Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SENEGAL

Les élections truquées de Diouf

· Inprecor n° 275, 31 octobre 1988 · p. 16-17, 17-20 · 5 101 mots

Syndicalisme Économie mondiale Afrique France

à l'indépendance au début des années 60, mais reste très dépendant

Depuis l'indépendance, le Sénégal est dirigé par le Parti socialiste.

est un membre éminent de l'Internationale socialiste, sous les bons

Vivant essentiellement de la production d'arachide (près de la moitié a connu une très dure récession depuis une dizaine d'années avec et de restructuration dicté par la Banque mondiale (BM) et le Fonds monétaire international (FMI). Ce plan, devant se poursuivre jusqu'en entreprises d'Etat, dont tout le secteur lié à la production d'arachides ;

une libéralisation totale du code des investissements ; la suppression des crédits agricoles et le changement des lois du travail, permettant des licenciements en masse, notamment dans le secteur public qui

La dette extérieure du Sénégal est passée de 1,8 milliard de dollars en 1985, à 3 milliards en 1987, alors que le revenu annuel par habitant le gouvernement sénégalais a obtenu le rééchelonnement de sa dette la "révolte scolaire" et la contestation, par l'opposition, des résultats des élections présidentielles et législatives de février 1988 ont ouvert

SENEGAL

Les élections truquées de Diouf

ANCIENNE COLONIE FRANCAISE, le Sénégal accède de son ancienne métropole. Il fait partie de la zone franc et abrite une base militaire française.

Abdou Diouf a pris la relève de Léopold Senghor à la présidence de la République et à la tête du PS, en 1981. Le PS sénégalais auspices de son grand frère français.

des exportations) et de phosphates, l'économie sénégalaise la chute des prix mondiaux des matières premières.

Depuis 1979, le Sénégal applique un plan d'austérité

1992, prévoit entre autres, la privatisation d'une dizaine des 86 une réduction des tarifs douaniers à l'importation ;

engloutit les trois quarts du budget pour le paiement des salaires des employés d'Etat.

n'est que de 420 dollars. En 1987, en guise d'encouragement pour le succès du premier volet de sa politique d'austérité, et un crédit supplémentaire de 93 millions de dollars.

Dans cet "oasis de démocratie occidentale en Afrique" où règne la corruption et où la fraude électorale est monnaie courante, une période de crise politique.

Amadou GUIRO

UATRE CANDIDATS se sont présentés à l'élection présidentielle du 28 février 1988. Abdou Diouf, président sortant et candidat du Parti socialiste, Abdoulaye

Wade du PDS, Babacar Niang du PLP et

Landing Savané (1) de And-Jef/MRDN, ce candidat était aussi soutenu par l'OST. Par ailleurs, six listes ont été présentées aux élections législatives qui se déroulaient en même temps ; il s'agissait des listes du

PS, du PDS, du PLP, du PDS-Rénovation, du PIT et de la LD/MPT. (Voir encadré).

Les meetings électoraux ont vu une mobilisation sans précédent du peuple sénégalais derrière les partis de l'opposition.

Sans aucun doute, c'est le candidat libéral Abdoulaye Wade qui a réussi, grâce à ses promesses démagogiques à capter cette mobilisation populaire derrière lui.

Wade représentait pour les masses la perspective d'un changement immédiat et tout portait à croire qu'il allait battre Diouf aux élections.

Le candidat révolutionnaire, Landing Savané, surnommé "candidat sans illusions", parce qu'il n'a jamais douté que le PS allait tricher une fois de plus, a développé un programme anti-impérialiste contre les plans du FMI et de la Banque Mondiale, pour une alternative populaire et pour la défense des libertés démocratiques. C'était la première fois qu'un militant révolutionnaire participait à l'élection présidentielle, mais cette candidature réussit à s'imposer jour après jour et à gagner une crédibilité et une audience certaine, surtout dans la jeunesse.

Le candidat nationaliste du PLP, B. Niang, qui faisait une campagne timide a dû durcir ses discours lorsqu'il devint évident que Diouf et ses acolytes allaient frauder.

