Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

GRECE

Quelle stratégie pour le mouvement femme ?

· Inprecor n° 275, 31 octobre 1988 · p. 12-13 · 2 036 mots

Femmes Grèce et Turquie Syndicalisme

LE FORUM DES FEMMES qui s'est tenu à Athènes le 26 juin dernier, des perspectives du mouvement de libération des femmes en Grèce,

Dans son numéro de septembre, Spartakos, le journal de la section grecque de la IVe Internationale, a publié la contribution d'un groupe autonome de femmes, Lamia (Sorcière) qui analyse les tendances

GRECE

Quelle stratégie pour

le mouvement femme ?

a été une occasion, pour les participantes, de débattre aujourd'hui et de tirer un bilan critique de son évolution durant ces quinze dernières années. du mouvement des femmes en Grèce, leurs conceptions et leurs activités. DOCUMENT

A PERIODE QUI A SUIVI 1974, la transition à la règle parlementaire, au cours de laquelle nous avons assisté à l'émergence, à la fois d'un mouvement moderne des femmes et d'un mouvement intégré aux partis politiques, a été difficile pour le féminisme. Nous avons eu une violente opposition entre "tradition" et "modernisme"

Pendant les années 60, il y a eu un développement capitaliste rapide et de profonds changements économiques et sociaux, ce qui a créé des tensions entre la nouvelle position des femmes et l'attitude traditionnellement arriérée par rapport à elles.

Entre tradition et modernisme

Pendant la dictature, le gouvernement a propagé une idéologie incroyablement attardée et réactionnaire concernant les femmes. Une opposition tenace aux courants sociaux modernisateurs s'est développée. Cet emprisonnement du développement social a conduit à une explosion dès la première ouverture démocratique. Depuis lors et jusqu'à aujourd'hui, des changements importants se sont produits dans le statut des femmes dans la société grecque, produits à la fois des besoins du capitalisme en matière d'institutions plus conformes aux modifications qui étaient apparues, et des luttes du mouvement des femmes.

Dans le cadre de "l'européanisation" de la Grèce, sous tous ses aspects, un affrontement entre tradition et modernisation s'est déroulé dans tous les secteurs de la vie sociale. Dès son arrivée au pouvoir, le Parti socialiste (PASOK) a essayé - avec succès - de désamorcer cet affrontement à caractère explosif, en le canalisant dans le cadre de la réforme parlementaire, sans provoquer aucun soulèvement social significatif. Cela s'applique en particulier au statut des femmes, dans une société qui, du moins en comparaison avec les conditions européennes, est fortement sous domination masculine. Les femmes jeunes, qui bénéficient des acquis de la nouvelle situation légale d'aujourd'hui, peuvent mieux comprendre les limites de cette égalité qui n'est que formelle. C'est dans cette couche que nous pouvons placer nos espoirs d'un renouveau du mouvement féministe.

La Grèce est marquée par l'existence de grosses organisations de femmes liées aux partis de gauche, construites ou reconstruite après 1974, par l'opposition parlementaire de gauche de l'époque. Le développement et le poids de ces organisations ne sont pas comparables à ceux des grands pays développés d'Europe, où les mobilisations de masse des femmes sont devenues des événements familiers.

Ces organisations correspondent à la vieille conception des partis communistes traditionnels qui construisaient autour d'eux une série de formations ou de fronts apparemment indépendants, mais qui en réalité, n'étaient que des courroies de transmission pour la ligne du parti aux différents niveaux politiques et sur des questions spécifiques.

Une courroie de transmission

L'une de ces organisations, l'Organisation des femmes de Grèce (OGE) est liée au Parti communiste pro-Moscou (KKE). Elle a pour principal objectif de défendre les droits démocratiques et civiques des femmes et de traiter des questions de l'égalité et des droits matériels dans le travail.

L'OGE ne remet pas en question le statut des femmes, ni l'oppression sexuelle dans la famille, ni ce qui en découle comme oppression sexuelle en général et violence contre les femmes. De même elle ne remet pas en cause les valeurs traditionnelles liées à la maternité, ni toutes les conceptions arriérées qui sont également enracinées dans les couches populaires. Elle n'a jamais compris les initiatives sur des questions comme l'avortement ou les mauvais traitements infligés aux femmes, ou les questions d'éducation sexuelle. Dans les divers domaines sociaux, elle ne soulève pas la question de l'instauration de conditions permettant la participation des femmes aux centres de prises de décision.

