Inprecor 1974–2004

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FEMMES

La lutte dans les entreprises

· Inprecor n° 25, 30 mars 1978 · p. 27-31 · 3 988 mots

Femmes Syndicalisme Grande-Bretagne

Le texte ci-dessous est celui que publie inprecor.fr (saisi, sans erreurs de reconnaissance optique). La numérisation reste la référence : pages 27-31, 27 28 29 30 31.

L’existence même d’une loi stipulant l’égalité des salaires a joué un rôle important dans le développement de la conscience des travailleuses, suscitant chez elles une volonté de se battre pour l’application de ce droit.

Dans la plupart des cas, on le sait, les salaires des femmes sont plus bas que ceux des hommes parce qu’elles occupent des postes inférieurs et non qualifiés. Cependant, dans des entreprises à majorité féminine, c’est le plus souvent pour un travail identique que les femmes sont plus mal payées. Presque toujours, sans que les patrons aient besoin de s’en expliquer. « C’est normal, puisque ce sont des femmes »… Et lorsqu’ils sont acculés parce que les ouvrières ont dit non et qu’elles se sont mises en grève pour protester contre cette injustice, certains d’entre eux ont le culot de « justifier » la chose en affirmant qu’il est normal pour les femmes de gagner 20 % de moins que les hommes pour un même travail puisqu’elles travaillent 20 % de moins qu’eux.

La lutte pour le salaire égal

La lutte victorieuse de la « Trico » qui avait duré plus de cinq mois en 1976 fut un moment décisif dans la bataille des ouvrières anglaises pour l’application de la loi sur le salaire égal. Ce n’est pas par hasard si c’est en Grande-Bretagne que se sont déroulées le plus grand nombre de luttes sur ce thème durant les dernières années. Devant la radicalisation croissante des femmes, devant la force toujours plus grande du mouvement de libération des femmes — dont la naissance dans ce pays avait coïncidé avec les premières grèves pour l’égalité de salaire —, la bourgeoisie anglaise se vit obligée de faire quelques concessions.

C’est ainsi qu’à l’issue de « l’Année internationale des femmes », elle instaura formellement le « Equal Pay Act » (décret sur le salaire égal) qui devait permettre aux travailleuses de recourir à des tribunaux administratifs en cas d’inégalité de salaire. Les résultats des innombrables recours engagés par des travailleuses sont à la mesure de la justice bourgeoise : combien de femmes n’ont-elles pas vu leurs plaintes déboutées par les « commissions spéciales » chargées d’examiner leur cas ? Tous les prétextes étaient bons pour « prouver » que le travail en question n’était pas exactement identique à celui des hommes de la même entreprise. Beaucoup ont eu gain de cause cependant. Du moins sur le papier… car dans de très nombreux cas, les travailleuses ont dû se mettre en grève pour contraindre leur patron à reconnaître le jugement du Tribunal. La lutte de la « Trico » est l’une des plus connues parce qu’elle a suscité un large mouvement de solidarité au sein du mouvement ouvrier et du mouvement autonome des femmes.

C’est avant tout parce qu’elles ont refusé de faire confiance à la justice des patrons, ne comptant que sur leurs propres forces et boycottant les tribunaux lorsque leur cas est venu en audience que les ouvrières de cette fabrique de pièces détachées pour automobiles sont parvenues à imposer l’abolition des catégories salariales les plus basses et les discriminations dont elles étaient l’objet. Néanmoins, l’existence même d’une loi stipulant l’égalité des salaires a joué un rôle important dans le développement de la conscience des travailleuses, suscitant chez elles une volonté de se battre pour l’application de ce droit, comme on l’a vu chez Electrolux, dans l’entreprise d’électronique Magnetovox, dans l’entreprise textile Laird Portch en Écosse ou parmi les téléphonistes irlandaises. Dans tous les cas, le degré de satisfaction des revendications avancées a dépendu largement de l’ampleur du soutien du mouvement ouvrier. Souvent les syndicats n’ont appuyé la grève que du bout des lèvres.