Malgré le soutien des "marabouts" (2), et les milliards débloqués, Abdou Diouf et le PS firent une piètre campagne. Les partis d'opposition avaient beau jeu, en effet, de dénoncer et d'expliquer à la radio et à la télévision, les conséquences de près de 30 années de ruine et de gabegie organisées par le PS, sans oublier les politiques du FMI et de la BM.

En pleine campagne, un journal de langue française Taxi ville, dévoila, malgré la censure, les richesses scandaleuses accumulées par la famille et les proches du Président (villas à Beverly Hills, et sur la côte d'Azur, yatch, main basse sur l'industrie textile, etc.)

Silence, on fraude ! Abdou Diouf était complètement discrédité. Dans la ville de Thiès la population reçut le cortège électoral de Diouf à coup de cailloux.

Lors de sa dernière allocution radiotélévisée, Diouf cédant à la panique, traita les dirigeants de l'opposition de "bandits de grands chemins" et la jeunesse sénégalaise de "jeunesse malsaine". Il promit d'assainir tout cela après les élections, certain malgré tout de sa réélection.

Les partis réformistes, le PIT et le LD/ MPT qui se revendiquent pourtant du marxisme, en arrivèrent lors de la campagne à gommer toutes leurs divergences avec Wade et le PDS. Sans pour autant qu'aucun document électoral commun ne soit signé entre ces trois formations.

Le jour des élections, les fraudeurs du PS avaient en leur possession des cartes d'électeurs qu'ils n'avaient pas distribué à leurs destinataires. Il leur était alors facile d'essayer de voter cinq, dix, voire vingt fois dans des bureaux de vote différents dans la mesure où le code électoral n'oblige pas l'électeur à décliner son identité au moment du vote. Les militants des partis d'opposition et les sans partis s'étaient massés dans les bureaux de vote pour parer à cette éventualité. Les brigades de vigilance réussirent à empêcher les fraudeurs du PS de bourrer les urnes, surtout dans les centres urbains. Dès lors, il ne restait plus au pouvoir qu'à orchestrer la fraude à un niveau supérieur. C'est ainsi que sur la base des résultats de moins de dix bureaux de vote, dont pas un seul de 1 Dakar, le mi-

1) voir dans Inprecor numéro 261 du 14 mars 1988, une interview de L. Savané.

2) Les "marabouts" sont des notables et dignitaires islamiques regroupés dans plusieurs confréries.

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nistère de l'Intérieur annoncera, tard dans la soirée du 28 février, des résultats truqués donnant 76% des suffrages exprimés à Abdou Diouf.

Le lendemain, 29 février, la population de Dakar, et surtout des quartiers populaires, sortit dans la rue pour protester contre les résultats proclamés. Des milliers de manifestants, des jeunes essentiellement, se rendirent au monument de l'indépendance à proximité du siège du PDS Au bout de quelques heures, c'était l'affrontement avec les forces de l'ordre qui voulaient les disperser. Les manifestants mirent le feu aux bus, aux grosses voitures, aux stations d'essence.

Le soir même, le gouvernement décréta l'état d'urgence et le couvre-feu sur toute la région de Dakar. Les étudiants furent délogés à coups de matraques. L'université et tous les établissements scolaires furent fermés. Abdoulaye Wade, toute la direction du PDS ainsi que le Secrétaire général du PIT, Amath Dansokho, furent arrêtés. Wade était ainsi privé de la possibilité de contester les résultats électoraux alors qu'il affirmait détenir tous les procès verbaux des bureaux de vote. Dès lors, il s'agissait pour les partis d'opposition de s'unir au-delà des divergences programmatiques pour défendre les libertés démocratiques.

Le "cadre des Onze" organise la contestation

C'est ainsi que naquit un cadre d'unité d'action de l'opposition appelé "cadre des Onze" (3). La première plate-forme des Onze, signée le 5 mars 1988, réclamait :

La libération immédiate d'Abdoulaye Wade, d'Amath Dansokho de toutes les autres personnes arrêtées à l'occasion des élections et de tous les détenus politiques.

La levée de l'état d'urgence et du couvre-feu.

L'annulation des élections et l'organisation d'une nouvelle élection libre et démocratique.

- Le plein respect des libertés et des droits des partis politiques et des citoyens.