L'OGE n'a donc jamais élaboré une stratégie avec un ensemble complet de revendications et avec une orientation correspondante de lutte dans le mouvement syndical, car elle ne veut à aucun prix entrer en conflit avec les conceptions et les structures mâles établies.

L'influence du PASOK

Le fonctionnement de l'OGE est très hiérarchisé. Il y a une série de cadres dont la seule tâche est de représenter les problèmes des femmes et les conceptions de l'organisation auprès des institutions d'Etat et de défendre et mettre en avant les intérêts des femmes, mais sans les mobiliser sur des revendications concrè-tes. Quand elle organise des mobilisations de masse, ces actions n'ont que des objectifs génériques, et ne cherchent qu'à faire avancer le travail du parti chez les femmes. En général, elle ne fait pas de travail à la base pour développer la conscience et l'activité des femmes.

L'Union des femmes grecques (EGE) a été formée en 1978, dans le cadre de tentatives plus générales du PASOK de se construire et de se structurer comme mouvement de masse. Elle a beaucoup de traits semblables à ceux de l'OGE, mais s'en distingue par une plus grande sensibilité aux questions femmes spécifiques et aussi par un caractère plus massif, une plus grande spontanéité et une activité à la base, surtout en province.

L'évolution de l'EGE n'a pas été seulement déterminée par le niveau de développement des préoccupations féministes en Europe et en Grèce mais, dans une plus grande mesure, par le développement du PASOK dans d'autres secteurs d'activité, syndicats, paysannerie, etc. La progression du PASOK en direction de la prise du pouvoir, à la fin des années 70, et sa conquête du pouvoir ensuite, ont été accompagnées d'une tentative de coopter ces mouvements pour les neutraliser et les transformer en instruments de la politique gouvernementale dans ces domaines.

De mouvement relativement massif et vivant, l'EGE s'est transformée en quel-

Page 13

ques années en un groupe ossifié de cadres principal but était de promouvoir la politique du gouvernement à l'échelon international.

Le Conseil pour l'égalité est une autre forme du féminisme d'Etat. C'est une institution étatique créée par le PASOK pour l'avancement de l'égalité entre les deux sexes. En réalité, il n'a pas de pouvoir de décision, et fonctionne à la fois comme mécanisme de propagande pour diffuser des idées générales et comme tranquillisant pour les femmes qui n'ont pas compris que la maternité était la solution de tous les problèmes des femmes.

Le Mouvement des femmes démocratiques (KDN) est la troisième organisation de masse de femmes, également liée à un parti de gauche, le Parti communiste de l'intérieur, eurocommuniste. Cependant, la question du mouvement autonome des femmes (et la question de la place que ce PC offre à l'autonomie en général) a très vite différencié ses cadres des organisations mentionnées ci-dessus ; tant au niveau des objectifs que du fonctionnement. Le KDN a adopté les objectifs du mouvement autonome des femmes et participe à toutes ses initiatives. Ceci dit, les femmes qui n'ont pas été intégrées dans cet espace politique ne peuvent bien sûr pas le suivre dans tous les domaines.

L'autonomie du KDN étant relative, tous les problèmes, les choix politiques, les faiblesses, les actions et les divisions dans leur milieu, ont également influencé le mouvement.

Le mouvement autonome

Le mouvement autonome des femmes a démarré en Grèce avec le mouvement de libération des femmes, au début de 1975. Au cours de la même période, bien sûr, nous avons vu la reconstruction de la gauche, la reformation des grands partis parlementaires, la prolifération des organisations de l'extrême-gauche et la reconstruction des syndicats. Les femmes à l'origine de ce mouvement étaient surtout des intellectuelles. Elles appartenaient à la gauche et à l'extrême-gauche et avaient des relations politiques étroites avec ces milieux politiques, mais aussi de nombreux con-

Au-delà des nuances idéologiques, ces femmes étaient d'accord pour estimer que l'oppression des femmes, comme catégorie sociale était due au système et ne pouvait être combattue que par une lutte organisée des femmes elles-mêmes. Elles se trouvaient confrontées à l'hostilité de la gauche parlementaire et extra-parlementaire. Dans la période initiale, leur premier souci a donc été de démolir les accu-

"d'apolitisme" portées contre elles. A travers des déclarations de principe et par l'action, elles essayèrent de démontrer leur position anti-capitaliste, mais sans pouvoir formuler une stratégie révolutionnaire pour le mouvement des fem-

Cette position défensive aggrava les contradictions crées par le double engagement de beaucoup des participantes. Le mouvement s'est donc tourné vers la gauche et pas tellement vers les femmes qui, en tant que catégorie opprimée, auraient été à même de former la base collective du féminisme.

