Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

POLOGNE

Une nouvelle génération...

· Inprecor n° 270, 18 juillet 1988 · p. 28, 27 · 1 955 mots

Cyril Smuga était le pseudonyme de Jan Malewski, coéditeur de l'Inprekor polonais (1981-1990) et directeur d'Inprecor à partir de 1998.

Pologne Syndicalisme

Borowczyk, Jolanta Skiba et Aleksandra Sarata - de "voies

Après une journée de débats, le tribunal a renvoyé l'affaire au 29 juillet prochain. Jozef Pinior a bien voulu répondre à nos

POLOGNE

Une nouvelle génération...

ARRETE LE 5 MAI DERNIER alors qu'il prenait part à une tentative de débrayage dans l'usine "Dolmel"

de Wroclaw, inculpé avec ses camarades - Czeslaw de faits

Jozef Pinior passait en procès le lundi 4 juillet.

questions le soir même.

INPRECOR : Comment s'est déroulé le procès?

Jozef PINIOR : Ce procès continue encore. Aujourd'hui, nous avons vécu sa seconde manche. Les juges nous ont

Borowczyk, exprimer - laissés nous

Skiba, Sarata et moi-même - sans nous interrompre lorsque nous avons présenté les motivations qui nous ont conduits à nous trouver à "Dolmel" ce jour-là. Nous avons expliqué que nous sommes militants du

Parti socialiste polonais (PPS), qui a été fondé pour défendre les intérêts de ceux qui sont économiquement et socialement opprimés et qui aspire à devenir la force qui conduira la Pologne du système totalitaire à la démocratie politique. Nous avons pu dire tout cela sans être interrompus par le président, en nous référant à nos Principes ‹'action (1) qui stipulent que le PPS reconnait le droit des travailleurs à l'autodéfense.

Ensuite, le tribunal a entendu les témoins de l'accusation, c'est-à-dire les membres de la police supplétive de l'usine

"Dolmel". En quittant le tribunal, nous avons déployé une grande banderole -

"Arrêtez les procès politiques" - signée par le PPS et par le Comité ouvrier interentreprises de Solidarité (MRKS) de Varsovie. Immédiatement, la police est entrée en action et m'a arrêté avec deux autres camarades du PPS. Nous avons été retenus pendant une heure et on nous a confisqué la banderole.

• Lors de la précédente session du procès, le 27 juin, la police n'était pas intervenue contre les protestafaires...

- C'est pour cette raison que nous avons été surpris aujourd'hui, bien que finalement l'action policière aît été bénigne. Le 27 juin, l'Alternative orange (2)

avait organisé un happening en solidarité avec nous. C'était comme d'habitude une action avec une forte dose de surréalisme, par exemple, ils portaient des portraits de sur des policiers dans l'exercice de leurs fonctions", Marx, Engels, Borowczyk et moi-même. Ce qui était impressionnant, cest que l'initiative a immédiatement regroupé plus de trois mille personnes, des passants qui se sont joints au happening, ils se sont sentis libres et ont exprimé politiquement ce sentiment de liberté, en criant : PPS, PPS, Solidarité, Solidarité... La pression pour transformer ce happening en manifestation politique stricto sensu était très forte, mais ni Waldemar Fydrych qui anime l'Alternative orange ni nous-mêmes, n'étions préparés à conduire une telle manifestation. La police n'était pas préparée non plus à intervenir.

• Pensez-vous que ce qui c'est passé le 27 juin à Wroclaw, témoigne de la modification du climat politique et des attitudes de la société après la vague de grèves d'avril-mai 1988?

- Cela fait quelque temps que j'avais l'impression d'un changement, dû en particulier à l'entrée en scène d'une nouvelle opposition, d'une opposition jeune. Aujourd'hui, mes pressentiments semblent se confirmer. Le PPS par exemple - mais ne le prenez pas pour de la mégalomanie -semble aujourd'hui être porté par cette nouvelle dynamique. Nous avons beaucoup gagné lors de la vague des grèves, grâce à notre présence et notre rôle durant ces journées. Le fait que l'Alternative orange - un mouvement de contre-culture, surréaliste - soit capable de mobiliser plusieurs milliers de personnes participe du même phénomène. Nous voyons de fait, se dessiner sous nos yeux un nouveau paysage de l'opposition polonaise, dans laquelle les différents groupes de l'opposition, comme le PPS, les mouvements de contre-culture et bien d'autres, ont aujourd'hui une conscience aiguë que l'enjeu actuel C'est une option fondamentalement différente de celle qui s'enferme dans le cercle vicieux de la "finlandisation"... (3)