- La réouverture des établissements scolaires et universitaires.

— La prise en compte des revendications et aspirations de la jeunesse.

— La diminution des prix des denrées alimentaires et produits de consommation courante, notamment du riz, du sucre, de l'essence, de l'électricité, etc.

Sous l'impulsion du "cadre des Onze", quelques comités de résistance populaire (CRP) commencèrent à voir le jour. Il s'agissait de comités unitaires regroupant des militants des partis et des démocrates. Ces comités prenaient en charge les mots d'ordre des Onze ainsi que l'organisation de concerts de casseroles, en guise de protestation, des affichages, diffusions de tracts, manifestations. Pour les réformistes, les CRP ne devaient regrouper que des militants des partis tandis que pour les révolutionnaires, les CRP devaient être conçus comme des cadres d'auto-organi-

Chaque semaine des manifestations nationales étaient organisées à l'appel des Onze, manifestations qui se soldaient par des arrestations et des procès, ce qui donnait lieu à de nouvelles mobilisa-

Le 4 avril, jour de la fête de l'Indépendance, Abdou Diouf qui avait donc été avec 73% des voix (4), organisa avec ses compères, une fête éclair qui ne dura pas plus de 30 minutes, sur la place de l'Indépendance à Dakar. Tout le centre-ville était bouclé par les forces de l'ordre pour empêcher la population d'y accéder. Malgré l'état d'urgence, l'opposition son côté appela à une manifestation dans un quartier populaire de la capitale.

Le ler mai, le bureau confédéral de la Confédération nationale des sénégalais (CNTS), le syndicat officiel, prétextant l'état d'urgence, appela les travailleurs à ne pas organiser de défilé mais à se rendre dans les sièges syndicaux. Le Bureau confédéral se contenta de présenter discrètement un cahier de doléances à Diouf. Les tentatives des syndicats autonomes d'organiser une manifestation se soldèrent par un échec. L'une des causes de cet échec réside dans la subordination de certains de leurs responsables aux partis réformistes. Le "cadre des Onze" appela de nouveau à une manifestation dans le quartier Niary Tally, devenu un symbole de la résistance à l'arbitraire de Diouf. Les forces de l'ordre tentèrent d'empêcher la manifestation. La jeunesse riposta avec des pavés et mit le feu à des pneus pour barrer la route aux policiers et aux gendarmes.

La mobilisation post-électorale culmina lors du procés de Wade et des dirigeants du PDS. Ils étaient traduits devant la Cour de Sûreté de l'Etat pour "atteinte à la sécurité de l'Etat". Un collectif de 30 avocats sénégalais ainsi que des avocats français, algériens et congolais se mit en place pour assurer leur défense.

Procès bidon pour Wade

A l'ouverture du procès, un mois après les arrestations, Wade fit une déclaration solennelle devant le juge d'instruction affirmant qu'il avait obtenu la majorité à l'élection présidentielle avec 56% des voix. Tout au long du procès, on attendit en vain la publication des procès-verbaux électoraux qu'il disait détenir. Même si le délai du recours légal était dépassé, aurait renforcé la mobilisation populaire.

Ceci dit, la défense des inculpés permit de dénoncer la mascarade électorale. Elle dévoila la vérité sur des arrestations qui n'avaient été commanditées que pour empêcher le PDS de contester les résultats des élections dans les 48 heures suivant le scrutin. Afin de ne pas cautionner un procès bidon qui ne respectait pas les droits de la défense, les avocats décidèrent de ne plus plaider et quittèrent définitivement la salle d'audience. Au cours du pro-

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cès la population se rendait massivement au Palais de justice dont l'accès était filtré par une impressionnante barrière policière. Chaque jour, les audiences se terminaient par des manifestations de rue à l'appel du "cadre des Onze"

C'est au cours de cette période qu'explosèrent deux voitures piégées dans la capitale. La canalisation d'eau qui alimente la ville de Dakar fut également sabotée. Ces actions furent revendiquées par un "Mouvement du 29 février" et les "Brigades révolutionnaires du Sénégal", tous deux inconnus jusqu'à ce jour.