Il ne s’agit pourtant pas là d’une lutte secondaire puisqu’elle met à jour tout ce qui fonde l’inégalité des salaires : l’absence de formation et de qualification, la double journée de travail des femmes à l’origine de leur absentéisme plus élevé (« elles travaillent 20 % de moins »…) puisque ce sont toujours elles qui restent à la maison lorsqu’il y a un enfant malade ; les discriminations sociales et culturelles « justifiant » qu’elles n’accèdent presque jamais aux postes de responsabilité, etc. Et ce n’est pas une lutte secondaire du point de vue du rapport de force qu’elle impose face aux intérêts patronaux. On sait ce qu’a coûté la longue lutte victorieuse des ouvrières de la Compagnie des Téléphones aux USA en 1973 : le tribunal s’étant prononcé en faveur de leur revendication, la compagnie a été obligée de débourser 38 millions de dollars pour verser aux travailleuses le complément de salaire rétroactif qui leur était dû.

Du travail pour toutes

C’est pourtant à propos de la bataille pour le maintien de l’emploi que l’on retrouve le plus de similitudes dans les luttes de travailleuses au niveau international. Dans des secteurs à majorité féminine que sont le textile, l’électronique, l’horlogerie par exemple, les fermetures d’entreprises sacrifiées aux projets de rentabilisation des patrons ne se comptent plus et les occupations d’usines non plus. Depuis la lutte des LIP dont on ne redira jamais assez qu’elle est avant tout le fait de femmes, d’innombrables travailleuses se sont appuyées sur cet exemple pour reprendre à leur compte le slogan : « Ici on travaille, on produit, on vend ».

De la grève de l’entreprise de confection Sogantal au Portugal, jusqu’aux multiples grèves avec occupation dans les usines du textile et de la confection en France (Cerisay, CIP, Saint-Joseph, Lothar’s, Rhône-Poulenc, Manupro, etc.), des milliers d’ouvrières ont fait l’expérience de luttes actives où elles étaient confrontées à des problèmes de gestion nouveaux pour elles, mais surtout à la nécessité d’un débat politique face aux résistances des organisations ouvrières à soutenir la bataille qu’elles menaient.

Si de tels affrontements ont suscité parfois un très grand scepticisme quant à l’utilité des syndicats, ils ont également renforcé la décision chez nombre d’ouvrières de participer à la transformation de leur organisation syndicale pour en faire un instrument capable de défendre les intérêts de tous les travailleurs, et en premier lieu des couches les plus exploitées et les plus opprimées.

Du travail pour toutes, cela implique notamment de lutter contre les restrictions de crédits qui, dans tous les pays, tendent à faire des économies sur le dos des travailleurs et des usagers des hôpitaux, des crèches, des écoles.

La lutte des travailleurs et travailleuses anglais, confrontés à la fermeture d’une série d’unités hospitalières depuis quelques mois, est un exemple pour la classe ouvrière tout entière. Non seulement parce que le personnel et les infirmières des hôpitaux Elisabeth Garret Anderson, Hounslow, Weir et Plaistow ont décidé d’occuper leurs services respectifs devant les menaces de la « rationalisation » émanant du gouvernement travailliste, mais parce qu’ils l’ont fait la plupart du temps contre l’avis des directions syndicales.

« Du travail pour toutes », cela veut dire aussi que doivent être pris en compte les besoins de celles qui sont mères de famille, avec l’ouverture de crèches sur les lieux de travail puisqu’il n’en existe pas dans le quartier, dans la plupart des cas.

Cela veut dire obliger les patrons à ouvrir des cantines bon marché pour celles — l’immense majorité — que le développement anarchique des villes empêche de rentrer chez elles à midi vu la durée du trajet. C’est là-dessus que portait en 1976 la première lutte des ouvrières d’Induyco, fabrique de textile à Madrid. C’est à partir de là qu’elles ont pris conscience de l’oppression spécifique qu’elles subissaient, de la façon dont le patron profitait de ce qu’elles étaient femmes pour les manipuler. Six mois plus tard, elles repartaient en grève pour des motifs essentiellement politiques, exigeant la réintégration de deux ouvrières licenciées pour avoir pris une part trop active à la première lutte. Du travail pour toutes, cela veut dire lutter contre les effets désastreux des conditions de surexploitation qui empêchent les femmes de tenir le coup.