Malgré tout cela, ce mouvement posa les bases de l'existence autonome du mouvement des femmes. Il mena des campagnes pour la contraception et l'avortement, contre la conscription des femmes, contre les concours de beauté. Il organisa la solidarité avec les femmes travailleuses qui combattaient la sur-exploitation et l'oppression sexuelle au travail (sages-femmes, standardistes), pour les droits des étudiantes dans les dortoirs, ainsi que des campagnes contre l'oppression des femmes en Iran et d'autres campagnes internationales.

C

A partir de 1978, le mouvement commença à se désagréger, et en même temps, une pléthore de petits groupes féministes, des groupes de quartier, d'université, etc. apparut à Athènes et dans beaucoup de villes de province. En même temps, l'extrême-gauche commença à éclater.

Il se produisit toutefois un bourgeonnement du mouvement féministe, qui organisa des campagnes contre le viol, pour la liberté des femmes de se promener dans la rue et pour la justice au sein de la famille. Mais la période n'était pas favorable à cause du reflux du mouvement populaire, domestiqué et canalisé dans une logique parlementariste.

Ces conditions aidèrent au développement et à la perpétuation d'un féminisme anti-politique, tourné vers lui-même, méfiant par rapport à la gauche. Au lieu de la formulation d'une stratégie féministe révolutionnaire, la préoccupation majeure devint celle de la formation d'une sphère féministe privée. Jusqu'à aujourd'hui, cette tendance a prévalu dans le mouvement autonome des femmes, et l'a marginalisé.

En Europe, il existe deux courants distincts, bien définis et solides dans le mouvement des femmes. En Grèce, au contraire, les courants qui existent ne sont pas cristallisés. Pourtant, deux orientations latentes étaient présentes depuis le début : l'une était représentée par les femmes socialistes, avec une référence plus générale à la gauche; alors que d'autres femmes mettaient principalement l'accent sur lop pression idéologique, politique et sexuelle, plutôt que d'élaborer une politique féministe révolutionnaire et de former un mouvement autour de problèmes concrets.

Discuter des divergences

Pour les femmes de la première tendance, l'oppression a de multiples facetéconomique, sociale, idéologique, politique et sexuelle. Ce sont elles qui ont été à l'origine de toutes les initiatives du mouvement autonome des femmes, sauf celles sur le viol. Mais elles n'ont pas réussi non plus, à avancer une stratégie plus systématique.

C'est avec beaucoup de précautions que ces divergences ont été exposées publiquement. La grande hostilité de la société envers le féminisme à cette époque, poussé les féministes autonomes à les divergences qui existaient entre elles, par crainte de rompre la solidarité entre femmes. Elles cherchèrent ainsi à protéger leur existence commune. Cependant, cette occultation des divergences n'a pas, en dernière analyse, bénéficié à l'unité et au développement du mouvement des femmes, mais au contraire, a conduit à le neutraliser et à le rendre inopérant. Une autre approche de ce problème aurait pu permettre une réelle discussion, aurait avivé les points de désaccord et les aurait élevés à un niveau théorique. être intégrée dans notre collaboration et notre activité d'aujourd'hui. Nous voulons un mouvement capable de prendre des initiatives sur toutes les questions de l'op pression des femmes, campagnes pour la représentation des femmes, campagnes pour l'éducation sexuelle, refuges pour les femmes battues, campagnes pour introduire la question des femmes dans les syndicats, etc.

Nous devons, nous-mêmes comprendre que le droit à la critique, aux divergences et à la formation de courants systématiques est un droit démocratique fondamental, et commencer à agir sur la base de cette conception, qui n'existait pas dans le passé.

Nous voulons un féminisme vivant, basé sur la raison, la responsabilité, l'esprit critique et l'efficacité.

Spartakos 26 juin 1988.

Une erreur sur cette page ?