Un tract signé par "un groupe d'officiers de l'armée sénégalaise" circula. Il dénonçait la corruption d'officiers de la gendarmerie qui auraient reçu la somme de 150 000 000 francs CFA (1 franc CFA = 0,02 FF, ndlr) pour "mater sans pitié les manifestants et assurer une éventuelle sécurité du chef de l'Etat si la situation devait empirer"

Face à une situation mettant en danger le sort du régime, Diouf décida de lâcher du lest. C'est ainsi que le ler mai, il annonça une baisse des prix de certaines denrées de

3) Regroupant, Outre le PDS, le PIT, And-Jef/MRDN, la LD/MPT et l'OST, les formations politiques suivantes, le Parti africain de l'indépendance (PAI) : le Mouvement pour la démocratie populaire (MDP) ; le Parti populaire sénégalais (PPS) ; la Ligue communiste des travailleurs (LCT) ; le Front national patriotique (FNP) qui regroupe le PAL, le MDP, le PPS et des indépendants ; et l'Union pour la démocratie populaire (UDP).

4) D'après les résultats officiels proclamés par la Cour suprême, Abdou Diouf eut 73 % des voix. Le PS obtint 103 députés et le PDS 17.

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première nécessité, surtout dans les villes : le riz, le sucre, l'huile... Mais la jugea ces baisses dérisoires population

(5). En fait elles ne lui coûtaient rien puisqu'il décidait en même temps de diminuer de 90 à 70 francs le kilo, le prix d'achat de l'arachide aux paysans. Le même jour, Diouf décida également de lever l'état"

d'urgence à Dakar.

La deuxième étape dans la stratégie de

Diouf consistait à ramener l'opposition sur la voie du dialogue. Ainsi, à l'occasion de la fête de la Korité qui marque la fin du jeûne (Ramadan) chez les musulmans, qui est considérée comme une fête du pardon, Diouf fit un discours dans lequel il annonçait l'amnistie de tous ceux qui avaient été condamnés pendant la période post-électorale et appelait à la réconciliation nationale.

Table ronde

Il lança également un appel à l'organisation d'une table ronde avec Abdoulaye Wade pour discuter des problèmes auxquels la

Nation était confrontée.

Aussitôt, ce dernier répondit favorablement, laissant tomber du coup ses prétentions à la Présidence.

La presse s'empressa de répercuter l'événement afin de détourner l'attention et de démobiliser les comités populaires.

C'était le début de la dislocation du "cadre des Onze",

, huit d'entre-eux, dont And-Jef refusèrent de cautionner la table ronde appelée par Diouf. Le PIT et la

LD/MPT se mirent une fois de plus à la remorque de la bourgeoisie libérale et décidèrent d'accompagner Wade.

Confrontés au blocage du "cadre des Onze", And-Jef et l'OST organisèrent un meeting d'explication le 28 mai à Niary Tally pour dénoncer la table ronde comme une opération de démobilisation élaborée par l'impérialisme et la bourgeoisie néo-coloniale. Les deux partis appelèrent à la poursuite de la mobilisation populaire et au renforcement de l'organisation des masses.

La table ronde n'aboutit finalement qu'à une discussion sur le cadre électoral et l'accès des partis aux médias. (Elle capota en octobre).

Le seul vainqueur de cette duperie, fut

Abdou Diouf qui se sortit de l'impasse, alors que Wade se discréditait pour avoir négocié avec lui sa mise en liberté en désamorçant, en échange, le mouvement social qui se radicalisait.

L'élément marquant de cette période aura été l'irruption de la jeunesse sur la scène politique. Cette mobilisation est le résultat d'un mécontentement généralisé par rapport à la politique de Diouf. En effet, avec l'application des nouvelles politiques du FMI et la Banque mondiale sur le terrain de l'école, la situation n'a cessé d'empirer. La politique du gouvernement dite d' "Ecole Nouvelle" a été synonyme de pénurie : les internats ont été supprimés, le système des classes à double flux a été instauré dans les campagnes et les écoles des quartiers populaires ; les effectifs sont pléthoriques (jusqu'à 90 élèves par classe) et le déficit en tables et bancs est chiffré à 105 000. Le recrutement des enseignants a considérablement régressé, tandis que le niveau a baissé ; le manque d'eau, les pannes d'électricité, l'insuffisance des livres et la quasi absence d'équipements socio-éducatifs et de médicaments dans les infirmeries sont monnaie courante dans les lycées.

