sur la croissance au détriment des dépenses en faveur des travailleurs. Maintenant, nous avons atteint le point où nous devrions appuyer la demande des travailleurs pour des salaires plus élevés". (23) Mais dix jours plus tard, le même Roh Tae Woo déclare : "On ne peut pas nier que certaines personnes sont inquiètes qu'une recrudescence de l'agitation sur le campus de la part de militants gauchistes radicaux, liée aux conflits de travail qui continuent, pourrait conduire à une situation chaotique, portant atteinte de manière irréparable au calendrier politique (...) Maintenant, on dit que même certains hauts responsables du gouvernement et du parti sont sceptiques quant aux possibilités que les élections prévues auront effectivement lieu (...) Si se déclenchaient des désordres importants et si c'était voulu par tous les citoyens, alors la mobilisation des militaires pourraient s'envisager" (24).
ET MAINTENANT ?
D'un côté des déclarations conciliantes, de l'autre des menaces de report des élections et même d'une intervention militaire, deux mesures dont les conséquences pourraient être incalculables. Il y a là sans doute une certaine incohérence, mais aussi peut-être l'amorce d'une vieille démarche remise à jour : isoler et réprimer les éléments les plus radicaux (déjà la police nationale mène une véritable chasse aux "gauchistes") tout en essayant d'intégrer les masses et les directions "responsables". Chun Doo Hwan n'a-t-il pas déclaré : "Chaque citoyen doit surveiller les gauchistes qui (...) se cachent derrière la bannière de la démocratisation". (25)
Reste à voir si le régime arriverait à séparer le bon grain de l'ivraie cette fois-ci. Rien n'est moins sûr. En ce moment, les funérailles du gréviste assassiné deviennent un enjeu politique. Le NCDC, regroupement large des forces de l'opposition appelle à une grève générale et des rassemblements partout dans le pays ce jour-là. Les jours, les semaines et les mois qui viennent risquent d'être difficiles pour le régime de Séoul. La classe ouvrière sud-coréenne est loin d'avoir dit son dernier
26 août 1987
19) Voir Inprecor numéro 231.
20) Far Eastern Economic review, 6 août 1987.
21) Far Eastern Economic review, 9 juillet et 6 août 1987.
22) Le Monde, 21 août 1987 ; International Herald Tribune, 20 août 1987
23) Le Monde, 15 août 1987.
24) International Herald Tribune, 26 août 1987.
25) Libération, 22 et 23 août 1987.