Dans les grands magasins

De cela, sont témoin les luttes qui ont uni sur de mêmes objectifs les employées des grands magasins. Que ce soit à Simago ou au Corte Inglés à Madrid, chez Sainsbury’s en Grande-Bretagne ou aux Nouvelles Galeries en France, les revendications de celles qui sont traitées comme des objets dans ces monstres que sont les grandes chaînes de magasins sont les mêmes : amélioration des conditions de travail, suppression des heures supplémentaires obligatoires, augmentation des salaires, cessation des brimades des petits chefs, droit de s’asseoir, entre autres.

Lors de la seconde grève d’Induyco, beaucoup de vendeuses ont arrêté le travail en signe de solidarité avec les piquets organisés à l’entrée du magasin pour demander aux gens de ne pas entrer et de boycotter la vente. Ce type de luttes se situe à la charnière des luttes évoquées plus haut : intervenant dans des secteurs traditionnels du prolétariat féminin mais ayant intégré certaines formes parmi les plus avancées des expériences de la classe ouvrière durant ces dernières années, elles reflètent aussi la radicalisation des femmes et marquent l’influence du mouvement autonome parmi les travailleuses.

La double journée de travail, l’indépendance économique et sociale des femmes, la division des tâches, sont autant de thèmes qui surgissent de plus en plus fréquemment.

Les nettoyeuses aussi

Dans l’hôtellerie par exemple, où l’instabilité du personnel est une dominante vu les bas salaires et les méthodes de direction (souvent près de 75 % du personnel est renouvelé annuellement), les femmes qui forment plus des deux tiers des employés ont commencé à se rebeller. Le Portugal avait déjà été marqué par une série d’occupations d’hôtels en 1975. Mais cela se situait dans le cadre d’une situation politique bien spécifique.

Aujourd’hui, en Grande-Bretagne, ce sont les lingères, les nettoyeuses, les cuisinières de la chaîne « Trust House Forte » (THF) qui sont entrées en grève. L’an passé, elles ont réclamé des augmentations de salaire, organisant des piquets devant l’hôtel Randolph à Oxford pour dire aux clients qu’elles gagnaient moins de 20 livres sterling (moins de 200 FF) par semaine, à peine la moitié du salaire hebdomadaire d’un travailleur manuel et près d’un tiers de moins du salaire d’une ouvrière.

Les pressions conjointes des deux syndicats de l’hôtellerie (divisés en deux) pour faire stopper la grève ne leur ont pas permis d’obtenir satisfaction. Cela n’a pas empêché les employées du Métropole à Londres — appartenant à la même chaîne — d’engager quelques mois plus tard une grève pour l’obtention d’un salaire minimum de 50 livres, avec une participation à la lutte de près de 100 % des travailleuses concernées (la très grande majorité du personnel se compose de femmes).

Mais ce sont aussi des femmes nettoyant les bureaux durant la nuit et les travailleuses domestiques qui ont commencé à s’organiser. Ce qui, pour elles, est particulièrement difficile vu leur isolement. Après la fameuse grève des travailleuses de nuit en Grande-Bretagne, en 1971, et celles des femmes de ménage en Suède quelques années plus tard (deux grèves qui apparaissaient alors comme exceptionnelles), c’est dans la plupart des pays européens qu’on assiste à l’entrée en lutte de ces femmes dont le travail est à peine considéré comme tel, tant il apparaît comme une extension « naturelle » des tâches « féminines » quotidiennes.

Déjà il y a deux ans, au Portugal, elles s’étaient regroupées pour fonder un syndicat et ouvrir un centre de travailleuses domestiques dans plusieurs villes du pays. Les Espagnoles ont suivi leur exemple ; au début du mois de février 78, les « limpiezas » (nettoyeuses de bureaux) entraient en lutte en Euzkadi, débattant de leur plate-forme revendicative en assemblée générale et formant des piquets de grève. Les « chachas » (employées domestiques) de leur côté, se sont enfermées dans une église pour populariser leur action et faire valoir leurs revendications. Dans tous les cas, la bataille a d’abord porté sur la reconnaissance d’un contrat de travail par les employeurs, incluant la semaine de 40 heures, le droit à la sécurité sociale, à un mois de congé, à un salaire minimum.