A l'université, la situation n'est pas meilleure : amphithéâtres surchargés, manque de matériel de travaux pratiques, budgets de misère dans les facultés, etc. La conséquence est une accumulation d'échecs massifs aux examens. Mais l'angoisse majeure, c'est le chômage qui touche toute la jeunesse, scolarisée ou non.

En matière d'emploi, la fonction publique ne recrute presque plus. Une cellule spéciale de la Présidence de la République est chargée du contrôle de la masse salariale. Elle doit donner son aval avant toute embauche. Les écoles de formation recrutent au compte-goutte. Au total ce sont plus de 1 000 étudiants ayant leur maîtrise, des médecins, des ingénieurs, des pharmaciens qui sont actuellement au chômage, pour ne parler que des diplômés de l'enseignement supérieur. Le plan d'insertion des diplômés mis en place est presque un échec et la politique de "sénégalisation" des emplois est peu suivie par le patronat. Près de 2 257 Français et autres coopérants aux salaires supérieurs à

1 000 000 francs CFA/mois occupent des emplois que des nationaux d'égale compétence auraient pu assurer.

Près de 70% des Sénégalais ont moins de 35 ans. L'exode rural gonfle le flot des chômeurs dans les villes. Par ailleurs, les restrictions en matière d'immigration dans les métropoles capitalistes limitent les possibilités d'émigration.

Les grèves dans les lycées et universités étaient monnaie courante depuis des années, mais celle de 1988 a eu un caractère particulier.

Dès le mois de janvier, le lycée de

Thiès se mit en grève pour demander la réintégration d'une élève exclue. Rapidement, les revendications spécifiques s'y greffèrent. En solidarité avec leur camarade de Thiès, les autres lycées emboîtèrent le pas et le mouvement se généralisa à tout le pays. Préoccupé surtout par les élections,

Diouf et son s'intéressèrent gouvernement ne pas aux revendications des lycéens.

En février 1988 démarrait la campagne électorale et toute la politique du gouvernement devient alors la cible de l'agitation scolaire. "L'Ecole Nouvelle"

au centre des dénonciations de l'opposition. Durant les élections, la jeunesse se mobilisa activement aux côtés de l'opposition et contribua à faire échec aux fraudeurs du PS. Elle sabota les meetings du PS.

La révolte scolaire

Le lendemain du scrutin, le gouvernement décida de fermer l'université alors que les étudiants n'étaient pas encore en grève. La jonction venait d'être faite entre le mouvement lycéen et le mouvement étudiant. C'est dans la rue, lors d'affrontements avec les forces de l'ordre que s'opéra le pont entre les scolaires et les non scolaires. Diouf se mettait toute la jeunesse sénégalaise à dos. Le cri de ralliement était "Sopi,

Sopi", (changement en langue

Wolof, ndlr) le mot d'ordre du PDS que la jeunesse reprit à son compte, manifestant ainsi son aspiration au changement. Pour bon nombre de jeunes, Wade représentait la perspective d'un changement immédiat.

Mais la jeunesse a été très sensible aux discours de Landing Savané, le candidat des ouvriers, paysans et intellectuels patriotes qui clôtura sa campagne électorale par un grand meeting sur le campus uni-

La jeunesse ne tarda d'ailleurs pas à perdre ses illusions vis-à-vis du candidat libéral, A. Wade. Dès sa sortie de prison, ce dernier exhorta les élèves et les étu-

5) Le prix du kilo de riz baissa de 160 francs CFA à

130 francs CFA, alors que la revendication populaire était de 60 francs CFA pour un kilo de riz.

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diants à reprendre le chemin de l'école alors que leurs revendications n'étaient pas satisfaites. La coordination des étudiants de Dakar et la coordination des élèves du Sénégal rencontrèrent Wade et réaffirmèrent leur indépendance vis-à-vis des partis politiques.

