Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

UNION SOVIETIQUE

Novotcherkask, ou les limites de la glasnost

· Inprecor n° 278, 13 décembre 1988 · p. 9-10 · 1 676 mots

URSS et Russie Femmes Syndicalisme

LA PERIODE DU REGIME de Khrouchtchev est aujourd'hui idéalisée un précurseur des réformes de Gorbatchev. Pourtant, la rhétorique de la déstalinisation n'a pas détruit les structures répressives de l'Etat

Ainsi en 1962, la révolte des ouvriers de la ville de Novotcherkask, de Staline, ainsi que la dégénérescence et la corruption des "années de stagnation" sous Brejnev, sont aujourd'hui largement dénoncés dans le cadre de la glasnost, Gorbatchev et les siens sont beaucoup

Jusqu'à maintenant, la presse soviétique n'a publié qu'un seul article sur ce sujet, en juin 1988, dans un journal régional de l'organisation de jeunesse du Parti communiste, Komsomolets. O.Nikitina, l'auteur de cet article qui a été repris dans la presse locale de Novotcherkask, conteste la version des survivants du drame, comme Pyotr Siuda, dont nous reproduisons page suivante le témoignage, et se contente

UNION SOVIETIQUE

Novotcherkask, ou les limites de la glasnost par la direction soviétique, qui se plaît à le considérer comme stalinien et la libéralisation dans les sphères intellectuelles, artistiques et idéologiques, n'a pas apporté la démocratie aux travailleurs soviétiques.

après une réforme des prix (1), a été noyée dans le sang par

Khrouchtchev. Une campagne a été récemment menée pour la réhabilitation des victimes de ce massacre. Mais si les crimes plus discrets sur les événements de Novotcherkask.

de reproduire les explications officielles de l'époque.

Sean ROBERTS

A REPRESSION sanglante de l'action des travailleurs de la ville de Novotcherkask, dans le bassin adu Donetz, en juin 1962, est mentionnée, en dehors de l'Union soviétique, dans chaque livre d'histoire sur la période de Khrouchtchev ou sur les révoltes ouvrières en URSS. Mais elle n'a été éclaircie, jusqu'à aujourd'hui, que par un petit nombre de témoignages détaillés. (...)

Les espoirs de la déstalinisation

Ces événements ont éclaté dans un contexte où aux espoirs soulevés dans la classe ouvrière soviétique par la déstalinisation, a succédé une rapide désillusion face aux méthodes et à la politique de

Khrouchtchev. Les mesures répressives de la période stalinienne, qui empêchaient les travailleurs de changer de travail sans autorisation, avaient été levées afin de restaurer la légitimité du régime et de relancer la productivité.

Khrouchtchev a introduit deux réformes importantes. La première permettait aux syndicats, sans pour autant acd'agir plus efficroître leur indépendance, cacement pour la défense des travailleurs, surtout contre les licenciements. La législation draconienne du travail de Staline était ainsi abandonnée. La seconde, une réforme du système des salaires, augmentait les taux de base en diminuant l'influence directe du système de primes. Les faibles cadences et le système de travail aux pièces continuaient à prédominer, même si désormais, les directeurs d'entreprises avaient une possibilité moindre de jouer sur les taux, comme ils le faisaient couramment auparavant, afin d'assurer un salaire convenable aux travailleurs et de maintenir la stabilité de la main-d'œuvre.

Durant les années 50, le prix d'achat des produits agricoles, fixé par le gouvernement, était également à la hausse, mais selon Roy Medvedev, "un système de primes était toujours en vigueur pour encourager la production de viande et de produits laitiers". Le premier juin 1962, afin de récolter les fonds nécessaires pour couvrir les futures hausses des prix d'achat, le gouvernement décidait d'augmenter les prix de vente de la viande et

La hausse des prix

A Novotcherkask, où l'approvisionnement en nourriture était traditionnellement abondant et bon marché, la combinaison de cette hausse des prix, avec une épouvantable crise du logement et une baisse des salaires a créé un cocktail explosif. La direction d'entreprise, qui aurait pu manœuvrer en coulisse pour tenter d'adoucir le coup qui était porté aux travailleurs, est restée totalement insensible.

Après les révoltes, les sources soviétiques officielles ont accusé les organisations locales du parti, d'avoir été incapables de comprendre l'état d'esprit des travailleurs. "Certaines organisations du Parti" — rapportait la Pravda du 9 juin 1962 — "avaient relâché leurs liens avec les masses et manqué à leurs tâches idéologiques et didactiques". Dénonçant une "attitude méprisante par rapport aux besoins et revendications des travailleurs" l'organe central du Parti en appelait à "améliorer sérieusement le travail dans les entreprises commerciales el celles s'occupant du ravitaillement et des services publics" tout en renforçant la "lutte contre les manifestations de l'idéologie bourgeoise, de l'oisiveté, de la cupidité, de l'alcoolisme et du hooliganisme"

Même si on peut souligner la responsabilité des organisations locales du Parti, pour avoir laissé passer des mesures impopulaires et manqué de tact, il est pourtant clair que la véritable responsabilité appartient au Bureau politique qui n'a pas tenté de se défaire des traits principaux du système stalinien dont il avait hérité, et qui a voulu faire payer aux ouvriers, le prix de la crise dans l'agriculture.