Je pense pour ma part, en fonction de toute mon expérience, qu'aujourd'hui, nous sommes à un tournant de la situation. Ce qui ne veut pas dire que d'ici un ou deux mois nous vivrons un bouleversement. Ce système doit changer de nature, doit s'ouvrir ou bien il devra revenir en arrière et le payer par une régression vers le "modèle albanais". Or, il n'a les moyens ni de l'un ni de l'autre.

Une auto-réforme radicale n'est pas possible. Pour qu'elle puisse être envisagée, il faudrait que du côté du pouvoir existe une force qui puisse la conduire ou au moins l'accepter, tout en s'appuyant sur une dynamique sociale qui la porte. Or, du côté du pouvoir, au sein de la nomenklatura ou dans l'appareil au sens large, c'est-àdire là où se trouvent les fondements de ce pouvoir, je ne vois aucune sorte d'intérêts qui puissent pousser en faveur d'une reforme réelle. On ne peut réformer quelque chose si c'est contraire à ses intérêts. C'est pour cela, qu'à mon avis, toute réflexion oppositionnelle qui reste dans le cadre du schéma de "finlandisation", non seulement ne mène à rien, mais est même conservatrice.

• Dans certaines nouvelles publications indépendantes, comme par exemple A Capella de Gdansk, liée au mouvement pacifiste Liberté et Paix (WiP), on trouve des thèmes nouveaux pour l'opposition polonaise: un rejet de l'autorité et de l'Etat aussi bien à l'Est qu'à l'Ouest, un ton critique et sans complexes envers les ""monstres sacrés" de l'opposition polonaise, une identification avec des mouvements de contre-culture et des aspirations à la fois libertaires et égalitaires qui, par bien des égards, rappellent les valeurs mises en avant par le PPS... A votre avis, ce type de position est-il représentatif de ce nouveau paysage de l'opposition que vous aviez mentionné?

- Cela ne fait pas de doute. A Capella pourrait en être le symbole, car ce sont des très jeunes gens qui le font, des étudiants, des jeunes ouvriers... En Amérique Latine par exemple, on connait de tels phénomènes, toute une couche sociale qui est socialement marginalisée, qui n'a rien à perdre et dont l'avenir est bouché.

En Pologne, cette jeune génération est dans une situation comparable, quelles que puissent être les limites de telles comparaisons. Des groupes de jeunes qui se pla(Suite page 27)

1) La traduction intégrale de ce document du PPS est parue dans Inprecor numéro 261 du 14 mars 1988.

2) L'Alternative orange est un mouvement qui organise depuis quelques années des happenings dans les rues de Wroclaw, afin de démasquer l'absurdité de la réalité bureaucratique en Pologne. Il renoue avec la tradition surréaliste.

3) Jozef Pinior se réfère ici à la stratégie élaborée par Jacek Kuron en 1977, selon laquelle l'opposition polonaise devait chercher à obtenir pour la Pologne un statut comparable à celui de la Finlande, c'est-à-dire, à l'en croire, de pays ami de l'URSS et aligné sur sa politique étrangère, mais jouissant d'une indépendance en ce qui concerne ses affaires intérieures. Selon Kuron, un tel but devait être obtenu par l'auto-organisation de la société en vue d'exercer une pression sur le pouvoir polonais et sur ses tuteurs soviétiques. Ces thèses avaient largement influencé l'opposition polonaise.

Page 27

(Suite de la page 28) cent sur le même terrain politico-culturel, qui usent de mêmes références que A Capella, sont de plus en plus nombreux. D'une certaine façon, l'Alternative orange de Wroclaw (qui, du fait de ses succès est parvenue à s'imposer déjà au sein de l'opposition...) fait partie du même mou-

Ce qui est important c'est non seulement que ces mouvements soient jeunes et dynamiques, mais qu'ils soient de plus en compris politique - et de leurs aspirations propres, qu'ils les expriment. A sens, dans l'avenir, une partie de cette génération se tournera vers l'activité strictement culturelle, mais je ne doute pas qu'une autre partie rejoindra des mouvements politiques comme le PPS ou le

• Est-ce que l'entrée en scène de génération révoltée conduit à une réprise de l'activité de la génération militante de Solidarité ?