Plutôt que de satisfaire les revendications étudiantes, le pouvoir tenta de corrompre certains dirigeants lycéens. Près de 6 millions de francs CFA (qui auraient pu régler une partie des revendications) furent versés à des membres de la coordination des élèves, pour liquider le mouvement. Ils furent vite démasqués et exclus de la coordination.

Le gouvernement tentera également de liquider le mouvement en fixant une date limite de réinscription au-delà de laquelle, les élèves non inscrits seraient exclus. La manœuvre échoua car tous allèrent se réinscrire et se remirent aussitôt en grève.

"Sopi, Sopi!"

Les négociations ont souvent buté sur l'attitude du gouvernement qui, au moindre progrès remettait tout en cause : interdiction d'assemblées générales, d'expulsion d'un étudiant malien, organisation d'examens bidons, etc., créant

L'année 1988 aura été une année "chômée". Sur près de 15 000 étudiants que compte l'université de Dakar, moins d'une centaine (surtout des élèves militaires) ont passé des examens de fin d'année. L'examen du diplôme de fin d'études moyennes (DFEM) n'a pas été organisé pour les classes de 3e. L'examen du Baccalauréat s'est déroulé dans une atmosphère d'état de siège. Tous les élèves des écoles militaires et privées ont pu passer le bac. Ils représentaient à peine 10% des effectifs. Dans le public, plusieurs centres n'avaient même pas un seul candidat.

Au mois de juin, lors du concert organisé à Dakar par S.O.S Racisme simultanément à ceux de Paris et de New-York, ni le ministère de la Jeunesse, ni le ministère de la Culture ne purent s'adresser aux 40 000 jeunes venus témoigner leur solidarité avec la lutte anti-apartheid. Ils ont été hués et ont dû se taire. Harlem Désir a été chahuté aux cris de Sopi" lorsqu'il a voulu remercier Abdou Diouf : la jeunesse était devenue allergique au pouvoir ! Cependant, contrairement à Mai 68, qui avait vu s'établir la jonction entre la jeunesse et les travailleurs, pour déboucher sur la grève gene rale (6), les travailleurs n'ont pas bougé.

Des syndicats inféodés

La principale centrale syndicale, la CNTS (Confédération nationale des travailleurs sénégalais), est inféodée au Parti socialiste. Douze de ses membres ont été élus députés et deux d'entre-eux sont ministres, tandis que le secrétaire général est vice-président à l'Assemblée nationale. Autant dire que pour le Bureau confédéral, il n'est pas question de participer à tout ce qui pourrait déstabiliser le régime. Au cours de la campagne électorale, la revendication générale de la baisse du prix des denrées alimentaires avait eu un écho considérable auprès des travailleurs. Les assemblées générales des travailleurs exigeaient leur baisse et une augmentation des salaires. Le Bureau confédéral négocia une baisse dérisoire des prix du riz, de l'huile et du sucre avec Diouf. Le ler mai, le tour était joué, les travailleurs n'allaient pas bouger.

Mais l'angoisse du licenciement constitue aussi un élément à prendre en compte pour comprendre l'attitude des travailleurs. En effet, depuis l'application du programme du FMI et de la BM en 1980, près de 15 000 travailleurs ont été licenciés. De plus, avec la modification de l'article 35 du code du Travail, les procédures de licenciement ont été simplifiées pour le patronat.

A cela, il faut ajouter le fait que le Bureau confédéral de la CNTS est confronté sur sa droite au développement d'une opposition syndicale qui est soutenue par une fraction du régime. Cette opposition regroupée au sein de l'Union démocratique des travailleurs du Sénégal de Alionne Sow et des "forces du changement" de Babacar Diagne, se veut plus efficace. Leur

Best d'obtenir une part plus importante de gâteau et de retrouver

Mais de plus en plus, les syndicats à la base manifestent leur défiance vis-à-vis du Bureau confédéral et revendiquent un syndicalisme de combat, comme c'est le cas du syndicat des postes et télécommunications qui vient de scissionner de la

CNTS, pour rejoindre les rangs des syndicats autonomes.

Mais l'opposition dans la CNTS, est faible car des erreurs d'appréciations et d'actions commises par le passé, pèsent encore sur elle et la rendent incapable d'organiser une lutte efficace contre la politique de "participation responsable" de la CNTS.