L’un des problèmes essentiels pour ces travailleuses, c’est d’arriver à organiser de manière permanente toutes ces femmes atomisées dans des bureaux vides, ou dans une famille où le paternalisme n’a d’égal que la surexploitation et les pressions psychologiques. C’est ce que sont parvenues à faire les nettoyeuses et travailleuses domestiques au Canada — pour la plupart des immigrées — qui se réunissent maintenant de manière régulière et tentent de briser leur isolement. Quant aux travailleuses du « Balai libéré » en Belgique, elles ont décidé de se passer de patron après une grève de trois semaines en 1975 qui les a éclairées sur les méthodes patronales. Elles ont convoqué le patron pour lui signifier son licenciement et se sont mises en coopérative. Les débuts ont été difficiles, mais elles sont parvenues à augmenter leur salaire, qui a doublé en trois ans. Leur action a eu un certain impact puisque depuis lors, d’autres femmes ont commencé à s’organiser. Un groupe de femmes de ménage autonome a notamment réalisé un film qui est passé à la télévision belge. Elles y expliquent leurs conditions de travail et terminent sur des revendications similaires à celles qui sont avancées par leurs sœurs portugaises, espagnoles ou canadiennes.

On pourrait citer d’autres exemples de catégories nouvelles de travailleuses qui entrent en lutte. Les hôtesses de l’air allemandes réclament une stabilité d’emploi et l’abolition des règlements qui les transforment en objets sexuels ; les femmes de commerçants et d’artisans ont décidé de se regrouper dans le nord de la France pour faire reconnaître leur statut de travailleuses, elles qui n’ont droit à aucun salaire et n’ont pas de droits sociaux, sous prétexte qu’elles effectuent des travaux de comptabilité, de secrétariat ou qu’elles assurent la vente en même temps qu’elles surveillent la soupe ou s’occupent des enfants. Quelles que soient les tendances, souvent corporatistes, qui marquent encore des luttes comme celles-ci, elles en disent long sur la prise de conscience des femmes en général, sur leur volonté de ne plus être considérées comme des mineures éternellement dépendantes du travail de leurs maris, de leurs frères ou de leurs pères.

Celles dont le travail est invisible

Enfin, il faut souligner l’importance des premiers regroupements des travailleuses à domicile. Ces dernières, dont le travail épuisant se traduit souvent par des journées de 15 à 18 heures — et parfois plus — avec le temps passé à s’occuper du ménage et des enfants, n’avaient jusque-là jamais réellement pris conscience qu’elles étaient des travailleuses salariées comme les autres. L’imbrication de leur travail avec les tâches domestiques, l’isolement, l’absence de patron en chair et en os à qui se confronter (elles ne voient jamais qu’un intermédiaire qui passe leur apporter les bouts de tissu ou de cuir, les pièces qu’elles doivent assembler), l’attitude du mari souvent violemment opposé au fait que sa femme travaille en usine, mais acceptant qu’elle fasse exactement le même travail à la maison pour un salaire deux à trois fois moindre : ce sont là autant d’éléments qui contribuent à occulter chez elles le fait qu’elles font partie de la classe ouvrière.

Elles assimilent plutôt leur travail au travail domestique. Pourtant, pour la première fois dans l’histoire, des travailleuses à domicile ayant perdu leur emploi à la suite de la récession dans le textile ont rejoint des comités de chômeurs à Naples en 1976, suivies par des ménagères qui n’avaient jamais eu d’emploi, et ceci dans une compréhension commune de ce que leur situation respective était le résultat d’une politique délibérée du capitalisme et de leur absence de formation.

À la même époque, dans le nord de la France, des femmes qui se trouvaient dans la même situation engageaient une action pour faire reconnaître leur droit à une indemnisation de chômage partielle. Après un mois de mobilisation et l’occupation du bureau régional des textiles et cuirs, elles obtenaient finalement satisfaction. En Grande-Bretagne, des groupes d’action de travailleuses à domicile venant de toute l’Angleterre se sont rencontrées l’automne dernier à Birmingham pour débattre de la bataille à mener. Avant tout, elles réclamaient une augmentation de leur salaire qui en général était encore plus bas que celui de l’hôtellerie ou des nettoyeuses. Elles exigeaient une législation protégeant leur emploi et elles envisageaient parfois de fonder des coopératives pour échapper au racket des exploitants. Dans tous les cas, le soutien apporté par certaines fédérations syndicales ou par des groupes du mouvement autonome des femmes à ces travailleuses s’est avéré décisif pour leur permettre de surmonter leur isolement et d’engager une action collective.

