SOUS LE TITRE "Une leçon de démocratie" les Nouvelles de Moscou, du 27 décembre 1987, publient un reportage sur un conflit à l'usine de Moteurs de Yaros-
E CONFLIT a éclaté parce qu'une partie des ouvriers n'a pas voulu accepter les horaires, proposés par l'administration pour l'année prochaine. Quand on les a eu envoyés paître, blés à l'entrée de l'usine en revendiquant avec des banderoles et des cris, une rencontre avec le directeur général du groupement de production Avtodiesel, Vitali Doletski. Or, le bruit fait par cette histoire et la réaction, tant des participants directs que du ministère, de la direction du syndicat de branche et des organes locaux du prouvent combien nous sommes tous peu préparés à travailler dans des conditions authentiquement démocra-
Il s'agissait d'une divergence tout à fait ordinaire au sujet d'une question bien concrète. Certains ouvriers n'étaient pas d'accord avec le point de vue de l'administration et leur volonté de défendre leur position, dans le cadre de la loi, a été interprêtée de façon dramatisée.
A la conférence du collectif des travailleurs, qui dressait le bilan du conflit, assistaient le vice-ministre de l'Industrie automobile d'URSS, les dirigeants du syndicat de branche, des représentants des organes du parti et des Soviets du district, de la ville et de la région, ainsi que des journalistes.
Ce soir-là près de 700 délégués de ce collectif de 40 000 travailleurs s'étaient rassemblés dans la Maison de la culture de lentreprise. Aucun des visiteurs ne s'est ingéré dans la discussion ni dans le vote. Or, par leur seule présence et aussi par leur nombre, ils soulignaient que ce qui se passait n'était pas normal, que c'était un événement extraordinaire, ou du moins qu'on pensait que c'en était un.
Quel était le problème ? Une question on ne peut plus ordinaire, à savoir la durée de la journée de travail et le nombre de samedis ouvrables au cours de l'année prochaine a acquis une importance inattendue. L'administration a proposé d'établir la durée d'une équipe à 7 heures 50 (7 heures 40 précédemment) et de proclamer 15 samedis ouvrables (au lieu de 30). On comptait que la suite serait, comme d'habitude, une simple formalité. Or, dans certains services, lors de réunions spontanées, la majorité des ouvriers, après avoir discuté du problème de façon informelle, s'est prononcée pour une autre solution : une journée de travail de 8 heures et 8 samedis ouvrables. Cette décision a été prise par 60 services sur les 600.
Précisons qu'il ne s'agissait que de la répartition optimale du temps global de
Le malheur est que l'administration soutenue par le comité syndical a estimé sa variante comme définitive et ne devant que formellement être approuvée par le collectif. Et cette simple question a été élevée au rang de principe, en opposant l'administration à une partie du collectif. Evidemment, on a dû tenir une discussion publique et "transparente". L'erreur a été de ne pas procéder ainsi dès le début.
Certes, cette affaire a une base matérielle : lorsque l'exigent les intérêts de l'entreprise, tout le monde accepte de travailler les jours fériés, mais sil s'agit d'un samedi officiellement d'avance comme ouvrable, cette journée sera payée au tarif ordinaire, dans le cas contraire le tarif est majoré.
Or ces quelques dizaines de roubles de plus n'expliquent pas tout, loin s'en faut.
semblables propositions de l'administration, qui passaient toujours comme une lettre à la poste jusqu'à présent ne passent-elles plus toujours, maintenant ? A la conférence, j'ai remarqué un orateur doué d'une voix de stentor et qui a pris la parole à deux reprises. Cet homme dont l'aspect et le comportement rappellent Vladimir Vyssotski (1), c'est le principal "fauteur du conflit", Lev Makarov, 48 ans, ouvrier de la 3e fonderie. Il était assis à la présidence sans y avoir de titre officiel : on avait dû l'y inclure en tant que représentant des "chahuteurs".
La conférence a duré quatre heures. Beaucoup d'ouvriers y sont venus après leur travail. On ne laissait pas parler les orateurs qui prêchaient des vérités premières. Résultat : les voix se sont divisées en deux parties presque égales. La sur laquelle insistait l'administration a été adoptée à une infime majorité. La conférence a obligé l'administration à prendre les mesures nécessaires pour réduire considérablement le nombre de samedis ouvrables en 1989.
A en juger d'après les résultats du vote, Lev Makarov représente plus qu'un groupe de "rebelles". Nous nous sommes rencon-
Pendant notre conversation, j'ai compris qu'il ne s'agissait pas que des horaires. Les ouvriers veulent être vraiment propriétaires de l'entreprise, décider au lieu d'accepter tacitement les résolutions de l'administration. Ils veulent que l'on discute sérieusement avec eux (...)
1) Poète et chanteur soviétique contestataire, mort en 1985, très populaire, mais interdít de fait dans les médias