Crise politique majeure

Les événements de Novotcherkask, tout comme ceux, plus récents de Pologne et du Haut-Karabakh, montrent à quel point la moindre agitation massive devient rapidement un événement d'une im portance politique majeure dans les sociétés de type soviétique. L'apparition rapide de membres du Bureau politique comme Mikoyan, Polianski, Kozlov et d'autres membres du Comité central, sur les lieux en est la preuve, tout comme l'escalade rapide de la réponse de l'Etat, en commençant par la milice populaire, puis la police régulière, jusqu'à l'armée, avec l'utilisation cynique de troupes non-russes et l'implication de l'inévitable KGB.

Le rôle joué par la jeunesse et les femmes est une autre particularité importante de ces événements. (...) Selon l'un des témoins, les étudiants étaient massivement présents lors des actions, et ce sont les femmes et les jeunes qui ont dirigé les actions au centre-ville. Vers la mi-juin, le journal local de Novotcherkask, Znamya Kommuny, lançait un appel pour le renforcement du contrôle sur le "hooliganisme", notamment parmi les 16 000 étudiants des dortoirs municipaux "où l'on relève des cas de désordre ". En juillet, le soviet local publiait un décret interdisant aux enfants et adolescents de moins de 16 ans, de sortir dans la rue après 21 heures, à moins d'être accompagnés de leurs pa-

(1) Et non pas à la suite d'une réforme de la presse, comme nous l'avions écrit, suite à une regrettable erreur, dans l'interview de Boris Kagarlitsky, dans notre numéro 275 du 31 octobre 1988. Nous prions nos lecteurs et Boris Kagarlitsky de nous en excuser.

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rents. Ce décret est resté en vigueur pendant deux ans. Tous les visiteurs étrangers ont été interdits de circulation dans la région de Rostov, à partir du premier juin 1962. Cette même mesure a été appliquée plus récemment au Karabakh.

Pyotr Siuda, l'un des principaux acteurs de ces événements oublie curieusement de mentionner, dans son témoignage, le rôle joué par les femmes. Pourtant, selon M. Holubenko, ce sont les femmes qui "prennent en charge la quasitotalité des lourdes tâches domestiques, ce sont elles qui font la queue devant les magasins et elles sont donc parmi les premiers à réagir à la hausse des prix et à la pénurie alimentaire". Dans son livre L'Archipel du Goulag, A. Soljenitsyne, rapporte "qu'un grand nombre de femmes se sont couchées sur les rails pour arrêter les trains".

Le nombre total de victimes de la répression n'a jamais été clairement établi. Siuda se refuse à donner une estimation même approximative. Soljenitsyne parle de 70 à 80 morts, d'autres témoins parlent de plusieurs centaines de morts.

L'inorganisation

Une autre question aussi intéressante qu'importante, est de savoir si un comité de grève a existé, sinon à Novotcherkask même, du moins dans la région de Rostov. Selon le récit de Gerstenmaier, insurgés de la région du Donetz [qui a connu une vague de grèves de protestation] considéraient que la manifestation de Novotcherkask avait échoué principalement parce que la révolte avait été déclenchée sans l'accord des comités de grève de Rostov, Lugansk, Taganrog et des autres villes" et qu'une "manifestation planifiée et coordonnée n'avait pas pu avoir lieu car les révoltes sur les hausses de prix avaient éclaté avant que ne soient achevés les derniers préparatifs". Mais aucun autre témoignage ne vient confirmer l'existence d'une telle structure qui, si elle avait vraiment existé, aurait été l'expression d'un niveau de conscience très élevé et inhabituel, contrastant avec l'état d'atomisation de la classe ouvrière soviétique. D'ailleurs, comme le remarque Siuda, aucune direction cohérente n'est apparue, même lors des événements de Novotcherkask, malgré leur ampleur.

La publication d'un article sur les événements de Novotcherkask dans la presse locale soviétique est certes une manifestation de la glasnost et doit être saluée comme telle, mais avec prudence.

Parallèlement aux thèmes développés par la presse soviétique de l'époque, Nikitina, lauteur de cet article, reproduit allègrement des accusations sur le "hooliganisme" des ouvriers ou "les éléments criminels" qui auraient fomenté les actions menées par les travailleurs de Novotcherkask et fait endosser toute la responsabilité aux organisations locales du Parti. (...) Malgré un début prometteur, où il tente de restituer le contexte de cette tragédie, l'article se transforme essentiellement par la suite, en une attaque personnelle contre Siuda.

Lorsqu'il s'agit d'expliquer les fusillades, que l'on ne peut bien sûr pas nier, il se base uniquement sur le témoignage d'un

"Tout ce qui est arrivé n'est qu'une tragique succession d'accidents, comme cela peut arriver dans une situation aussi chaotique. Cela n'a rien à voir avec le massacre planifié de sang-froid que Siuda tente de présenter". Un point de vue qui n'a rien d'étonnant venant de ceux qui ont effectué le massacre ! La présence de membres du Bureau politique est mentionnée, sans qu'aucune explication ne soit donnée sur le rôle qu'ils ont joué.

Les questions relatives aux événements de Novotcherkask ne trouveront leur réponse que le jour où les archives du KGB seront ouvertes pour une enquête publique et que les responsables devront payer pour leurs crimes. En attendant, même l'article de Nikitina est un progrès par rapport au silence précédent et à la négation des faits. Mais après toute une vie passée à calomnier et à ridiculiser les opposants, il est des habitudes tenaces auxquelles on ne renonce pas si facilement. Il est donc fort probable que Siuda n'aura pas, en tout cas dans un futur prévisible, la possibilité d'avoir un droit de réponse dans la presse soviétique officielle.

Labour focus on Eastern Europe septembre-décembre 1988

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