Dans l’ensemble des luttes touchant les secteurs que nous venons d’évoquer, il faut dire l’importance de la participation des femmes immigrées, parmi les plus exploitées et les plus opprimées de tous ces pays. Souvent sans famille et handicapées par leur ignorance de la langue, ce sont cependant elles que l’on retrouve aux premiers rangs de la bataille parce qu’elles sont les premières concernées.

La remise en cause de la division traditionnelle des tâches

Un autre élément important de cette entrée en lutte massive des travailleuses, ce sont les objectifs nouveaux qu’on voit surgir dans les grèves : la dénonciation du travail à temps partiel, par exemple ; l’exigence de la féminisation des emplois traditionnellement masculins ; la dénonciation de conditions de travail affectant la santé des travailleurs et des femmes enceintes en particulier. De nombreuses mères de famille, épuisées par leur double journée de travail, continuent à considérer le travail à temps partiel comme la seule solution permettant de concilier travail salarié et tâches familiales.

Cependant, un travail à temps partiel, cela se traduit dans la plupart des cas par l’instabilité et l’absence de garantie d’emploi, les patrons embauchant du personnel aux périodes où cela les arrange ; par l’absence de responsabilité dans le travail ; par l’élévation du rendement individuel ; par la non-rétribution des heures supplémentaires considérées comme « normales » puisqu’en deçà des 40 heures hebdomadaires ; et en conséquence, par une plus faible capacité d’organisation du personnel en question.

Autant de gagné pour les patrons. C’est ce qu’a très bien compris la Fédération patronale belge qui a engagé toute une campagne dans ce sens — dans le secteur du commerce en particulier — sous prétexte d’une « répartition équitable du travail disponible ». Et à qui s’adressent-ils en premier lieu ? Aux femmes, bien sûr. C’est une façon comme une autre d’insérer partiellement la main-d’œuvre de réserve qu’elles représentent, en ayant la possibilité à chaque instant de les renvoyer chez elles dès que se posent des problèmes de chômage. À ce type de fausses solutions, les délégués du syndicat du commerce ont répondu « non » de manière décidée, soutenues par le mouvement des femmes qui a organisé le 11 novembre dernier une journée d’action contre le chômage, mettant au centre des revendications la diminution du temps de travail pour tout le monde. Seule cette revendication permettra de se battre contre la division sociale du travail et contre la division du travail entre hommes et femmes dans la famille comme dans la société en général.

De leur côté, les travailleuses de la Mondadori en Italie arrivent aux mêmes conclusions. Dans le cadre de la lutte générale que mène la classe ouvrière italienne pour la défense de l’emploi, elles insistent sur le fait que les emplois « typiquement féminins » ainsi que le « turn-over » caractéristique des secteurs à majorité féminine, sont directement liés à l’absence de qualification des femmes et que le travail à temps partiel ne fait que renforcer cet aspect de la situation des femmes au travail.

Face aux offensives du patron pour imposer le travail à temps partiel, elles proposent donc non seulement la mise sur pied d’une commission informant les femmes sur les conséquences d’un tel choix, mais surtout une bataille pour que ce type d’emploi n’entraîne aucune des discriminations évoquées plus haut et qu’il soit assuré aussi bien par des hommes que par des femmes.

Cette bataille s’inscrit dans une lutte plus générale pour imposer un contrôle sur le « turn-over » particulièrement important dans cette entreprise, et sur le maintien des quotas de femmes employées, comparativement à ceux des hommes. Le document extrêmement avancé qu’ont publié conjointement le groupe de femmes et la commission féminine syndicale de la Mondadori ouvre, au travers de ces exigences, tout un débat sur la relation entre le privé et le public, sur le rôle traditionnel des femmes, sur leur isolement et sur la lutte qu’il faut engager pour sortir de cette situation.