- Je le formulerai différement : cela de vra exercer une inflrence sur la situation des structures syndicales dans les entreprises. Lors de la récente vague de grèves, j'ai eu la possibilité d'en observer les symptômes. Avant d'être pris par le commando de la police dans l'usine "Dolmel", nous avions eu le temps de parcourir les ateliers.

Ceux qui immédiatement arrêtaient les machines, sans discuter, c'étaient des très jeunes travailleurs. Il suffisait de s'approcher de leur poste de travail et sans qu'on ait eu besoin de dire quoi que ce soit, la machine était stoppée. J'espère qu'après cette vague de grèves, les structures de Solidarité qui se maintiendront seront dirigées par cette nouvelle génération. Pour notre part, c'est dans cette direction que nous travaillons.

M A Nowa Huta et à Gdansk, la présence active des jeunes dans la grève a été remarquée par tous les observateurs. A Nowa Huta, le comité de grève s'est transformé en un comité d'organisation de et on parle déjà de plusieurs milliers d'adhésions dans l'aciérie. versité de Varsovie, lorsque l'Association indépendante des (NZS) a commencé à recruter, en très peu de temps, plus de deux mille étudiants y ont publiquement adhéré... Pensez-vous que cela soit un signe précurseur de ce qui se passera demain à une échelle plus large ?

- C'est en tout cas ce vers quoi nous orientons nos activités. La précondition pour que cela soit possible, c'est que ce comité, autour duquel la reconstruction du syndicat se fait à une échelle de masse, doit avoir fait ses preuves d'une manière ou d'une autre.

L'expérience des comités constitutifs de Solidarité que nous avions aidés à mettre sur pieds à de nombreux endroits, indique qu'il ne suffit pas de trouver quelques militants courageux qui en prennent l'initiative. Ce qui est nécessaire, c'est qu'un tel comité apparaisse de manière naturelrésultat d'une activité réelle dans l'entreprise. Je voudrais éviter que de tels comités soient fondés "d'en haut", par une structure régionale.

Autrement dit, pour qu'il puisse jouir de l'autorité et donc contribuer à réorganiser une structure syndicale massive, il doit être composé de dirigeants qui apparaissent dans le feu d'une action. Le plus facile, c'est quand s'agit du résultat d'une grève, mais il peut aussi s'agir d'une action différente, comme par exemple ce qui s'est fait à "Dolmel" avec la publication d'une brochure sur les conditions de travail des femmes dans l'entreprise. Dans le cas contraire, lorsqu'il s'agit d'une impulsion venue d'en haut, je crains que cela ne mène nulle part.

• Il semble que parmi les comités fondateurs de Solidarité, ceux dont l'essentiel de l'activité consistait à obtenir leur légalisation, n'ont pas réussi à jouer un rôle important lors de la récente vague de grèves...

- Dès le début de la mise en place de tels comités, j'avais mis l'accent sur deux seuils qu'ils devaient franchir : le premier est organisationnel, le second - et là se trouve la clé de leur réussite - c'est qu'autour de ces comités, s'organise une activité syndicale réelle. Ce second seuil est bien évidemment plus difficile à franchir et, à mon avis, en règle générale, il n'a pas été franchi avant la vague de grèves d'avril-mai. C'est ce qu'il faut faire aujourd'hui.

Si au moins ces comités parvenaient ne serait-ce qu'à éditer des textes autour des problèmes concrets dans chaque entreprises - les conditions de travail etc. - et autour de ces problèmes à organiser des actions revendicatives même limitées à un atelier, un département, une entreprise... alors on serait près du but. Je crois que nous avions partiellement reussi cela à "Dolmel", et dans une moindre mesure dans l'usine "Polar" de Wroclaw et dans les mines de cuivre de Lubin...

Mais il faut être conscients du caractère très limité pour le moment de telles réussites. En tout cas c'est à mon avis la direction dans laquelle nous devons nous orienter.

Propos recueilis au téléphone le 4 juillet 1988 par Cyril Smuga

Une erreur sur cette page ?