Les syndicats autonomes n'ont pas pris part à la campagne électorale au nom du principe de l'indépendance syndicale vis-à-vis des partis politiques. Ils n'ont pris position pour aucun candidat et n'ont pas appelé à voter contre Diouf. Pendant la période post-électorale, l'intersyndicale s'est contentée de déclarations pour la libération des détenus politiques et le respect des libertés démocratiques. Le ler mai, prétextant l'état d'urgence, elle n'a pas organisé de manifestation ni même la table ronde traditionnelle.

Certains syndicats autonomes déclenchèrent pourtant des actions de grande envergure. C'est le cas du SUTELEC (électricité) qui se lança dans une lutte pour la satisfaction de sa plate-forme revendicative. Les travailleurs de l'électricité firent une grève du zèle des heures supplémentaires qui provoqua, le 9 mai, une coupure générale d'électricité d'une journée à Dakar. Le gouvernement se dépêcha d'engager des négociations et de satisfaire partiellement la plate-forme, avant que le virus de la contestation ne gagne la classe ouvrière.

Passivité des enseignants

Les travailleurs de la Santé, regroupés au sein du SUTSAS organisèrent une grève de protestation lorsque pendant le procès de Wade, les forces de l'ordre, poursuivant des manifestants, investirent l'hopital Le Dantec et arrosèrent les bâtiments à coups de grenades lacrymogènes.

Les syndicats d'enseignants, qui étaient directement concernés par la crise scolaire, se sont bornés à faire des déclarations. La peur d'être accusés de manipuler le mouvement scolaire les immobilisa tout au long des négociations entre le gouvernement et les étudiants. Ils participèrent aux discussions en tant que "partenaires sociaux". Certes ils défendirent toujours la plate-forme revendicative des étudiants mais ils ne déclenchèrent pas la moindre mobilisation, même lorsque la police occupa les lycées et l'université. Leur unique action aura été la protestation commune des trois syndicats, qui a réuni une cinquantaine d'enseignants auprès du recteur, contre l'organisation d'examens et pour le respect des franchises universitaires. Mais ces syndicats n'appelèrent pas à la grève des enseignants lorsque le gouvernement passa outre.

La scission du syndicat enseignant en 1984, opérée par le PIT et la LD/MPT, et qui a donné naissance à deux syndicats, le

6) Voir l'article de C. Gabriel sur le Mai dakarois de 68, dans Inprecor numéro 266 du 23 mai 1988.

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SUDES et l'UDEN constitue un obstacle à la lutte du monde enseignant. La LD/MPT et le PIT, qui étaient impliqués dans l'opération de la table ronde, ne feront aucun effort pour la mobilisation des enseignants, dont la plupart boudent ces deux syndicats, plutôt considérés comme des appendices de partis politiques.

En entraînant les syndicats d'enseignants dans une dynamique de "partenariat social", Diouf et son régime sont en train de leur faire jouer un rôle de "participation responsable" sous une forme plus subtile. Cette tendance doit être brisée si les syndicats d'enseignants ne veulent pas tomber dans la collaboration de classe.

Avec l'application de la politique du FMI et de la BM, Diouf et son gouvernement disposent de beaucoup moins de marge de maœuvre pour satisfaire les revendications des masses populaires. Celle-ci supportent de plus en plus durement le fardeau de la dette extérieure. L'Etat éprouve de plus en plus de difficultés à payer ses fonctionnaires. Avec la libéralisation économique, les petites et moyennes entreprises, qui ne sont pas de taille à affronter la concurrence des multinationales, ferment leurs portes, jetant à la porte des centaines de travailleurs qui vont grossir les rangs des chômeurs.

Projets agro-industriels

A terme, malgré la politique du Bureau confédéral de la CNTS, la seule alternative qui restera aux masses urbaines et aux travailleurs sera la lutte ou la misère.

En milieu paysan, avec la baisse du prix d'achat de l'arachide, il ne sera pas surprenant de voir les paysans chercher des alternatives et contourner les circuits officiels pour écouler leur production sur les marchés parallèles.