Accéder aux mêmes emplois que les hommes

La lutte pour les quotas et pour l’engagement préférentiel de femmes dans certains secteurs traditionnellement masculins, cela fait plusieurs années que des travailleuses américaines l’ont engagée. Dans le cadre de la bataille plus générale pour l’ERA (Equal Rights Amendment : l’inscription dans la Constitution d’un article assurant l’entière égalité entre hommes et femmes), elles sont parvenues à imposer sur le plan légal que 20 % des apprentis entrant dans le secteur de la construction soient désormais des femmes. De même dans les mines, sept femmes ont remporté une victoire importante l’automne dernier contre la compagnie minière Island Creek dans le Kentucky. Cette dernière, qui emploie déjà environ 200 femmes dans le travail de la mine, avait refusé de les engager sous simple prétexte qu’elles étaient de sexe féminin. Ces sept femmes se sont alors tournées vers les tribunaux qui ont non seulement décrété que la compagnie devrait verser 41 000 dollars de salaire rétroactif aux ouvrières qui avaient subi ce préjudice, mais que, dans un cas sur deux pour les engagements à venir, elle devrait donner prioritairement du travail à l’une des 276 femmes qu’elle avait refusées jusque-là. Au-delà, lorsque la liste serait épuisée, la compagnie devrait continuer à engager des femmes à raison d’un engagement sur quatre jusqu’à ce que 20 % de la main-d’œuvre de l’entreprise soit féminine.

C’est le quatrième cas où les tribunaux imposent ce genre de solution aux patrons convaincus que les femmes devraient être exclues de certains travaux. Même si c’est essentiellement à travers des batailles juridiques que de telles victoires ont été obtenues, même si l’application de telles mesures dépend bien sûr du rapport de force existant entre le syndicat et le patronat, et par conséquent de la possibilité qu’ont les femmes de faire valoir leur point de vue dans les organisations ouvrières, il ne s’agit pas moins d’un pas en avant dans la bataille que mènent les femmes contre tous les aspects des discriminations qu’elles subissent quotidiennement et contre les discriminations dans la formation et dans l’emploi en particulier. Les travailleuses de la Chrysler en Grande-Bretagne sont, elles aussi, parvenues à imposer de ne plus être exclues de certains travaux dans l’entreprise.

La nocivité qui tue

Il faut souligner l’ampleur qu’a prise en Italie la lutte contre la nocivité du travail et, dans ce cadre, contre les conditions de travail qui sont à l’origine de nombreuses fausses couches parmi les femmes travaillant à la chaîne, de cancers du sein ou des organes génitaux. L’emploi de substances nocives sans protection, les rythmes inhumains sont les principales causes de ces maladies très rarement reconnues comme résultant du travail.

Ainsi se trouve posée la question de l’organisation des femmes, de leur participation active dans les syndicats. Dans un document sur l’avortement rédigé au printemps dernier, les travailleuses de l’Intercatégorielle de Turin (structure intersyndicale rassemblant également des femmes inorganisées et des chômeuses), dénoncent le fait que les syndicats se sont refusés jusqu’ici à inscrire l’avortement dans les plates-formes revendicatives, sous prétexte qu’il ne s’agissait pas là d’une revendication d’ordre syndical. Le document qu’elles ont produit, tout comme celui des ouvrières de la Mondadori, met le doigt sur un point décisif de la bataille à mener dans les organisations syndicales, à savoir toutes les questions sociales (éducation, crèches, avortement, etc.) à propos desquelles les femmes se radicalisent.

Tant que cela ne sera pas le cas, la masse des travailleuses continuera à ne pas se sentir concernée par les débats du mouvement ouvrier. Tant que des luttes n’auront pas permis de remporter des victoires significatives à ce propos, elles continueront, pour des raisons objectives, à ne pas pouvoir participer aux activités syndicales. Et surtout, tant que la bureaucratie syndicale continuera à négliger les intérêts de la couche particulièrement opprimée des travailleuses, lors de grèves aussi élémentaires que celles pour l’égalité des salaires et pour le maintien de leur emploi, il n’y a aucune raison de penser que les femmes se déferont de la méfiance profonde qu’elles ressentent aujourd’hui vis-à-vis d’organisations qui n’ont eu que trop tendance, dans l’histoire, à défendre les intérêts masculins…

Mars 1978

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