68-88
ITALIE LIDIA CIRILLO, dirigeante de la Liga Comunista Rivoluzionaria (section italienne de la Quatrième Internationale) raconte ci-dessous ce que c'était d'être une femme et une militante dans le mouvement étudiant italien en 1968... Lidia CIRILLO
N 68 j'étais déjà diplômée et j'avais donc quitté l'université que, d'ailleurs, j'ai très peu fréJe me suis très peu occupée de l'UGI (organisation des étudiants universitaires de gauche). Ce travail était confié aux camarades plus jeunes dans la dides tâches internes au communiste italien (PCI) et à la Fédération des jeunesses communistes (FGCI). Je suis retournée à l'université vers la fin de 67 et au début de 68 parce que le centre de gravité de l'activité politique tendait à se déplacer dans cette direction mais je n'y ai fait que quelques apparitions. Cependant, je ne pense pas être présomptueuse en disant que je suis peutêtre la personne à Naples qui a le plus travaillé pour préparer ce qui allait devenir 68 et que, pendant la première partie de cette année, j'ai eu beaucoup à faire avec ce qui s'est organisé, discuté et fait à la gauche du PC à Naples.
La presse, l'Espresso, a parlé une ou deux fois du travail d'organisation des dissidents que je faisais l'intérieur du PCI en tant qu"entriste". En fait, j'avais adhéré au Groupe communiste révolutionnaire (GCR), section de la Quatrième internationale de l'époque.
Il y avait un rapport très étroit entre ce qui se passait dans le PC italien, dans la Fédération des jeunesses communistes, et le mouvement étudiant. Les cadres de direction de la radicalisation étudiante, déjà visible en 1967, étaient en grande partie formés dans les partis de la gauche "traditionnelle" qui, au début des années 60, avaient été investis par une nouvelle couche de militants avec un niveau de scolarisation plus élevé que celui de la moyenne des inscrits du PCI, avec une attitude critique prononcée, et une certaine irrévérence envers les chefs, grands ou petits.
Certes, en 68 il avait une radicalisation rapide de laquelle ont émergé de nouvelles avant-gardes, jeunes, même très jeunes, qui se sont affirmées dans la lutte, qui se sont montrées combatives et décidées. Cependant, ces jeunes se reconnaissaient dans les points de référence idéologiques déjà existants, et donc dans les cadres ou groupes avec leur histoire dans la gauche napolitaine.
Pour arriver à prendre le micro dans les grandes assemblées d'étudiants en 68, il fallait avoir plusieurs dizaines de camarades qui garantissaient la possibilité d'y accéder. Je voudrais dire que dans la deuxième moitié de 68 à Naples les staliniens ont gagné la bataille pour l'hégémonie sur la radicalisation de la jeunesse
"trotskyste", rejoindre le micro était une entreprise presque surhumaine. Mais jy parvenais, foin du diable jusqu'à ce qu'on me donne la parole. Quand j'arrivais c'était l'enfer. Il y avait une espèce de contre-claque qui hurlait, qui sifflait, qui
Les assemblées houleuses
Mais cela me faisait rire. Il y avait toujours beaucoup d'étudiants qui ne connaissaient rien sur le trotskysme, et qui étaient irrités traitement qu'on me réservait, parce que j'étais une femme et parce que, quand enfin il y avait le silence, je disais des choses plus claires et moins dogmatiques que les autres.
l'ère des assemblées océase termina rapidement et ne recommença que quand le mouvement des lycéens s'affirma, jeunes scolarisés qui étaient beaucoup moins politisés et qui faisaient un bazar terrible. Dans leurs assemblées, il fallait parler peu et faire des propositions claires. Même le sectarisme féroce des premières années s'atténuait et on commençait à découvrir le
Pour comprendre ce que voulait dire être femme en 68, il faut commencer au début avec ce que cela voulait dire d'être une femme dans une section du PCI de l'Italie du sud au début des années 60. Les femmes qui adhéraient au parti étaient les épouses, les fiancées, les sœurs des camarades. Leur présence sousentendait une présence masculine qui en était implicitement la garante. Quand une femme entrait seule dans une section, comme je l'ai fait, et disait : "Je veux m'inscrire au parti" (en fait ils m'ont inscrite à la Fédération des jeunes) une question apparaissait immédiatement dans les yeux des présents "Mais qu'est-ce qu'elle veut?"
Naturellement, comme il y avait des femmes à la direction du PCI, les camarades hommes pouvaient concevoir que les femmes en question désiraient faire de la politique. Mais ce n'était qu'une des hypothèses possibles : les autres étaient presque toutes liées à ce qu'on peut trouver dans une ambiance à prédominance masculine...
Je dois ajouter quand même qu'après avoir fait quelques preuves, j'ai été accueillie parmi les "hommes" sans autre réticence ni difficulté. C'est plus tard qu'ils se sont rappelés que j'étais une femme, quand je suis devenue une des "extrémistes", des hérétiques.
Le féminisme en perspective
1968 était sexiste parce que la société dans ensemble l'était et la gauche aussi. J'utilise le passé, non parce que je pense que les choses ont changé profondément mais parce qu'aujourd'hui, surtout dans la gauche, le sexisme se masque, honteux de lui-même. Et aussi, au fond, parce que quelque chose a vraiment changé.
Le féminisme a commencé à faire son chemin plus tard par le processus d'une prise de conscience autonome des seuls sujets qui pouvaient définir les problèmes, les contradictions et les besoins des femmes, c'est-à-dire les femmes elles-mêmes.
Ceux qui ont milité dans les années 70 peuvent se rappeler quel accueil était réservé dans la gauche, aussi bien la nouvelle que la vieille, aux thèmes féministes. Le féminisme semblait un élément de diversion par rapport au coeur de la contradiction entre les travailleurs salariés et le capital, une force de désagrégation qui dresserait les militantes contre les militants et diviserait le parti. C'était justement les femmes les plus politisées qui ont réagi avec le plus de méfiance. Mais, à un certain moment, ces mêmes sont rendues compte qu'un parti ne sachant pas prendre en compte les besoins spécifiques d'un sujet social décisif comme les femmes n'avait pas de raison d'exister.
Mais ce n'est qu'un des aspects de 68 qui était sexiste mais a aussi représenté le commencement du féminisme des années 70 parce qu'il a obligé une génération de femmes à tenir compte de la politique. L'activité politique et sociale impliqué, dans la lutte, des millions de femmes (travailleuses, étudiantes, femmes au foyer) qui sortaient de leur coquille pour se confronter avec les problèmes collectifs. On peut dire que sans 68, il n'y aurait pas eu le féminisme comme phénomène de masse, comme mouvement de lutte.
Janvier 1988