Avec la mise en place de tout un système de barrages et de projets agro-industriels dans le bassin du fleuve Sénégal, les conflits sur l'exploitation des terres risquent de prendre de l'ampleur entre les paysans et les gros exploitants de l'agrobusiness, la clientèle politique du PS.

Une situation explosive

Dans le Sud, durant ces dernières années, un mouvement régionaliste contestant le pouvoir central s'est développé (le problème casamançais) qui est loin d'être réglé. Plusieurs détenus "indépendantistes" n'ont pas bénéficié de l'amnistie votée par le PS et le PDS.

En Gambie, l'occupation sénégalaise coûte de plus en plus cher à l'Etat (7) et la Confédération "sénégambienne" est boudée par une fraction de la bourgeoisie gambienne, tandis que la population locale témoigne une hostilité de plus en plus ouverte aux sénégalais.

Plusieurs problèmes sont également apparus au niveau de l'appareil répressif au Sénégal. Déjà en avril 1987, des policiers se mettaient en grève. Il s'en suivit une série de radiations pures et simples. Certains ont été réintégrés tandis que les autres viennent de créer une "coordination nationale des policiers radiés", clandestine, qui demande leur "réintégration globale sans condition", ainsi que le paiement de l'intégralité des salaires dus et déclarent qu'ils sont prêts à "travailler ou mourir"

Tout ce tableau montre que la situation du pays est explosive et que de grands bouleversements, sans commune mesure avec Mai 68, sont à prévoir. Il y a aujourd'hui un consensus national pour rejeter Diouf et la population est de plus en plus persuadée que ce pouvoir n'acceptera jamais l'alternance démocratique. Ce sentiment s'est renforcé avec l'échec de la table ronde.

La lutte post-électorale n'est qu'un avant-goût de ce que sera le combat national de demain. Mais ni Diouf, ni Wade n'ont intérêt à un renforcement indépendant du mouvement de masse dont la dynamique revendicative s'oppose à leur programme bourgeois.

Il ne fait aucun doute que sur la base des pressions de l'impérialisme et des marabouts, Diouf et Wade seront appelés à s'entendre, malgré l'échec actuel de la table ronde. Il suffira pour cela à Diouf de faire un peu le ménage dans son parti et d'ouvrir son gouvernement au PDS. Mais si le mouvement de masse prenait de l'ampleur, Wade ou l'armée pourraient être les recours de l'impérialisme

Dès lors, la seule alternative crédible pour un véritable "Sopi" qui s'offre au peuple, c'est la perspective d'un changement révolutionnaire. Et ce n'est pas un hasard si au niveau de l'opinion publique, on présente aujourd'hui Landing Savané, qui a porté le programme révolutionnaire au cours de ces élections, comme le candidat de l'avenir. Il importe que les révolutionnaires saisissent l'opportunité qui s'offre à eux pour élever le niveau de conscience du peuple mais surtout pour organiser, dans tous les secteurs, des cadres unitaires et indépendants. C'est au prix de ce travail long et patient qu'une issue révolutionnaire à la crise néo-coloniale peut être trouvée.

La gauche révolutionnaire

Ce travail qui porte déjà ses fruits ne peut pas se faire avec la dispersion des forces de la gauche sénégalaise. L'unité qui s'est réalisée entre l'OST et And-Jef/ MRDN avant, pendant et après les élections est la preuve qu'il est possible dans notre pays que des organisations d'origines et d'histoirés différentes, s'entendent et travaillent loyalement dans la perspective d'un changement révolutionnaire. L'unification de la gauche révolutionnaire sénégalaise, longtemps divisée, est une nécessité impérieuse pour affronter l'impérialisme et la réaction locale.

Les révolutionnaires doivent apparaître aux yeux des masses comme les plus unitaires, en unifiant d'abord leur intervention autour des préoccupations ouvrières, paysanes et populaires.

C'est dans cette perspective que travaille activement T'OST.

Dakar, juillet 1988

7) A l'occasion d'un soulèvement populaire, en juillet 1981, les troupes sénégalaises étaient intervenues en Gambie avec l'aide de la France pour venir au secours du régime... et elles y sont restées.

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